Slimane Benaïssa, le père de Mehdi Benaïssa, directeur de NessProd et de la chaîne de télévision KBC, enfermé à la prison d’El-Harrach depuis plusieurs jours en compagnie de Ryad Hartouf, directeur de production à NessProd, ainsi que de Nora Nedjaï, haut responsable au ministère de la Culture, vient d’adresser une très touchante lettre au Président de la République, Abdelaziz Bouteflika. 

« En ces jours sacrés de fin de Ramadhan, entre la nuit du Destin et l’Aïd El-Fitr, jour de paix et de réconciliation, je suis un père inquiet et en colère. Inquiet parce que mon fils, Mehdi Benaïssa, est en prison, en colère parce que je ne sais pas exactement pourquoi. Certes, j’ai confiance en la justice de mon pays et mon devoir même est d’être à son service. Mais quand beaucoup de mes proches et de moins proches me disent : «Il n’y a que ceux qui l’ont arrêté qui peuvent le relâcher», là j’ai peur, très peur », affirme d’emblée  l’un des pionniers du Théâtre populaire algérien dans cette lettre où il réclame la libération de son fils.  « Certains disent que c’est politique, d’autres affirment que ce n’est qu’administratif. Si les fautes sont administratives, qu’on le sanctionne administrativement et qu’on ne limite pas sa liberté. Si elles sont politiques cela m’intrigue et m’interpelle : quelle politique mon fils fait-il, au nom de qui, au nom de quoi ? », s’interroge encore le metteur en scène reconnu internationalement pour ses nombreuses œuvres.

« Mon fils ne fait pas de politique, ni pour les uns ni contre les autres. C’est sa jeunesse, sa compétence, sa modernité, qui sont hautement politiques et rien d’autre. Mon fils fait partie de la deuxième génération post-indépendance. Cette génération a la mémoire lourde d’une histoire complexe : celle du colonialisme et de la lutte de libération que nous n’avons pas clarifiée pour eux et qui leur fut mal enseignée. Ils la subissent beaucoup plus qu’ils ne s’en nourrissent », explique encore Slimane Benaissa dans sa lettre où il rappelle à Abdelaziz Bouteflika que les jeunes Algériens d’aujourd’hui « sont les enfants des réseaux sociaux et du numérique, ils parlent une autre langue que nous et nous devons apprendre à la parler si nous voulons continuer à communiquer avec eux. « Nous devons être attentifs à leur humour, à leur rire, à leur manière de porter la dérision pour mesurer leur niveau de douleur et non de méchanceté », ajoute-t-il.

« Je me rends compte en vous écrivant que je n’avais rien à vous demander, mais j’avais envie peut-être de vous parler simplement, de vous dire que j’ai appris à ravaler mes larmes à chaque fois que j’avais envie de pleurer en me disant : on ne pleure pas son pays, parce qu’un pays ne se pleure pas. Je suis à un âge où ce sont mes enfants qui me pleureront et pas moi qui pleurerai mes enfants. Je souhaite mourir avec mes larmes pour l’honneur de mon pays et pour fleurir peut-être ma tombe. Si je devais les gaspiller de mon vivant, ce ne serait qu’en désespoir de tout. J’espère que la vie m’évitera cette déchéance », assure l’auteur du célèbre roman « le fils de l’amertume ».

« Nous avons éduqué nos enfants pour qu’ils nous éduquent. Nous avons aimé nos enfants pour qu’ils nous aiment. Nous les avons accompagnés dans la vie pour qu’ils nous accompagnent dans la mort. Nous avons enseigné à nos enfants l’art de défendre et de renforcer la justice là où elle doit l’être… non pour qu’ils la subissent injustement. L’amour dans lequel ils ont grandi s’inscrit dans une dialectique qui crée l’espoir, la force, la solidarité. Il forge la citoyenneté, malgré toutes les vicissitudes de l’Histoire, les contingences de la vie et les douleurs non négligeables que nous avons vécues. Certain de votre grandeur d’âme, de votre générosité et de votre soif de justice, je vous adresse en toute confiance cette lettre, convaincu de l’attention que vous lui accorderez », conclut enfin celui qui est devenu en 2005 Docteur honoris causa de l’Institut National des Langues et Civilisations Orientales (INALCO) en France.