Oran. Ces jeunes algériens qui nous initient à l’écotourisme

Troquer le bouillonnement urbain pour la tranquillité d’une forêt ou d’une zone humide. C’est ce que propose l’Office du Tourisme de Misserghin, commune située à 15 km au sud-ouest d’Oran, qui forme des jeunes, notamment des filles, au métier de guide de la nature. Objectif : sensibiliser la jeunesse à la fragilité de son environnement et à la richesse de la biodiversité que recèle l’Oranie. Deux ans à peine après son lancement, l’initiative fait des émules dans toute l’Algérie.

Des grattes-ciels en construction le long du front de mer, des grues postées par-ci par-là, c’est l’image d’Épinal qui colle à Oran, la deuxième plus grande ville d’Algérie, ces dernières années. Cette métropole méditerranéenne en chantier dévore ses terrains vagues et ses fermes d’antan pour construire 50.000 nouveaux logements, étendre son tramway et creuser son métro. Mais Oran ne peut se résumer à cette boulimie urbaine.

Beaucoup oublie qu’à une vingtaine de kilomètres de là seulement, l’arrière-pays oranais regorge de sites naturels. Les forêts de Mader, de Caplan, de M’sila, 8 zones humides dont 4 d’importance internationale, sont parmi les plus souvent citées par les amoureux de la nature. À Misserghin, commune située à 15 km au sud-ouest d’Oran, connue pour sa production de clémentines, un groupe d’explorateurs des vallées boisées de la région essaie d’éveiller la fibre écologique des habitants de l’Oranie. En 2008, ils ont d’abord fondé l’Association algérienne pour la jeunesse et le développement (AAJD), qui avait pour but de sensibiliser les enfants à la protection de l’environnement. Ils se sont alors rendus compte que les jeunes algériens ignoraient tout de la nature qui les entoure. “On les a emmené plusieurs fois en balade dans les forêts, ils restaient figés par la beauté du décor. Les enfants algériens ne connaissent pas leur pays. Dans la zone humide, on leur a montré des flamants roses, ils n’avaient jamais entendu ce mot avant. Ils croyaient que c’était des pigeons ou des poulets”, se souvient Mohamed Benaida, membre-fondateur de l’AAJD, 17 ans d’expérience à la Conservation des forêts de la wilaya d’Oran.

Une formation théorique et pratique

En juin 2012, l’AAJD devient l’Office de Tourisme de Misserghin. Plus ambitieux, ces habitués des promenades sans fin se lancent dans la promotion de l’écotourisme dans leur région. Notion nouvelle en Algérie, l’écotourisme se définit comme un type de tourisme engagé et à l’écoute de la planète, animé à la fois par le désir de protéger la nature et d’encourager la culture traditionnelle locale. “Ce n’est pas juste marcher en forêt, c’est avant tout comprendre notre écosystème”, souligne Latifa Hadjam, présidente de l’Office de Tourisme de Misserghin. Et pour “éduquer” les futurs écotouristes algériens, il faut des guides formés. Or depuis les années 1970, l’Office national algérien du Tourisme (ONAT) enregistre un sérieux déficit en la matière, explique-t-on à Misserghin. Soutenu par la Conservation des forêts de la wilaya d’Oran et le parc national de Tlemcen, l’Office du Tourisme de Misserghin propose depuis décembre 2013 une formation de guide de la nature. La première promotion, une trentaine de candidats en tout, des étudiants en biologie pour la plupart, est sortie diplômée en juillet 2014, après 9 mois d’apprentissage. “Les cours avaient lieu tous les samedis au siège de l’association, dans le Centre de formation professionnelle agricole de Misserghin. La formation comporte 5 volets théoriques : le comportement du guide de la nature, les plantes médicinales, les différentes espèces d’oiseaux, les forêts et les zones humides ainsi qu’une partie pratique : les marches en plein air à travers les chemins en forêts que nous avons balisé”, développe Latifa Hadjam. “La plupart des professeurs viennent du parc national de Tlemcen”, ajoute-t-elle.

