Ghilas Aïnouche est un jeune et talentueux caricaturiste algérien. Passé par le Jeune indépendant, il travaille aujourd’hui pour TSA, mais a aussi fait ses classes à Charlie Hebdo. Après le drame qui a décimé la rédaction de l’hebdomadaire satirique hier, il nous parle de son parcours et revient sur les moments qu’il a partagés avec Cabu, Charb et toute la « famille » de Charlie.  Entretien.

Quelle a été votre première réaction quand vous avez appris la nouvelle ?

Ghilas Aïnouche : Hier j’étais à la caserne pour régler un problème de papier, c’est mon père qui m’a appelé. « Tu as vu ce qui s’est passé à Charlie Hebdo ? Une fusillade ! », il m’a dit. Je n’avais accès à aucun moyen d’information, j’ai cru que c’était simplement quelques coups de feu devant le journal.  Quand le rédacteur en chef de « Maghreb Orient Express » sur TV5 Monde, Xavier Marquet, m’a annoncé qui était mort, je me suis effondré.

La première image qui m’est alors venu ce sont les derniers mots que Cabu m’a adressé quand je suis rentré en Algérie :  « Fais attention à toi en Algérie. Et reviens nous vite ». Quelle ironie du sort.

En mars 2014, vous rencontrez la rédaction de Charlie Hebdo et commencez à dessiner avec eux. Parlez-nous un peu de cette expérience.   

Je me suis rendu à Paris pour promouvoir mon travail en mars 2014. Comme tout le monde, mon rêve était de voir la Tour Eiffel bien sûr, mais aussi de me rendre au Canard Enchainé, et à Charlie Hebdo qui étaient mes idoles de jeunesse. J’ai galéré pour trouver les locaux du journal car il n’y a pas de logo sur la devanture. Quand je m’y suis rendu, je voulais juste rencontrer les dessinateurs et échanger quelques mots avec eux. Mais Luz [ndrl : caricaturiste à Charlie Hebdo], qui était le seul encore là, m’a dit de revenir le mercredi, jour de conférence de rédaction pour leur montrer mes dessins. C’est comme ça que j’ai rencontré Cabu, Wolinski, Catherine et Charb. Ils ont trouvé que j’avais un bon trait de crayon, et ils m’ont proposé de venir dessiner avec eux chaque lundi entre 9h et 18h, même s’ils ne me publiaient pas. Je suis revenu tous les lundis pendant 2 mois, je dessinais avec eux et j’accrochais mes dessins au mur, à côté des leurs, c’était formidable ! Cabu m’a ensuite présenté à la rédaction du Canard Enchaîné.

Les gens de Charlie étaient généreux, ils m’encourageaient tout le temps. J’ai aussi fait la connaissance de Mustapha Ourad, le correcteur de Charlie Hebdo, d’origine kabyle. Il avait le cœur sur la main. Lui aussi a été assassiné hier. Ça faisait 33 ans qu’il n’était pas revenu en Algérie.

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Ghilas Aïnouche avec le correcteur de Charlie Hebdo Mustapha Ourad, décédé le 7 janvier 2015

Quel souvenir gardez-vous de Cabu ?

J’admire son trait, pour moi, il était l’un des meilleurs dessinateurs au monde. Ensemble, on parlait politique, on parlait de la vie, on rigolait. Quand on marchait dans la rue, tout le monde le reconnaissait, c’était une vraie star ! Mais il était très simple, timide, pas le genre à se la jouer. Il m’a parlé de la guerre d’Algérie, il a passé 2 ans là bas. Pour ce pacifiste c’était une période terrible. Il disait : « je n’ai tué personne ».

Et de Charb ?

Charb était quelqu’un de simple, d’humble. Quand je l’ai rencontré j’avais l’impression de le connaître depuis des années. Charb me posait beaucoup de questions sur l’Algérie, il me demandait comment c’était d’être caricaturiste ici. Je me souviens d’une scène quand je suis revenu en juillet, au moment du Ramadan. Il était en train de manger et quand je suis venu à sa table, il a rangé sa bouffe et dit qu’il était désolé.  Moi je m’en fiche qu’on mange devant moi quand je jeûne, mais ce geste m’a touché. Comment peut-on dire que ces types étaient islamophobes ? Ce sont des gens qui respectaient profondément les croyances des autres. Ils ont eu des procès avec des chrétiens, des juifs. Mais dès qu’ils ont un problème avec les musulmans, c’est beaucoup plus médiatisé, tout le monde en parle et on a l’impression que Charlie Hebdo ne cible que l’Islam.

Un souvenir fort à Charlie Hebdo ?

J’ai filmé la rédac de Charlie Hebdo qui ressemble à une cour de récréation, ils font des blagues, on dirait une bande de Coluche ! Ils avaient un sens de l’humour incroyable.

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Ghilas Aïnouche avec Stéphane Charbonnier, alias “Charb”, directeur de la publication de Charlie Hebdo, également décédé le 7 janvier 2015