En 2014, la réélection d’Abdelaziz Bouteflika pour un quatrième mandat suscite de très fortes tensions. L’opacité entourant l’état de santé du chef d’état depuis l’AVC qui a réduit ses capacités d’élocution et de mobilité en 2013, l’absence de transparence quant au déroulement du scrutin, et les nombreux scandales de corruption entachant le système politique de manière récurrente, inquiètent quant à l’avenir du pays.

Facteur aggravant, l’Algérie subit de plein fouet, à partir de 2015, les conséquences du contrechoc pétrolier engagé par l’Arabie saoudite, avec une chute de plus de 70 % du prix du baril en l’espace de deux ans. Ces difficultés n’empêchent toutefois pas l’impulsion de nouvelles initiatives dans le camp de l’opposition : en 2014 est créée la Coordination nationale pour les libertés et la transition démocratique (CNLTD), élargie ensuite à d’autres partis politiques et membres de la société civile à partir de la mi-2015, au sein de l’Instance de concertation et de suivi de l’opposition (ICSO).

Cette dernière, dont la principale revendication est la mise en place rapide d’une transition démocratique, a tenu son deuxième congrès en mars 2016. Dans ce paysage politique complexe, les médias continuent à jouer tant bien que mal un rôle de vecteur de l’information entre le citoyen et l’État. Si, pour évaluer la situation de la liberté de la presse en Algérie, les regards se sont longtemps tournés vers la presse écrite privée née du processus d’ouverture démocratique des années 90, les réformes engagées par le gouvernement dans le secteur médiatique à partir de 2011 amènent à élargir le champ de l’observation. L’édiction du code de l’information, loi organique votée en 2012, en est un marqueur important. Prévoyant la dépénalisation partielle des délits de presse, ce texte de loi permet également la libéralisation du secteur télévisuel, jusque-là monopole de l’État. La loi sur l’audiovisuel de 2014 entérine cette ouverture, bien que, dans les faits, les nouvelles télévisions privées évoluent dans une zone grise, en l’absence de régulation du secteur, toujours attendue.

Au-delà de la presse écrite et de la télévision, des médias électroniques ont enrichi le panorama médiatique algérien. L’émergence de journalistes-citoyens encourage également une réflexion renouvelée sur la production de l’information à l’ère du numérique et des réseaux sociaux. Cette récente multiplication des acteurs du secteur médiatique n’indique pas pour autant une plus grande tolérance des autorités pour le droit à une information libre, indépendante et porteuse d’un véritable pluralisme d’opinions. Le pays se trouve d’ailleurs au 129e rang sur 180 du Classement mondial 2016 de la liberté de la presse de RSF. Certains sujets – tels que la santé du président de la République, l’atteinte aux « valeurs et principes de la société » ou les « fondements de la Nation » – sont 5 considérés comme des « constantes » nationales, et autant de pierres d’achoppement auxquelles peu de médias osent se heurter.

D’autres outils de pression – judiciaires, économiques ou politiques – sont également utilisés par les pouvoirs publics pour rétrécir le champ de la liberté d’informer. Au mois de juin 2016, deux responsables d’une chaîne de télévision algérienne (KBC/El Khabar) ont été mis sous mandat de dépôt plus de 20 jours pour « fausses déclarations ». Le 11 décembre 2016, la nouvelle du décès en détention du journaliste algéro-britannique Mohamed Tamalt à Alger a profondément choqué la profession et les défenseurs des droits de l’homme.

Condamné à deux ans de prison ferme pour « outrage à corps constitués » et « atteinte à la personne du Président » après la publication de statuts sur Facebook, Mohamed Talmat avait entamé une grève de la faim dès son incarcération le 27 juin. Tombé dans un coma profond début septembre, il est décédé en décembre en prison. Un autre journaliste Hassan Bouras, harcelé depuis 2003, est également derrière les barreaux, pour avoir publié une vidéo où trois témoins dénoncent à visage découvert des faits graves de corruption impliquant des hauts responsables de l’appareil judiciaire et sécuritaire de la ville d’El Bayadh, dans l’ouest algérien.

Hassan Bouras a été condamné sur la base du code pénal pour « outrage à corps constitués », entre autres. En choisissant de recourir au code pénal, les magistrats désavouent complètement le code de l’information de 2012 et la Constitution. Basé sur une vingtaine d’entretiens menés entre mai et octobre 2016 à Alger, Oran et Tunis, ce rapport présente un panorama non exhaustif de l’évolution de la liberté de la presse en Algérie depuis 2014, avant de détailler les pressions subies par le secteur ces deux dernières années. Il propose enfin des recommandations à destination des autorités, de l’autorité de régulation de l’audiovisuel (ARAV) et de la communauté internationale, pour le renforcement de la liberté de l’information en Algérie.

