En l’espace de moins d’une année, deux faits en apparence non liés ont focalisé l’attention sur l’usage de nouveaux outils à des fins politiques et/ou idéologique en redonnant raison à une thèse chinoise apparue en 1997 sur la guerre sans limites selon laquelle les acteurs étatiques mais également non-étatiques auront de plus en plus recours à la guerre multidimensionnelle et tout azimuts pour imposer leurs volonté ou défendre leurs intérêts vitaux.

La première et l’apparition dès janvier 2010 d’un ver informatique exploitant les failles du système Windows et ciblant les SCADA, fortement soupçonné d’être le fer de lance d’une nouvelle attaque après celle ayant mobilisé au moyens de ce que l’on appelle les réseaux sociaux la rue iranienne au lendemain des élections présidentielles tenus dans ce pays ; la seconde, plus conventionnelle et relative au monde de la culture concerne les doutes exprimés dans nombre de pays suite à l’attribution du prix Nobel de la paix à un blogueur chinois emprisonné pour sa dissidence et dont la notoriété est loin d’être parvenue aux quatre coins du globe. Dans les deux cas, que rien ne puisse lier en apparence, il semblerait que ces tentatives élaborés rejoignent celles où des concepts assez récents comme ceux des doits de l’homme ou l’écologie sont manipulés et instrumentalisés à des fins purement politiques.

L’apparition et la propagation subreptices d’un ver informatique utilisant les clés mémoire USB comme vecteur et visant exclusivement les programmes industriels et les automates programmables de la firme allemande Siemens, fort présente dans la plupart des pays d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient est passée quasiment inaperçue jusqu’à ce que des médias iraniens fassent état de l’infection de 30000 ordinateurs dont les portables des ingénieurs Russes travaillant à la finalisation de la centrale nucléaire iranienne de Bouchehr , marque une nouvelle étape dans l’utilisation des technologies de pointe à des fins offensives.

Si des virus et des vers, voire des chevaux de Troie et autres trappes logiques sont légion dans le domaine informatique et demeurent un phénomène assez de moins en moins l’apanage d’individus ou de groupes d’individus et apparaissent chaque jour que Dieu fait, il n’en est pas de même pour ce ver, dont la sophistication dépasse de loin celle des vers assez courants infectant chaque jour des millions d’ordinateurs de part le monde.

Des experts en sécurité informatique estiment que ce vers aux références bibliques (notamment au livre d’Esther selon le New York Times) est l’une des premières cyber-armes visant spécifiquement une cible stratégique, en l’occurrence la centrale nucléaire iranienne de Bouchehr. Et cela à lui seul constitue une révolution. On est donc loin de 1981 lorsque l’aviation israélienne intervenait par un raid éclair contre le réacteur nucléaire irakien d’Osirak. Bien que le bombardement des sites nucléaires iraniens soit parfaitement à la portée de l’aviation israélienne, il n’en demeure pas moins que nul ne saurait les conséquences d’une telle agression dans un contexte fort tendu au Moyen-Orient où se cristallisent plusieurs pôles antagonistes et où l’occupation US de l’Irak et de l’Afghanistan génère autant de tensions que de solutions. D’où le recours à une forme élaborée de cyberguerre pour tenter de mettre à bas des installations industrielles sensibles.

Une nouveauté après une première tentative de déclencher une insurrection populaire anti-gouvernementale en Iran en utilisant massivement au moins un réseau de téléphonie mobile et les réseaux sociaux de l’internet (plus particulièrement Facebook et Twitter)à l’issue de la réélection du président Ahmadinedjad. Ces nouvelles armes augurent du monde qui se prépare et dans lequel le cyberespace constituerait un domaine de lutte par excellence.

Phénomène su net vite devenu phénomène social à l’échelle planétaire, le réseau social Facebook constitue désormais l’un des outils de travail des renseignements généraux de la quasi-totalité des polices du monde. Des Etats encouragent, de façon plus ou moins tacite, leurs concitoyens à s’y inscrire et facilitent la connexion à ce réseau à partir des téléphones mobiles 3G. Si l’utilité de ce réseau est indéniable pour le marketing, la publicité et la communication, elle est d’autant moins lorsqu’ il s’agit de préserver l’ordre social ou de se prémunir de la propagation de fausses informations. C’est le syndrome de Téhéran : en exploitant les formidables capacités de regroupement qu’offre Facebook, l’opposition iranienne a presque réussi la première révolution (qu’elle a voulue verte comme ailleurs elle fut orange) basée entièrement sur un vecteur numérique associé au SmS (short message service) d’un ou de plusieurs opérateurs de téléphonie mobile.

D’ailleurs, cette révolution colorée visant sinon à abattre, du moins à contrecarrer le régime de Téhéran n’a échoué que parce que l’Iran dispose, à l’instar d’un nombre croissant de pays, d’unités de cyber-guerre.

L’extension du domaine de la lutte, pour reprendre le titre d’un roman d’Houllebecq, entre entités étatiques ou acteurs globaux (multi ou transnationales) s’intensifie et ne se contente plus des sphères qui lui étaient naguère traditionnelles. L’épisode du ver Stuxnet est plus significatif dans la mesure où un petit logiciel informatique dont le développement n’aurait coûté que quelques millions de dollars (contre 200000 USD pour un ver ou virus développés par des pirates « conventionnels » a aurait été utilisé dans un but offensif afin de mettre à terre une installation nucléaire sans l’aide de moyens militaires physiques autrement plus coûteux et à l’issue assez critique.

Cette tendance s’affirme de plus en plus et se traduit par un redéploiement sans précédant au niveau des idées mais également le champ économique et financier avec un usage de plus en plus croissant des nouvelles technologies (nanotechnologies, web, espace, etc.) afin de s’assure d’une hégémonie sans cesse mise à mal par les prémisses d’une nouvelle configuration internationale dont nul ne saurait quels seront les véritables contours d’ici vingt à trente ans.

Wissem Chekkat