Algeria in Africa

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La dernière fois, j’étais à un dîner avec des  proches et des moins proches. On s’est mis à parler des pays d’Afrique noire, des souvenirs, des envies. Y a des phrases qui fusaient ici et là, de celles qu’on entend souvent, et qui reviennent comme des paroles de chansons:

 -Je ne suis pas raciste, mais les noirs c’est vrai qu’ils puent.  Enfin si , je suis raciste, on l’est tous. 

Grands yeux.

Ne tire pas cette tête, c’est vrai!  Il paraît que c‘est à cause de leur peau ou de leur alimentation. J’avais une voisine noire,  fallait qu’elle se douche trois fois par jour pour ne pas sentir.  

– Tu vas passer des vacances au Sénégal, pourquoi faire? Enfin c’est vrai que c’est joli. Mais dis moi c’est pas la guerre là-bas? Ah non? Ah tu sais , moi ces pays, je les confonds tous. Et puis c’est la merde partout en Afrique de toute façon. 

 – Notre voisin ivoirien, celui qu’habite en dessous de l’épicier, il n’arrête pas de me draguer. 

Réponse de la voisine de table : les noirs ils draguent tout ce qui se bouge.  Même les pierres ils les draguent.

– Dis moi, t’as fait l’ENA toi? Parlant de ça, pourquoi on accorde des bourses aux africains?

– Non mais ils sont gentils les africains, faut arrêter dire du mal d’eux. 

– Tu fais comment pour les différencier toi?

Et les algériens disent aussi, au cours du même dîner :

-T’as entendu parler de la Directive Guéant? Non mais n’importe quoi. Déjà que vivre en France était difficile pour les étrangers,  là c’est du grand délire. 

Réponse de l’oncle: N’envoie pas tes enfants étudier à Paris. La France bekriii ( la france c’est over).

– Ouais c’est vrai, j’ai passé cinq ans à Montpellier, et j’ai eu ma dose de petites répliques qui te renvoient toujours à ton arabitude.

Réponse de celui qui aime ramener sa fraise : Oui, les journalistes ils appellent ça « le racisme ordinaire ». Ca veut pas dire grand chose, mais bon.

Et les Algériens, dans ce même joyeux désordre, continuent:

-Elle est Kabyle Soraya ? Tout s’explique !  La grande ou la petite Kabylie?  
(Parce que souvent, vos traits de caractère découlent directement de vos origines, c’est connu).

-Y a qui de connu à Sétif? 
(Pour que votre origine soit prestigieuse, et que ce prestige s’abatte sur vous, il faut que la ville natale de vos parents renferme quelques personnages célèbres de l’histoire d’Algérie).

-Tu veux te marier avec une tlemcenienne? Tu sais dans quoi tu t’embarques?
(Parce que grande famille signifie grandes complications).

Réponse de celui qui aime casser : Oublie, les gens de Tlemcen ne se marient qu’entre eux.

– Il habite à Chlef? A3ek! 
(La simple évocation de certains coins fait grimacer certains cons).

– Tu sais ce qu’on dit sur les gens de Blida….. 

– C’est la Kabylie qu’a mené quasiment toute seule la guerre d’indépendance. 

(Affirmation qui s’applique à plusieurs autres régions)

Les noirs savent très bien ce que l’on dit d’eux, et ils nous méprisent en rigolant.

Les Français connaissent notre attitude ambivalente à leur égard.

On fait dans le racisme extraordinaire. Ca  n’a aucun sens, et souvent nos mots dépassent notre pensée.

Mais on les dit quand même, ces mots qui choquent, qui se transmettent et entrent dans la banalité.

On a le parler facile, on raconte n’importe quoi, c’est sans conséquences. On résume souvent une conviction en un ou deux mots, sur le ton de la nonchalance.

Souvent anecdotique, parfois drôle, notre racisme régional peut devenir un critère de recrutement ou de formation politique.

Ca semble tellement naturel la délimitation  des affinités au kilomètre.

Et puis il y a le racisme envers les noirs, plus grave, tellement infondé. Et douloureux.

Victimes de la connerie des autres,  nous la reproduisons ( ou produisons) en toute conscience.

Parce qu’un algérien ça peut aussi dire , au moment du dessert  « On est tous le noir de quelqu’un ».

Phrase complexée, reconnaissance de notre situation face au nord et envers le sud.

Phrase extraordinairement raciste, qui provoquera quelques sourires, deux ou trois sourcillements, et le goût d’un dîner un peu amer. Reflet superficiel  d’un pays aux drôles de tracas identitaires.

Mamzelle Namous

Cet article a été initialement publié sur Jeune vie algéroise 

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