UN PLURALISME MÉDIATIQUE ASPHYXIÉ

Un constat partagé par le directeur d’El Watan Omar Belhouchet qui considère que « chaque acquis obtenu par la presse indépendante pendant les années 90, au prix de très lourds sacrifices, est en train d’être perdu dans un contexte de déréglementation où, sous couvert de pluralisme, des fonds occultes sont en train de s’emparer peu à peu des médias ».

Pour éviter ce scénario, une autorité indépendante de régulation de la presse écrite devait être créée, chargée de mener des réformes encourageant l’indépendance des médias et le pluralisme d’opinion. Selon le code de l’information2, sept de ses 14 membres sont élus à la majorité absolue par la profession, et non par les organes exécutif ou parlementaire de l’État. Si cette autorité n’a toujours pas vu le jour, c’est parce que les autorités craignent sa trop grande indépendance. En mai 2016, le ministre de la Communication Hamid Grine considérait que cette autorité « ferait doublon avec le ministère » et proposait de la « supprimer » avant de se voir contredit par le Premier ministre Abdelmalek Sellal, qui évoquait en septembre « un retard dans la mise en place de l’autorité dû aux difficultés qu’a connues l’opération de délivrance des cartes de journalistes ».

LE SECTEUR AUDIOVISUEL EN MUTATION

Le privé constamment sur la sellette Les réformes engagées à partir de 2012 pour ouvrir le champ audiovisuel algérien au secteur privé après des décennies de verrouillage a mené à l’apparition d’une cinquantaine de chaînes de télévision. Seules cinq parmi elles – Dzair TV, Ennahar TV, El Djazair, Echourouk TV et Hogar TV – ont obtenu en avril 2013 l’agrément leur permettant d’ouvrir des bureaux à Alger, agrément qui n’a d’ailleurs pas été renouvelé après la fin de cette même année. Évoluant dans une zone juridique grise, les chaînes algériennes ont un statut d’entreprise offshore leur permettent d’émettre vers l’Algérie via des opérateurs satellitaires tel l’Égyptien NileSat.

L’ambiguïté de ce statut complique le travail de ces télévisions, notamment pour obtenir des accréditations à leurs journalistes, pour enregistrer des émissions dans des studios algériens et pour démarcher des annonceurs publicitaires.

Soumis au bon vouloir du gouvernement, ces chaînes peuvent voir leur matériel saisi ou leurs studios mis sous scellés du jour au lendemain sans aucun recours, quand elles ne sont pas purement et simplement fermées. En 2015, l’absence d’une réglementation claire a mené les autorités à fermer manu militari la chaîne El Watan TV, non pas pour une erreur qu’elle aurait commise mais pour des propos tenus par l’un de ses invités Madani Marzag. Ce dernier n’a, pour sa part, jamais été inquiété par les autorités.

« C’est très clair : le pouvoir algérien a une peur panique de l’image, souligne Abdou Semmar, directeur d’Algérie Focus et chroniqueur pour plusieurs émissions de télévision censurées par les autorités en 2015 et 2016. C’est pour cette raison qu’il fait tout pour la garder sous contrôle en favorisant les chaînes thématiques, notamment celles consacrées au divertissement. » La loi de 2014 relative à l’activité audiovisuelle4 prévoit que seuls les services de communication audiovisuelle relevant du secteur public peuvent être organisés en chaînes généralistes, c’est-à-dire couvrir les domaines de l’information, de la culture, de l’éducation et du divertissement (articles 4 et 7).

Le privé, lui, est cantonné à des chaînes thématiques, avec des programmes d’information dont le volume horaire doit être dûment précisé (art 5, 17 et 18). Le service public : une crédibilité mise à mal « Le service public doit avant tout renforcer la cohésion socioculturelle de l’Algérie », nous explique un responsable à l’EPTV (Établissement public de télévision). Quant à l’avenir de la télévision, notre source met en exergue un excès de l’offre actuelle : « Le grand défi auquel nous devons faire face est la multiplication du nombre de chaînes satellitaires, avoisinant les 1 400 aujourd’hui dans le monde arabe. » Bien que disposant d’une dizaine de titres de presse, de cinq télévisions et huit radios nationales, les médias de service public peinent à servir l’intérêt général par la production d’une information crédible et indépendante. Les JT d’information couvrent principalement les activités du président de la République et du gouvernement, sans donner la voix à l’opposition. La diffusion de programmes préenregistrés domine et les sujets traités cherchent à faire de la question des valeurs socioculturelles de l’identité algérienne un point d’honneur dans la mission du service public.

