Aux fondements des «idées tragiques» que partagent les Algériens

Récemment, Kamel Daoud publiait sur ce site un « petit bréviaire des idées les plus tragiques » que partagent les Algériens. Ces idées ne sont pas de simples anecdotes. Elles sont à prendre avec le plus grand sérieux, parce qu’elles reflètent certains traits culturels qui sont à l’origine du statut quo (apparent) dans lequel se retrouve piégé l’Algérien. Comme pour conjurer un mauvais sort [1], certains hommes politiques s’échinent à nous expliquer que c’est mal connaître l’Algérie, ou plutôt l’Algérien, que de penser que l’Algérie sera à son tour secouée par le « printemps arabe ». Au contraire, lorsqu’on comprend l’Algérien, on ne peut que souscrire à l’idée que le statut quo politique ne peut mener, tôt ou tard, qu’à une explosion sociale, tout au moins à des débordements sociaux dont l’issue demeure une inconnue. Je ne reviendrai pas sur les arguments que j’ai déjà exposés sur ce site, préférant me concentrer sur les raisons de cette apparente « spécificité algérienne ».

Sans sombrer dans le culturalisme, les problèmes de développement de l’Algérie sont intimement liés à certains traits culturels, illustrés par certaines des « idées reçues » décrites par Kamel Daoud. De façon générale, de nombreuses études et expériences ont montré le rôle prépondérant que joue la culture dans les performances d’une société en terme de développement économique et social. Par exemple, ce que l’on appelle « la distance de pouvoir »[2] et le collectivisme sont associés à un faible HDI (Indice de développement Humain), aux inégalités de revenu, au niveau de corruption socio-politique et à la compétitivité d’un pays.

Décrypter toutes les subtilités de cette relation est quelque peu difficile, et dépasse l’objet de cet article. J’aimerais orienter la discussion sur quelques dimensions caractéristiques de la culture algérienne qui constituent, à mon avis, à la fois une entrave au développement économique et à l’émergence d’un scénario de « changement » pacifique. Plutôt que d’avoir une discussion purement conceptuelle, je vais reprendre quelques uns des 10 points de K. Daoud pour tenter de montrer comment ils sont une « conséquence » de la combinaison de traits culturels plus généraux.

        i.            La dimension tribale/clanique/hiérarchique : affirmer que la culture algérienne soit clanique, tribale, ne surprendra personne. Cela pose des problèmes pour l’émergence d’une confiance généralisée, cela limite les échanges économiques dans un contexte de faiblesses des institutions, notamment la justice. Cette dimension tribale se retrouve d’ailleurs dans la composition des institutions, ce qui est potentiellement un obstacle à la méritocratie au sein de l’Etat etc. La culture tribale favorise en outre la corruption. Il y aurait de nombreuses choses à dire sur l’impact de cette dimension sur les performances de notre pays dans un grand nombre de domaines. Ce qui est peut être moins évident c’est la dimension hiérarchique. Il suffit pourtant de constater la place qu’occupent le « patriarche », le « chef », le « Zaim », pour saisir cette composante de notre culture. En fait, si l’on parle de « distance au pouvoir », le score de cette dimension dans notre culture serait très faible. Il ne faut pas se méprendre, les Algériens se contenteraient volontiers d’un despotisme éclairé en matière de distribution du pouvoir. La rente a considérablement renforcé cette dimension, et elle se retrouve dans :

      ii.            Le conservatisme (par opposition à l’autonomie intellectuelle notamment) : la société algérienne est conservatrice, c’est un fait. Le problème que pose le conservatisme, renforcé par la nature du régime politique, c’est le manque d’autonomie intellectuelle, la faible culture du débat contradictoire. Cela explique que les algériens ne soient pas capables de réinventer leur société, profiter des progrès qu’offrent les innovations à travers le monde sans les vivre comme un antagonisme à leur culture insurmontable. Pour le changement, cela s’avère un lourd handicape, d’autant que l’élite intellectuelle ne joue pas son rôle.

    iii.            La domination (par opposition à l’harmonie) : symbole ultime des rapports de domination que les algériens entretiennent, la hogra. Cette domination ne se résume pas à la relation de l’Etat avec les algériens, on la retrouve à tous les niveaux, la règle étant que celui qui a du pouvoir peut dominer l’autre. Dans la majorité de ses actions, comportements, l’algérien ne recherche pas l’harmonie avec les autres, mais à trouver le moyen qui le fera passer au dessus des autres.

Ces dimensions culturelles à elles seules, sans comprendre comment elles structurent l’Etat (sa nature) et son rapport avec les Algériens (on ne peut pas encore parler de citoyens, le chemin est long pour faire émerger la citoyenneté en Algérie), ne sont pas suffisantes pour expliquer les « idées tragiques » que partagent une majorité d’Algériens. L’espace offert ici étant trop court, je vais prendre quelques raccourcis. Prenons donc quelques exemples pour illustrer[3] comment ces dimensions culturelles peuvent expliquer les 19 « idées tragiques » qui nous concernent[4]. L’idée 2 résume le comportement de rente qui domine à tous les niveaux de la société. Ce comportement de rente, et sa pérennité, ne peut être compris sans faire appel aux trois dimensions culturelles ci-dessus[5]. Les idées 1, 3, 9, ne peuvent pas être comprises sans l’idée 2. Elles sont issues d’une combinaison de la domination et de la dimension « clanique ». Le comportement de rente, l’absence de confiance généralisée, à la fois engendrée et renforcée par l’absence d’Etat de droit, sont à la source de la recherche de relations personnelles, de privilèges, au détriment de la revendication de droits[6]. La débrouillardise, c’est le contraire de l’effort structuré, collectif, qui demande des règles de comportement plus formelles. L’Algérie s’arrête au pas de ma porte, parce que la confiance que j’accorde à l’autre dépend de son appartenance ou non à mon clan. Le lecteur pourra s’amuser à regarder les autres idées sous le prisme de ces dimensions culturelles et peut être se convaincra-t-il que le changement dont l’Algérie a besoin dépasse de loin le simple cadre d’un changement de régime.

Tribune libre de Zoubir Benhamouche, économiste


[1] Il arrive aussi qu’on ait l’impression d’entendre Pangloss nous expliquant que tout est pour le mieux dans la meilleure des Algérie possibles.

[2] Selon Hofstede, elle mesure l’acceptation et l’attente, dans une société ou organisation donnée, par les individus ayant le moins de pouvoir, de voir le « pouvoir » distribué de manière inégale. Un score élevé signifie que les individus qui ont le moins de pouvoir acceptent leur situation.

[3] Le démontrer demande un effort beaucoup plus important

[5] Voir mon essai « Algérie, l’impasse » aux Editions Publisud pour une « démonstration »

[6] Ceci est bien illustré par les grèves corporatistes qui se sont tues dès que l’Etat a redistribué la rente.

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