Entre vastes Ă©tendues de verdure et beaux domaines forestiers, Guelma, situĂ©e Ă  550 Km Ă  l’est de la capitale d’Alger,  tend grand ses bras Ă  ses visiteurs. BordĂ©e d’arbres, la route qui mène jusqu’Ă  Guelma procure aux voyageurs une sĂ©rĂ©nitĂ© que l’on ne retrouve nulle part ailleurs.  Guelma est une ville qui a conservĂ© une particulière ambiance de jardin. Dans cette rĂ©gion, de nombreux cheminements sillonnent entre les arbres. Ils mènent vers des aires de pique-nique dont le sol est couvert par une luxuriante vĂ©gĂ©tation. Dans certains coins, des tables et des tabourets accueillent les promeneurs. D’autres pistes se terminent en bordure de clairière d’oĂą l’on contemple l’étendue de verdure Ă  la dĂ©couverte de la flore prĂ©sente. 

A Guelma, la nature est vraiment la seule maĂ®tresse des lieux. Les paysages verdoyants et marĂ©cageux au coeur de cette wilaya accueillent une faune et une flore comptant parmi les plus riches d’AlgĂ©rie. Mais, Ă  Guelma, on ne fait pas que contempler la nature. Non, pas du tout ! A Guelma, les fellahs, les agriculteurs, travaillent d’arrache-pied depuis des annĂ©es pour labourer ses terres propices à la culture de plusieurs plantes. De la culture du blĂ© jusqu’Ă  la tomate, Guelma est une ferme gĂ©ante oĂą l’agriculture algĂ©rienne tente de se rĂ©former, de se moderniser pour augmenter sa production et rĂ©pondre aux besoins des AlgĂ©riens. Des tentatives quelques fois encourageantes, quelques fois dĂ©cevantes. Ici Ă  Guelma, l’agriculture est une histoire d’amour que de nombreux obstacles empĂŞchent de s’Ă©panouir.

Petits Fellahs, grandes volontés 

Une histoire d’amour Ă©crite chaque jour par des petits fellahs qui se rĂ©veillent au petit matin sous la brume pour se rendre sans tracteurs, sans matĂ©riel moderne et sophistiquĂ©, sur des champs immenses. Des champs qui ne leur appartiennent mĂŞme pas ! Oui, ici, la majoritĂ© des agriculteurs pratiquent l’agriculture sans possĂ©der un seul lopin de terre. Oui, des fellahs sans-terre qui portent sur leurs Ă©paules l’essentiel de notre production agricole. “Nous n’avons pas de terres parce que l’Etat refuse de nous en donner. Dans notre pays, possĂ©der des hectares de terres cultivables est un luxe que seuls 20 % des agriculteurs peuvent se permettre. Il faut avoir hĂ©ritĂ© ou bĂ©nĂ©ficiĂ© d’une concession de l’Etat pour possĂ©der sa propre terre. En attendant ce privilège, nous louons des terre pour les cultiver avec l’espoir que nous allons rĂ©cupĂ©rer notre argent en faisant de bonnes rĂ©coltes”, tĂ©moigne Azzou, la quarantaine bien entamĂ©e. Cet homme bien bâti n’a presque jamais quittĂ© ses bottes avec lesquelles il parcourt jours et soirs les plantations de tomates, pommes de terre ou des terres de blĂ© Ă  qui il a consacrĂ© toute sa vie. “Depuis 30 ans, je loue des terres avec mon argent personnel. Je cherche depuis toute cette pĂ©riode des terres oĂą je peux semer et rĂ©colter pour ensuite revendre mes fruits et mes lĂ©gumes en sillonnant tous les marchĂ©s de gros en AlgĂ©rie. Je n’ai jamais touchĂ© le moindre sou de l’Etat. Je ne suis Ă©ligible Ă  aucune aide parce que je suis un sans-terre”, confie Azzou, la tĂŞte chauve, mais l’esprit bien rempli de tant de souvenirs et d’expĂ©riences au cours desquelles il s’est retrouvĂ© dans des misères noires.

Algérie Focus guelma-2 Guelma. "Zawali ou fellahs" : ces sans-terre qui boostent notre agriculture Algérie Positive 2014 Une guelma Batna Barika Algerie agriculture
Azzou, l’agriculteur qui n’a jamais possĂ©dĂ© de terres pour exercer son mĂ©tier qui est cher Ă  son coeur

Trouver de l’engrais Ă  7500 Da le quintal, des semences Ă  6500 Da le quintal, un camion pour transporter la rĂ©colte jusqu’aux mandataires des marchĂ©s, de la main-d’oeuvre qui se fait de plus en plus rare, etc., les milles et une Ă©preuves d’Azzou n’ont jamais cessĂ© au cours de toutes ces annĂ©es oĂą l’agriculture algĂ©rienne a connu des crises structurelles. Des crises qui ont abouti aujourd’hui Ă  un apprĂ©ciable taux de croissance de 11 %. Le secteur agricole algĂ©rien est le seul secteur qui connait une croissance Ă  deux chiffres. “Mais grâce Ă  qui ? A ces propriĂ©taires terriens qui possèdent des centaines d’hectares et qui bĂ©nĂ©ficient de toute l’aide de l’Etat ? Non jamais ! Ce sont des agriculteurs comme nous qui sillonnent l’AlgĂ©rie avec leurs camionnettes pour livrer Ă  nos concitoyens fruits et lĂ©gumes”, tempĂŞte Amar, le visage sculptĂ© par des petites rides d’expression et des lèvres assĂ©chĂ©es par des paroles colĂ©riques.