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L’Office du Tourisme de Misserghin compte 30 guides de la nature. Bientôt une deuxième promotion de guides se greffera au groupe. Crédit Photo : AF

Seulement un an après sa mise en route, la formation de guide de la nature de l’Office de Tourisme de Misserghin est déjà reconnue par l’Etat. L’association, présidée par Latifa Hadjam, a signé un accord avec le ministère du Tourisme, permettant aux diplômés de devenir guide national et travailler en indépendant à condition seulement de déposer un dossier au ministère. “Personne n’a encore postulé car les diplômés de la première promotion de notre formation sont encore pour la plupart des étudiants. Ils étudient dans un domaine qui a un rapport avec la nature comme la biologie ou la physique”, explique la présidente de la formation de guide de la nature.

Une majorité de filles

Il y a encore un an, Amine, Habir et le reste de la première promotion de la formation de Misserghin n’avaient qu’une idée vague de l’environnement qui les entourait. Aujourd’hui, l’œil et l’oreille affûtés, ils sont capables de reconnaître une plante médicinale en un regard et un oiseau par quelques notes de son chant. Mais, surtout, ils ne craignent plus de s’aventurer en forêt. “En Algérie, ces sites naturels ont mauvaise presse, ils sont réputés pour être dangereux, surtout pour les filles, parce qu’il n’y a pas de sécurité”, estime Habir, 24 ans, étudiante en anglais qui rêve de travailler dans le tourisme en Algérie. “Les Algériens ne ont en forêt que pour pique-niquer, ils ne savent pas ce qu’il y a vraiment dedans”, regrette-t-elle.

Habir, un visage poupin sous de longs cheveux clairs, est l’une des nombreuses filles à avoir participé à la formation proposée par l’Office de Tourisme de Misserghin. “La majorité des diplômés sont des filles. On est fier d’avoir combattu l’un des clichés concernant la forêt selon lequel c’est un espace dangereux, et aussi d’avoir convaincu les parents de ses filles de nous faire confiance. J’ai fait les scouts dans ma jeunesse, c’est un milieu de garçon. Avec l’Office, on voulait aussi donner aux filles la chance de connaître leur écosystème”, se réjouit Mohamed Benaida. À ses côtés, Latifa Hadjam sourit : “En plus d’être venues à l’association, elle sont restées. Tous les membres restent motivés. On a remporté notre pari”.

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L’Office du Tourisme de Misserghin compte plus de filles que de garçons, une réussite pour les fondateurs. Crédit Photo AF

L’éclosion de l’écotourisme en Algérie

Six mois après la fin de leur formation, les apprentis guides de la nature n’ont pas raccroché leurs chaussures de randonnée et leur bâton télescopique. Gilet multi-poches et casquette marrons, frappés du logo de l’association, ils continuent, chaque samedi, ou presque, d’arpenter les sentiers forestiers de la wilaya d’Oran. Le point de départ de leur marche respecte toujours le même rituel. En cercle dans la cour du Centre de formation professionnelle agricole de Misserghin, autour de Mohamed Benaida, un mégaphone en main et un sifflet pendu au cou, ils écoutent l’éclaireur détailler le parcours, les précautions à prendre et les conditions météorologiques. D’ici quelques semaines, la deuxième promotion de la formation de guide de la nature viendra se greffer au groupe. “On est encore en train d’étudier les candidatures. On ne sélectionne que des gens qui nous paraissent hyper-motivés”, confie la présidente de l’association.

Après avoir explorer tous les recoins de l’Oranie, les guides de Misserghin rêvent de nouveaux horizons. C’est pourquoi, en décembre 2013, à l’occasion des fêtes du Nouvel an, l’association a troqué le vert des forêts oranaises pour le jaune des dunes de Beni-Abbes. “Là-bas aussi il y a une biodiversité et des sentiers impressionnants à promouvoir”, soutient Mohamed Benaida, qui envisage désormais de militer pour l’écotourisme en Algérie à l’échelle nationale. Deux ans seulement après son lancement, l’Office de Tourisme de Misserghin fait des émules. À Oued Souf, Batna, Adrar et M’Sila, de pareilles initiatives ont vu le jour, confie cet ex-cadre de la Conservation des forêts de la wilaya d’Oran. Et d’espérer :  “Un dynamisme pour la découverte de la nature est en train de naître en Algérie”.

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