Emploi: Comment les autorités algériennes manipulent les chiffres

Pour la première fois depuis plus de 15 ans, le taux de chômage est reparti à la hausse en septembre dernier, passant de 9,8% à 10,6%, d’après l’Office national des statistiques (ONS). À l’occasion de l’ouverture du 5è Salon national de l’emploi à Alger (SALEM 2015), dimanche 5 avril, Algérie-Focus interroge l’économiste Belkacem Boukhrouf sur les raisons de cette inversion de la courbe du chômage. Et la tendance va se confirmer en 2015, étant donné la baisse des prix du baril du pétrole, avance ce professeur à l’université Mouloud Mammeri à Tizi-Ouzou. Entretien.

Propos recueillis par Djamila OULD KHETTAB

Algérie-Focus : Alors que le taux de chômage stagnait depuis plusieurs trimestres à 9,8%, il a connu une première hausse en septembre dernier. Il est désormais évalué à 10,6% d’après l’ONS. Comment expliquer cette soudaine inversion de la courbe du chômage ?

Belkacem Boukhrouf : Trois paramètres, essentiellement, expliquent l’augmentation du taux de chômage notable dans le dernier rapport de l’ONS sur l’emploi en Algérie. Premièrement, l’Algérie subit les effets du ralentissement de l’économie mondiale. On arrive à la fin d’un cycle, les circuits de distribution et de commerce, la base de notre économie, se sont contractés entraînant une augmentation de la hausse du taux de chômage en 2014. Deuxième raison, les dispositifs de création d’entreprise n’emballent plus les jeunes. Si on a perçu un certain engouement pour l’Ansej ou la Cnac, il y a encore trois ans, ce n’est plus le cas aujourd’hui. Ils préfèrent chercher un emploi stable, ils se retournent donc vers la fonction publique, qui reste le principal pourvoyeur d’emplois dans le pays. Enfin, l’Etat a été contraint de contracter ces budgets, notamment dans le secteur du BTP où des projets ont été mis à l’arrêt faute de moyens. Dans une moindre mesure, la circulaire d’Abdelmalek Sellal, demandant aux administrations publiques de ne plus exiger la carte militaire dans les dossiers de recrutement de personnel, a impacté sur le taux de chômage officiel, puisque les jeunes universitaires, travaillant dans le marché de l’informel, faute de carte militaire, postulent désormais à des postes dans la fonction publique. Et l’arrivée de cette frange de la population sur le marché du travail formel explique, d’une certaine façon, la récente hausse du chômage à l’échelle nationale.

Dans tous les cas, la question du chômage, en Algérie, est victime des statistiques. Les chiffres de l’emploi, notamment en temps de crise, sont manipulés par les autorités.

Pourtant, les organisations internationales, telles que la Banque mondiale ou le Fonds monétaire international, publient les mêmes chiffres …

Les instances internationales reprennent les données produites par les structures nationales, elles ne produisent pas leurs propres statistiques. En Algérie, le nombre de sans-emploi est d’autant plus sous-évalué que les autorités publiques retiennent la définition du chômage, rédigée par l’Organisation internationale du travail (OIT) [ndlr ex-BIT], inchangée depuis 1982. Une définition minimale : seuls les Algériens inscrits à l’Anep sont comptabilisés. Or, ce n’est pas du tout représentatif du taux réel de l’emploi. Il y a également le problème du travail au noir qui peut représenter jusqu’à la moitié des emplois pourvus dans certains secteurs, notamment le BTP. Les Algériens, employés de façon informelle, ne sont pas considérés comme des chômeurs. Les saisonniers et les Algériens, recrutés dans le cadre du “contrat premier emploi jeune”, ne sont pas non plus retenus dans le calcul des chômeurs.

Dans ce cas, à combien estimez-vous le taux réel du chômage en Algérie ?

Impossible à évaluer. L’Anem ne fournit pas les chiffres exacts des différentes catégories de contrats, prétextant que les antennes locales ne remontent pas l’information.

Donc, d’après vous, il ne faudrait pas se fier au bilan trimestriel de l’ONS …

Même si les statistiques générales de l’ONS ne sont pas fiables et représentatives, le bilan de cette institution publique sur l’emploi donne quelques renseignements. Au lieu de se focaliser sur les données globales, concentrons-nous plutôt sur différents niveaux. Ce serait plus pertinent. Par exemple, le taux de chômage des jeunes diplômés, qui avoisine les 25% d’après l’ONS, renseigne sur l’état de l’économie de notre pays. Il est clair que l’Algérie, avec un si fort taux de chômage frappant cette frange de la population, n’est pas dotée d’une économie du savoir et de la connaissance.

Pourquoi sont-ils aussi nombreux, à la sortie de l’université, à ne pas trouver d’emploi ?

Il y a trois raisons à cela. La première est d’ordre politique : il y a une inadéquation entre l’emploi et la formation en Algérie. Il y a un décalage entre les formations universitaires, les plus populaires auprès des jeunes algériens, et les secteurs qui recrutent le plus dans le pays. La preuve en est, le nombre toujours aussi important d’étudiants dans la filière “langue arabe” alors que le seul débouché est dans l’enseignement. La deuxième raison est d’ordre économique. Certains métiers ne sont pas valorisant d’un point de vue salarial pour un diplômé, qui fait un calcul opportuniste très simple : au lieu de travailler pour un salaire insignifiant, de l’ordre de 18.000 DA, il préfère rester au chômage et/où louer son diplôme. Oui, il y a une culture de la rente qui s’est installée dans l’esprits de certains de nos jeunes. Enfin, il y a également un problème de perception de certains métiers par la société. En Algérie, on ne fait pas la promotion des métiers manuels. D’ailleurs on les appelle “petits métiers”. Or, le pays a besoin de plus de 500 000 ouvriers qualifiés.

Vous dîtes que les dispositifs de promotion de l’entrepreneuriat et d’aide à la création de micro-entreprises sont en panne. Plus de 440 000 sociétés ont tout de même été créées depuis le lancement de l’Ansej …

Il ne faut pas prendre en considération l’aspect quantitatif seulement. Qu’en est-il de la réussite de ces sociétés ? Ces micro-entreprises sont-elles parvenues à s’insérer de façon compétitive dans le circuit économique national ? Emploient-elles au moins 3 personnes, comme le dispositif Ansej le prévoit ? L’Ansej a-t-elle permis la création de plus de 1,2 millions d’emplois en Algérie, comme promis par les autorités nationales au moment de son lancement ? Ce sont les réponses à ces questions, que nous attendons, qui détermineront l’efficacité ou non du dispositif Ansej.

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