Des paroles de colère pour parler d’une vie pleine d’espoir.  “Oui, je suis aussi un sans-terre. Je viens d’El-Harrouch Ă  Skikda. J’ai dĂ©barquĂ© ici Ă  Guelma parce que j’ai trouvĂ© des terres Ă  louer pour pratiquer le mĂ©tier que j’exerce depuis que j’ai quittĂ© l’Ă©cole Ă  la neuvième annĂ©e. L’Etat donne aux gros propriĂ©taires des subventions financières et du matĂ©riel agricole. Ces mĂŞmes propriĂ©taires ne travaillent mĂŞme pas et nous relouent leurs terres pour que nous les cultivions Ă  leur place et que nous produisions Ă  leur place des dizaines de quintaux par hectare”, raconte Amar, un petit homme trapu Ă  la gestuelle théâtrale lorsqu’il parle cette terre qu’il chĂ©rit plus que tout.

L’homme qui a cultivĂ© tout seul 10 hectares de blé 

“J’ai cultivĂ© 10 hectares de blĂ©. J’ai trouvĂ© tout-seul les 4800 Da le quintal pour la semence. Je me suis occupĂ© tout seul de ces 10 hectares qui m’ont coĂ»tĂ© 20 millions de centimes pour les cultiver. J’ai rĂ©ussi, plus tard, Ă  rĂ©colter entre 40 et 50 quintaux par hectare. Sans moyens et sans assistance. Allez voir les autres gros propriĂ©taires soutenus par l’Etat ce qu’ils rapportent par hectare”, lance tel un dĂ©fi Amar qui disparaĂ®t ensuite entre les cageots de pommes de terre pour aller surveiller si ses jeunes employĂ©s arrachent correctement les lĂ©gumes qu’il va revendre le lendemain très tĂ´t Ă … Ain Defla, Ă  l’ouest du pays.

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Amar, sans terre, sans aucun moyen ni la moindre subvention de l’Etat, il a rĂ©ussi Ă  cultiver tout seul 10 hectares de blĂ©. Il a rĂ©coltĂ© jusqu’Ă  50 quintaux de blĂ© par hectare !

“Donnez-nous des terres et on vous verrez comment la facture de nos importations va maigrir comme une peau de chagrin”, nous apostrophe Riadh qui a jailli de sa ferme, enfin de celle qu’il loue momentanĂ©ment, pour nous confier sa rage, ses rĂŞves et ses espoirs. Ce moustachu Ă©lancĂ© fait preuve d’une Ă©lĂ©gance naturelle lorsqu’il parle de ce mĂ©tier de Fellah. “Soyons sĂ©rieux ! Pour augmenter significativement notre production agricole, nous avons besoin de cultiver des surfaces entières rĂ©parties sur plusieurs centaines d’hectares. Or, les plus grandes surfaces appartiennent Ă  l’Etat. Les exploitations agricoles collectives ont prouvĂ© leurs faillites. Leurs bĂ©nĂ©ficiaires gagnent de l’argent en nous louant les terres Ă  des agricultures comme nous. 6 millions de centimes l’hectare !”, s’indigne notre interlocuteur qui jure par Dieu que le fellah algĂ©rien est capable de concurrencer ses homologues europĂ©ens si des terres sont mises Ă  sa disposition.

Le travail finit toujours par payer 

“Regardez ces pommes que j’ai cultivĂ©es Ă  Barika. Elles sont superbes et sucrĂ©es. En quoi, les pommes françaises ou allemandes sont-elles meilleures que les nĂ´tres ? Et pourtant, l’agriculteur europĂ©en, lui, il a le soutien de tous les Etats europĂ©ens !”, constate Riadh, les cheveux blancs comme de la laine et des yeux qui brillent comme du feu. De l’enthousiasme, Riadh en a Ă  revendre. Du tonus aussi. De l’ambition surtout. “J’irai prochainement au sud du pays à El Menia pour louer des terres pas chères et dĂ©velopper des cultures maraĂ®chères. Ici au nord, la terre est introuvable, tout s’urbanise et la pollution menace sĂ©rieusement notre mĂ©tier”, explique-t-il. Après la Mitidja, Skikda, Batna, Guelma, Riadh descend au sud pour cultiver, produire et partager son savoir-faire et sa rĂ©colte avec ses compatriotes. Ce sans-terre, comme de nombreux autres de ses pairs, ne cède jamais au fatalisme, ne baisse jamais les bras face aux difficultĂ©s. Il n’attend jamais le soutien ou l’assistanat de l’Etat. Ses mĂŞmes bras qui ont labourĂ© et retournĂ© tellement de champs vont lui venir au secours pour nourrir sa bouche et celles de ses concitoyens. Riadh, Amar et Azzou boostent chaque jour notre production agricole parce qu’ils croient en leur mĂ©tier. Ils croient surtout que le “travail finit toujours par payer”. Ils continueront toujours Ă  croire que “la terre est gĂ©nĂ©reuse avec celui qui sait comment la travailler”. N’est-ce pas lĂ  une belle leçon de gouvernance ?