Sport/ L’athlétisme algérien entre ombre et lumière

A la forêt de Bouchaoui, samedi dernier, lors du 3ème cross de la saison hivernale, toute une horde de jeunes s’est donnée rendez-vous pour une bataille épique au sein de la célèbre boucle algéroise. Les oracles furent cléments, la pluie les avait épargnés, même si les restes sauvages des orages de ces dernières nuits peuplaient de flaques gadoueuses l’étendue du parcours.

Ces cross hivernaux sont un rendez-vous particulièrement populaire de l’athlétisme algérien, et réunissent un grand nombre de clubs de la région. On y trouve fondeurs et demi-fondeurs qui préparent leur saison estivale, bien sûr, mais sprinters, sauteurs et lanceurs sont souvent aussi de la partie, mettant à rude épreuve une endurance qui leur sera cruciale lors de l’enchaînement des compétitions en mai, juin et juillet.

Un sport à forte dimension sociale

Les coachs sont tous là, prodiguant astuces et conseils à leurs athlètes. « Un cross, sur cette distance, est une épreuve moins tactique qu’un 800 ou qu’un 1500 » explique l’un d’entre eux à l’un de ses protégés, « il faut que tu prennes un bon départ, que tu colles directement la tête, et qu’après tu tiennes autant que tu peux ». Malgré la douleur et le désir de bien faire, tous ces jeunes athlètes passent un bon moment. Les rires et les sourires sont là. Sous le soleil d’Alger cette forêt est chaleureuse, et c’est l’occasion d’encourager et de supporter les camarades de labeur.

Bien souvent, ce sont lors de ces cross que sont repérés les futurs espoirs de l’athlétisme algérien. Les cross au collège offrent l’expérience d’une première compétition, et peuvent éveiller des vocations. Ce fut le cas de Ryad Allaoua, un talentueux coureur de 400 mètres haies, qui s’entraîne au club ARBEE Alger Centre, et qui a découvert l’athlétisme avec un des cross courts organisés dans le cadre du collège, alors qu’il était encore minime, en 2009 : « C’est à cette époque j’ai commencé à m’entraîner et à apprendre le goût de l’effort », explique t-il, dressant le portrait d’un sport difficile, mais juste :

« L’entraînement est dur, mais à la différence des autres sports, le travail paie toujours, ce n’est pas une discipline ingrate. Moi, j’ai progressé au fil des années, lentement mais sûrement, et les joies de la compétition valent largement toute la souffrance endurée par le corps durant le reste de l’année »

L’athlétisme a une forte dimension sociale, et joue donc un rôle particulier en Algérie. Ecole de discipline et de rigueur, sans être monotone, l’esprit de l’effort et du dépassement de soi y sont enseignés dans un environnement vivant et solaire, sans que cela ne soit rébarbatif ou pénible. « C’est la soif de se dépasser qui nous motive », explique une jeune sprinteuse, « et la volonté d’affronter plus fort que soi ». Le club d’athlétisme, après l’école, est une échappatoire, les jeunes se retrouvent, se font des copains, joignent la maîtrise du corps à celle de l’esprit, et apprennent à jouir de l’effort, sans avoir à resté assis devant une table pendant 8 pénibles heures.

Le retour du demi-fond algérien ?

Dans le concert des nations, cependant, la discipline cherche un second souffle. Paradoxalement, dans un contexte politique et social fort peu clément, avec le conflit civil qui ravage le pays, les années 1990 célébrèrent l’âge d’or de l’athlétisme algérien.

Le demi-fond, avec Noureddine Morceli et Hassiba Boulmerka sur 1500m, marque cette fin de siècle par des victoires retentissantes. Avec trois titres mondiaux consécutifs (1991, 1993, 1995) et cinq records du monde améliorés, Morceli, au sommet de son art, devient le plus grand athlète algérien de l’ère moderne, talonné par une algérienne de talent, Hassiba Boulmerka, qui s’adjuge les titres mondiaux en 1991 et 1995 (médaille de bronze en 1993). Le 1500m algérien domine les débats en cette période macabre, et illumine un peu la décennie noire.

Beaucoup de commentateurs soulignent le déclin de l’athlétisme algérien depuis cette glorieuse époque, l’équipe d’Algérie n’ayant rapporté aucune médaille mondiale depuis la victoire d’Aïssa Djabir Saïd-Guerni en 2003, sur le 800m. Mais ce portrait-là est-il honnête ? Reflète t-il vraiment la qualité des athlètes actuels ? Un grand champion peut en effet magnifier une sélection d’athlètes, mais la qualité d’une telle sélection s’illustre autant par le nombre d’Algériens qu’elle présente aux grands championnats que par les rares athlètes qui accèdent au podium. La chance et le hasard sont bien présents, même si la taille de l’échantillon augmente évidemment les possibilités d’obtenir de grands champions.

En 2015, l’Algérie a envoyé 14 athlètes aux championnats du monde à Pékin. A titre de comparaison, elle était la 6ème nation africaine en termes de représentants, derrière le Kenya (52), l’Ethiopie (41), l’Afrique du Sud (34), le Maroc (21) et le Nigeria (17), et la 38ème au classement mondial. Ce nombre d’athlètes est aussi à comparer avec les éditions précédentes des championnats du monde, et on observe alors une tendance générale positive, avec 6 représentants algériens en 2009 à Berlin, 10 en 2011 à Daegu, et 11 en 2013 à Moscou. Malgré l’absence de médailles en 2015, les 14 représentants font donc honneur à l’Algérie, malgré des minimas de plus en plus stricts, et des performances mondiales généralement en hausse.

Depuis quelques années donc, en considérant notamment la superbe victoire olympique de Taoufik Makhloufi sur la discipline historique de l’Algérie, le 1500m, à Londres en 2012, l’athlétisme algérien retrouve ses lettres de noblesse, et semble voguer sur une dynamique positive. Le demi-fond reste la marque de fabrique des athlètes du Maghreb, à la fois rapides et endurants, et cela s’explique aussi par la moindre qualité des infrastructures algériennes, qui limite de facto les possibilités d’entraînement sur des disciplines plus techniques, ou plus dépendantes d’un matériel spécifique, telles que le sprint court ou les concours. Dans cette perspective, on ne peut qu’encourager les instances publiques à investir plus de moyens dans ce sport à forte dimension sociale, qui appelle de ses vœux une véritable politique sportive tournée autour de l’athlétisme, la discipline sportive par excellence, antique et historique. Le peuple algérien dispose de ressources incroyables, d’une jeunesse, d’une envie et d’un talent certains, et il est regrettable de ne pas les exploiter à leur juste mesure.

Tarek S.W.

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