El Argoub est un quartier historique dans la wilaya de M’sila. Il a vu naître feu Mohamed Boudiaf et autres personnalités artistiques, historiques et politiques. Ce quartier historique est plus que jamais menacé. Aucune mesure  pour sauvegarder ce plus vieux quartier de M’sila n’a été prise. Résultat : il se meurt petit à petit. 

El Argoub surprend son visiteur par ses ruelles pierreuses et tortueuses, et par ses maisons construites en  pisé de terre (toub). Ce matériau de construction utilisé pour l’élévation des murs, dont l’épaisseur oscille entre 40 et 50 cm, garantit à l’intérieur une isolation thermique optimale. Grâce à cette technique, il existe  une différence de quatre degrés entre la construction en béton armé et en terre, en chaleur et en froid. Noyau de la ville de M’sila, ce quartier  se distingue également par la concentration du plus grand nombre d’artisans de la capitale du Hodna ainsi que quelques rares métiers en voie d’extinction dont l’horlogerie, la sellerie et les dernières charbonnières de la région. C’est  dans ce quartier aussi que  les premières cellules du FLN-ALN de la ville de M’sila ont été constituées.

Un désintérêt de la population pour son patrimoine

La richesse du patrimoine urbanistique de cette cité n’a aucunement poussé les pouvoirs publics  à l’inscrire sur  le  registre des sites à  sauvegarder. Et pourtant, son invasion par le béton armé menace son existence et son harmonie. Sur les lieux, nous avons pu à constater que d’anciennes habitations avaient été démolies, et que des chantiers de constructions avaient été commencés  par-ci par-là,  au vu et au su de tout le monde.

Dans les ruelles d’El Argoub  nous avons rencontré Farid Selami, un spécialiste en développement humain. S’exprimant sur les « différents massacres » que connaît son quartier, ce jeune homme est catégorique. Pour lui, à El Argoub, « il n’y a pas de chantiers de restauration, il y a uniquement des chantiers de construction ». A notre question  sur le rôle que peut jouer  la société civile pour sensibiliser l’opinion publique sur les dangers qui pèsent sur le quartier, Farid ajoute, sur un ton de regret, que « s’il n’y a pas d’associations qui militent pour la sauvegarde de la cité, c’est parce que l’intérêt personnel prime sur l’intérêt général». « Il y a une rupture entre nous et notre patrimoine», fait-il encore remarquer.

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Un quartier où Juifs et Musulmans vivaient en harmonie

A M’sila, lorsqu’on évoque l’histoire récente d’El Argoub, on ne lésine pas sur les mots pour parler de tolérance. D’ailleurs, dans la mémoire collective de la population locale, on garde toujours en tête cette ancienne époque où musulmans et juifs cohabitaient parfaitement. Pour argumenter leurs récits, les jeunes  évoquent ce qui leur a été transmis par les anciens. Et c’est le nom de cette dame appelée Belloura qui revient à l’esprit. « C’était une juive qui allaitait les bébés des mamans musulmanes lorsque celles-ci éprouvaient des difficultés d’allaitement » raconte-t-on.

Assurément,  la cohabitation des deux communautés, sous ce ciel jadis clément et serein, a donné lieu  à une sorte de mariage entre les plats traditionnels les plus prisés. Si le Z’fiti est un plat d’origine juive, il est fort possible que la Chakhchoukha tire ses origines des traditions de la communauté  musulmane. Un autre indice de cette harmonie : les vieux  d’El Argoub, en évoquant l’histoire des juifs ayant quitté la région au déclenchement de la guerre de libération nationale, par nostalgie ou par regret, se réfèrent à un dicton local. « Bled b’la y’houd, Kima kaghet  b’la ch’houd » (Un pays sans juifs est comme un document sans témoins), disent-ils

Ali Brahimi, ingénieur agronome en retraite, nous reçoit dans sa maison. « Cette maison a été achetée par mon grand père en 1896 », dit-il  avec fierté. Nous sommes plus exactement à El Argoub supérieur, du côté de la place publique (ex-place Laussel). M. Brahimi nous donne un aperçu historique sur le quartier. Les habitants originaires  d’El Argoub  sont venus de Kherbet Telis,  un lieu situé sur la rive est de Oued K’sob. Kherbet Telis est un mot composé ; Kherbet, est tiré  du mot  arabe « Kharba », et qui  veut dire un sol mouvant, alors que le mot  Telis est le nom d’un personnage. D’après Georges Marçais, un historien français,  Telis de Khaibar est un homme venu du Moyen-Orient pour s’installer à M’sila.  El Argoub  a été  érigé par les communautés musulmane et juive sur la rive ouest du Oued K’sob. Il a commencé à prendre forme à partir de 1860.

Une terre de talent oubliée avec le temps

Ce sont des juifs qui ont commencé la construction du quartier, qui s’est agrandi, avec le temps, pour atteindre durant la période coloniale les bivouacs militaires situés à côté de l’actuel siège de la mairie. Dans le passé, Oued K’sob, qui scinde actuellement la ville de M’sila, a été appelé de deux manières. Les fatimides l’on dénommé «  Oued Sahar » (Le cours d’eau éveillé) ; alors qu’au temps des romains, cet endroit s’appelait « flunen piscens » (fleuve des poissons). Sur ce Oued, El Argoub  avait trois sorties. Des  sorties qui  servaient vraisemblablement pour l’alimentation en eau potable, et pour les travaux ménagers. A chacune de ces  sorties,  on trouve  une petite mosquée. «  Il serait fort possible que l’emplacement de ces mosquées ait été conçu de façon à ce que les gens qui viennent de l’extérieur ne gênent pas l’intimité des résidents », estime M. Brahimi.

S’exprimant sur l’état actuel de ce quartier historique, M. Brahimi regrette, lui aussi, «l’absence d’une politique de sauvegarde de ce patrimoine ». Pour restaurer El Argoub, il faut engager des spécialistes en architectures de terre, explique-t-il. Où peut-on les trouver ?  Terre de talents,  El Argoub a donné, pourtant, à la région de nombreux artistes de grande renommée dont les fameux poètes Malhoun Benzawali et Cheikh Benaïssa. Mais à cause de l’ingratitude des dirigeants de l’Algérie indépendante,  le projet de la réhabilitation de la maison qui a vu naître feu Mohamed Boudiaf et sa transformation en musée, n’a jamais vu le jour en dépit de toutes les promesses des autorités locales.

Djemai B