À Tlemcen, le patrimoine ne rime pas nécessairement avec le passé. À la recherche de son lustre d’antan, la « perle du Maghreb » mène un programme de valorisation de son artisanat, pourvoyeur d’emplois dans la wilaya. Reportage.

Le temps faisant son effet, et l’oubli avec, ce geste ancestral des campagnes tlemceniennes s’était perdu. Il n’était plus pratiqué que par de vieilles dames, confinées dans leur maison. Le tissage du tapis zianide, héritage de la dynastie éponyme qui a régné sur la « perle du Maghreb » entre le XIIIè et le XVIè siècle, aurait pu être rayé du patrimoine culturel local, comme d’autres savoir-faire artisanaux tlemceniens, si les femmes n’y avaient pas repris goût, encouragées par les autorités locales.

En 2011, la Chambre d’artisanat et des métiers (CAM) lance un « programme de relance » d’activités ancestrales en voie de disparition, destiné principalement aux femmes. Un pôle d’unité de production et de formation ouvre ses portes à Sebdou, village entouré d’oliviers à plus de 35 km au sud de Tlemcen. À l’étage, deux salles de classe et au rez-de-chaussée, deux ateliers de fabrication équipés en tout de cinq métiers à tisser en bois.

Un métier qui renaît…

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L’entrée du Centre de savoir-faire local de Sebdou (wilaya de Tlemcen). Photo : Djamila OULD KHETTAB

Ce jour-là, les apprenties sont en congés estival. Le Centre de savoir-faire local de Sebdou est quasiment vide. Derrière le métier à tisser, sur lequel des motifs mauresques bleus sur fond blanc prennent forme, trois femmes ne chôment pas, malgré la chaleur étouffante. Trois générations de femmes, assises sur un banc, ciseaux en main, tricotent un tapis zianide dans la pure tradition tlemcennienne. Leurs doigts glissent entre les lanières blanches, dans un geste fluide.

Fatiha, l’aînée, aux yeux amandes, mène le tempo. Avant l’ouverture du centre, cette dame d’une cinquantaine d’années confectionnait des tapis chez elle, à Sebdou. Elle ne s’imaginait pas les trésors inestimables qui décoraient ses sols. Habillée d’une djellaba mauve assortie à son voile, l’artisane se lève, se dirige vers le hall du centre et déroule un tapis de laine incrusté de motifs berbères. « C’est ce tapis de ma mère qui a servi de modèle à celui-ci », dit-elle fièrement en désignant du regard un tapis plié, gisant à l’entrée. Sur un coin, une étiquette bleue indique que la fabrication est de « qualité supérieure B ».

Debout, aux côtés de Fatiha, Sidi Mohamed Laarbi, responsable du Centre d’estampillage de Tlemcen, rouvert en 2007 dans une bâtisse datant de 1949, explique : « À Tlemcen, le tissage et la teinture de tapis, des arts menacés de disparaître, sont traditionnellement des métiers de femme. Ce sont elles qui connaissent les plans, les dessins. Nous n’avons fait que moderniser le design et alléger le tapis ».

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Fatiha confectionnait des tapis chez elle avant d’être formé au Centre de savoir-faire local de Sebdou. Elle tient-là un tapis fabriqué par sa mère, qui a servi de modèle un autre, récemment produit par la relève formée au Centre. Photo : Djamila OULD KHETTAB

En quatre ans, le Centre de savoir-faire local de Sebdou a formé plus de quatre-vingt femmes, dont une maquettiste. Elles viennent de Béni Snous, Aïn Fezza, Sidi Djillali… Durant les deux années d’apprentissage, les plus jeunes, âgées de moins de 35 ans, sont prises en charge par l’Anem, les autres sont rémunérées par la Chambre d’Artisanat à hauteur de 12.000 DA par mois. Une aubaine pour ces amoureuses du patrimoine culturel local, qui avaient peu de chance de trouver un emploi dans cette région essentiellement agricole.

… et se féminise

Lorsqu’on évoque Tlemcen, notamment en été, les regards se tournent spontanément vers la splendeur de ses sites historiques – les ruines de Mansourah, la grande mosquée, l’édifice de Sidi-Boumedienne. L’ex-capitale de la culture islamique est devenue ces cinq dernières années une destination touristique en vogue, faisant de l’ombre aux stations balnéaires du pays. Cette année encore, plusieurs milliers de voyageurs, venus des quatre coins de l’Algérie, visitent la « perle du Maghreb » chaque jour et les hôtels affichent quasi tous complet.

Si le tourisme participe grandement à l’essor économique de la région, l’artisanat traditionnel demeure un atout sûr. Selon la Chambre d’Artisanat et des Métiers de Tlemcen, il génère pas moins de 4.500 emplois directs et « trois fois plus d’emplois indirects. Dans notre wilaya, des villages entiers ne vivent que de l’artisanat traditionnel à l’image de Sidi Benamar », relève Djilalli Hamitouche, directeur de la Chambre depuis 2011.

Certes, l’artisanat traditionnel ne représente que 20% des inscrits à la CAM, contre 25% pour le domaine de la production (fromagerie, alimentation, etc) et 65% pour les services (maçonnerie, plomberie, etc). Mais son poids symbolique est immense puisqu’il contribue à la renommée mondiale de cette région bordant le Maroc. Rappelons que la chedda, la tenue de mariée, a été classée au patrimoine universel de l’Unesco en 2012.

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Pour protéger le savoir-faire local, le Centre d’estampillage a rouvert ses portes en 2007. Ici, un tapis estampillé « qualité supérieure B ». Photo : Djamila OULD KHETTAB

L’artisanat traditionnel, en perte de vitesse jusqu’en 2003, attire de nouveau. Ils seront cette année plus de 8.000 artisans recensés par la Chambre de Tlemcen, avec plus de 1.100 nouvelles recrues. Des jeunes femmes notamment. Bien sûr, le milieu compte toujours nettement plus d’hommes que de femmes, avec 67% de garçons recensés contre 37% de filles. Mais la tendance s’inverse puisque depuis 2012, les femmes s’inscrivent plus que les hommes, selon les statistiques de la CAM.

Au centre d’artisanat de Bab Zir, le repaire des arts traditionnels tlemceniens, situé aux portes de la Vieille ville, cela n’a pas échappé aux anciens. « Les métiers qui étaient « réservés » aux femmes, comme la broderie, les perles, l’habillage ou le tapissage le sont restés. En revanche, les métiers d’homme, comme la couture ou le dessin, s’ouvrent maintenant aux femmes », observe Nassim Fardeheb, designer en costume traditionnel, assis dans la boutique de son ami, Smaïn Nehari Talet, spécialiste de l’habit masculin. Ce sont les petites mains féminines qui confectionnent en grande partie la pièce phare des vêtements traditionnels, la chedda, renchérit le vice-président d’El Assala, une association qui oeuvre à la préservation des arts traditionnels de Tlemcen.

La raison de cet engouement ? Une politique fiscale et d’investissement avantageuse. À l’instar de l’exonération de l’impôt forfaitaire unique et de la création du Fonds national de la promotion des activités de l’artisanat traditionnel par décret présidentiel, en 2008. À Tlemcen, la commission régionale du Fonds s’est réunie pour la première fois en 2014, attribuant quelques 600 millions de centimes aux 23 artisans sélectionnés. En 2015, le nombre de candidats devrait exploser, avec pas moins de 200 postulants, prévoit la CMA. Des candidatures portées en grande partie par des femmes. L’avenir du patrimoine culturel de Tlemcen se conjugue donc au féminin.