L’Algérie, depuis son indépendance, a une longue histoire de non-ingérence dans les affaires des autres nations. Mais la situation géopolitique actuelle, avec l’instabilité des régimes politiques autour de ses frontières, en Libye, en Tunisie, et l’activisme des groupes terroristes au Mali, risque d’affecter certains des grands principes de sa politique étrangère. Décryptage. 

D’après Geoff D. Porter, le fondateur du cabinet de conseil « North Africa Risk Consulting », docteur de l’Université de New-York, cette volonté de non-ingérence est profondément liée à l’histoire coloniale du pays, et au désir de ne pas « infliger les mêmes souffrances à un autre pays ou à un autre peuple ».

Un certain Abdelaziz Bouteflika 

Jean-François Daguzan, directeur de la revue Maghreb-Machrek, montre, d’ailleurs, que c’est sous le leadership de Houari Boumédiène que se développèrent les grands éléments de cette politique étrangère : « soutien à la décolonisation, non-intervention au-delà des frontières, coopération et multilatéralisme, libération de la Palestine, Sahara occidental ». Et c’est notamment sous l’égide de son jeune ministre des affaires étrangères, un certain Abdelaziz Bouteflika, que furent mises en œuvre les prémices de cette politique, dans les années 1970 et 1980.

La volonté de non-ingérence dans les affaires d’autrui est plus généralement inscrite dans le cadre de son engagement avec le mouvement des non-alignés, dont l’un des principes directeurs, comme  le montre Porter, établit « l’abstention de toute ingérence ou intervention dans les affaires intérieures d’un autre Etat », ainsi que « l’abstention de réaliser des actes ou des menaces d’agression, ou de recourir à la force contre l’intégrité territoriale ou l’indépendance politique d’un pays ».

Neutralité et impartialité

En plus de l’aspect moral d’une telle position, celle-ci confère un avantage stratégique, celui d’apparaître comme un acteur neutre et impartial dans les affaires diplomatiques. L’exemple souvent relevé par les chercheurs est celui de la crise des otages de 1979, en Iran, où l’Algérie, de concert avec les Etats-Unis, joua le rôle d’intermédiaire entre les nations concernées. C’est dans un avion d’Air Algérie que s’étaient embarqués les otages, afin de passer par Alger avant de poursuivre jusqu’aux Etats-Unis. D’autres avantages sont relevés par Porter.

A l’instar de la politique monétaire « stricte » d’une banque centrale, censée garantir sa crédibilité vis-à-vis de ses investisseurs, une politique étrangère avec de tels principes fixes permet de fournir un cadre d’action clair pour les décideurs politiques. Les autres nations ne peuvent être satisfaites ou déçus de la politique d’Alger, et c’est un gain de temps considérable pour les processus de négociation avec des nations étrangères. Alger peut se concentrer sur sa politique intérieure, notamment en ce qui concerne la répartition des effectifs militaires sur le territoire national. C’est aussi cela qui a permis à l’Etat d’entretenir une politique sécuritaire particulièrement répressive, notamment dans les années 1990 pendant la décennie noire. Et c’est aussi grâce à cette « ingénierie sécuritaire », comme le montre Daguzan, que furent canalisés le peu de protestations qui émergèrent en Algérie lors de la vague de printemps arabes.

Mais le Porter note aussi quelques inconvénients, car « le refus de l’Algérie de déployer son armée au-delà de ses frontières la prive d’un outil diplomatique et politique puissant ». Que ce soit pour des partenaires diplomatiques ou pour des acteurs politiques en conflit avec l’Etat algérien, la connaissance directe des intentions d’Alger leur offre des marges de manœuvre supplémentaires.

De plus, le refus systématique de participer à des conflits prenant place à l’étranger peut mener à d’importantes menaces sur le territoire algérien, et l’Etat se doit donc d’être vif et réactif quand aux problèmes de sécurités qui peuvent prendre place en Algérie. Enfin, l’Algérie a longtemps voulu s’établir comme une grande puissance régionale, mais sa volonté de non-ingérence la met dans une position d’infériorité par rapport à d’autres nations, à l’instar du Maroc qui, malgré ses faibles capacités militaires, a de plus en plus les faveurs diplomatiques des puissances occidentales.

La situation géopolitique actuelle va-t-elle changer la donne ?

Jusqu’ici, comme le montre Porter, les problèmes sécuritaires étaient majoritairement issus du territoire national, mais les crises politiques qui ne cessent d’émerger autour de ses frontières risquent de changer cette configuration. La Libye est encore très loin d’être stable, et la Tunisie se trouve toujours dans une phase de transition. Au Mali, le terrorisme continue de s’implanter au centre et au sud du pays, alors que le Nord fournit encore des groupes qui menacent explicitement de frapper le territoire national algérien.

Malgré la dégradation de ces situations, Porter montre que l’Algérie cherche toujours à passer par le dialogue et la négociation. Avec le dialogue inclusif intermalien, en janvier 2014, l’Etat algérien a réussi à réunir 5 gouvernements, 5 organisations multilatérales, ainsi que des groupes infra-étatiques maliens. Un dialogue interlibyen fut aussi mis en place, « pour trouver une solution à la guerre civile ».

Néanmoins, le chercheur argue que « l’Algérie tente d’expérimenter une certaine souplesse dans sa politique étrangère ». Il relève que les avions français furent autorisés à survoler le territoire algérien lors de l’opération Serval, en 2013, contre les groupes islamistes au Mali. Un accord militaire fut aussi signé avec la Tunisie, en 2014, avec notamment la possibilité pour les troupes algériennes « de poursuivre les terroristes jusqu’à une certain distance au-delà de la frontière tunisienne », même si les autorités algériennes auraient nié ce type de disposition, selon Porter.

D’après Daguzan, certaines sources parleraient même d’incursions de forces spéciales au-delà des frontières algériennes, en Libye.

Enfin, Porter signale que « l’Algérie n’est pas allée jusqu’à condamner les frappes aériennes égyptiennes en Libye en Février 2015 », un signe qui montrerait que l’Etat serait prêt « à tolérer un certain niveau d’interventions transfrontalières régionales ». Selon lui, ces dynamiques sont le fruit d’une sorte de schizophrénie diplomatique. D’une part, l’Algérie « reste fidèle à la non-ingérence héritée des leçons de son histoire coloniale ». D’autre part, « elle est confrontée à des menaces extérieures croissantes ».

Si les informations évoquées par les sources de Daguzan se révèlent être vraies, alors cela signifierait que l’Etat va peu à peu se déployer dans des missions extérieures, mais que cela restera officiellement secret afin de ne pas affecter l’image diplomatique de sa non-ingérence.

Dans un monde globalisé, l’interdépendance d’une multitude d’acteurs, groupes, Etats, unions politiques, impliqués dans des conflits en Afrique et au Moyen-Orient, a pour conséquence d’engager militairement l’Algérie, d’une manière ou d’une autre, dans des zones extérieures au territoire national. La question est donc de savoir quand, et dans quelles circonstances, l’Etat algérien assumera l’évolution actuelle de ses principes de non-ingérence.

Tahar S.