UNE PRESSE EN LIGNE COMBATIVE MAIS FRAGILE

À partir du milieu des années 2000, les médias en ligne algériens s’affirment dans le paysage médiatique bien que le nombre d’utilisateurs d’Internet demeure assez faible en Algérie – 38,2/100 personnes en 2015 selon l’UIT (Union internationale des télécommunications).

Reconnus par le public, les pure-players évoluent dans un brouillard juridique précarisant. Bien que le code de l’information de 2012 leur ait consacré un chapitre, ils n’ont d’autre choix que de se constituer en sociétés de services, agences de communication ou entreprises de droit étranger pour exercer leur métier. « Nous sommes dans une situation d’aliénation de la norme, déclare Ihsane El Kadi, directeur d’Interface Médias, qui édite le site Maghreb émergent. La précarité juridique dans laquelle nous exerçons nous fait vivre dans la peur constante d’une perquisition, notamment lorsque l’on traite de sujets sensibles tel que le retour en Algérie en mars 2016 de Chakib Khelil, ancien ministre algérien de l’Énergie, très proche de Bouteflika et accusé de graves faits de corruption. »

«Nos journalistes ne disposent pas d’accréditations puisque nous n’avons pas de statut clair. Cette situation rend difficile la couverture médiatique et encourage un système de faveur et de petits arrangements, nuisible à la liberté de la presse », ajoute Hamid Guemache, directeur du média en ligne TSA. La problématique financière vient se greffer aux difficultés auxquelles doivent faire face les pure-players. Le modèle économique suivi par ces derniers s’oriente généralement vers un financement via l’actionnariat et la publicité. « Nous n’avons pas d’autre choix pour le moment. Nous avons tenté l’expérience du crowdfunding pour Radio M mais cela s’est avéré très compliqué à mettre en place. Le développement d’un contenu payant en ligne, par exemple, est impossible puisque pour que nos lecteurs puissent s’abonner à notre site, ils devraient pouvoir payer par Internet, ce qui n’est pas encore possible en Algérie ! », ajoute Ihsane El Kadi. Le 4 octobre 2016, le e-paiement était lancé en Algérie en grande pompe. Celui-ci ne concerne pour l’instant pas les médias.

LE JOURNALISME-CITOYEN CONTRE VENTS ET MARÉES

Dans les régions où l’information est plus difficilement accessible ont émergé les voix de journalistes-citoyens, très présents sur les réseaux sociaux et YouTube. Ils partagent leurs photos ou vidéos pour pallier les lacunes de l’information officielle, notamment dans les régions où se déroulent d’importants mouvements sociaux. Sujet d’inquiétude pour les autorités algériennes, celles-ci n’hésitent pas à les poursuivre sur la base du code pénal en l’absence d’une législation protectrice. Si plusieurs projets de loi relatifs au numérique semblent être en attente d’examen devant le Conseil des ministres (dont un code du numérique, une loi sur la protection des données personnelles et une autre sur l’accès à l’information), il est certain que ces textes chercheront avant tout à contrôler le droit d’informer sur Internet.

« Le privilège régalien de l’information s’étend maintenant à Internet, juge Mohamed Benchicou, ancien directeur du journal papier Le Matin, prisonnier d’opinion de 2004 à 2006 et actuel rédacteur en chef du média en ligne Le Matin d’Algérie. Les prochaines victimes de la censure seront les journalistes-citoyens, parce qu’ils ont entre les mains un outil qui pourrait faire émerger le renouveau du journalisme de combat, loin de la politique des compromis. » L’État maintient d’ailleurs son monopole sur Internet puisque l’accès y est fourni par une seule entreprise, étatique. Le web peut être coupé à tout moment sur une décision unilatérale du gouvernement. En juin 2016, les autorités ont ainsi bloqué tout accès aux réseaux sociaux de peur de voir fuiter les sujets du baccalauréat. Il est à craindre que cette censure soit utilisée à l’avenir pour filtrer l’information et réduire ainsi le champ de la liberté des journalistes-citoyens et des lanceurs d’alerte.

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