Nous sommes à un peu moins de trois mois des élections législatives. Les partis politiques se mettent en ordre de bataille et la compétition pour l’investiture des candidats bat son plein. Malheureusement, en dehors de quelques généralités, on n’a pas, pour l’instant, entendu de propositions économiques précises de la part des principales formations en lice pour diriger le pays au cours des cinq prochaines années.

Il existe pourtant un sujet qui devrait, plus que tout autre, retenir l’attention de la classe politique nationale et qui de «toutes façons» va s’inviter  dans l’actualité économique des prochaines années. Comment, en cette période d’érosion du pouvoir d’achat et de crise de l’emploi, assurer un revenu décent aux millions d’Algériens les plus défavorisés ? Des centaines de milliers de handicapés doivent aujourd’hui vivre avec  une allocation de 5 000 dinars par mois. Près d’un million de retraités vivraient avec moins de 10 000 dinars par mois. Un nombre considérable, et indéterminé de chefs de familles, des chômeurs, des veuves sont sans emplois et sans aucun revenu connu avec des enfants à charge. Comment la société algérienne peut elle lutter contre l’exclusion de millions de citoyens du bénéfice d’une redistribution significative des revenus de l’Etat et se protéger elle-même contre les conséquences de cette exclusion ?

La question renvoie à la mise en place d’un filet social qui pourrait déboucher sur la définition d’une sorte de «revenu universel» en faveur des plus défavorisés et à la réforme simultanée du système de subvention qui permettra d’assurer son financement. Un «revenu universel» à 15 ou 20 000 dinars pour les trois millions de ménages algériens les plus défavorisés (plus d’un tiers  de la population), c’est possible à condition de réformer le système national de subventions et particulièrement les subventions énergétiques. En simplifiant à peine, on pourrait dire qu’il s’agit d’augmenter le prix de l’essence pour financer une sorte de «SMIC social» à l’algérienne. Quelques chiffres pour ceux qui en doutent : la subvention du seul prix des carburants coûte entre 7 et 8 milliards de dollars par an au budget de l’Etat. Le coût annuel du SMIC social dont nous venons de parler, même dans sa version la plus «généreuse», ne dépasserait pas 4 à 5 milliards de dollars.

La réforme des subventions à petits pas

Le sujet de la réforme des subventions est dans l’air depuis quelques années. On a déjà commencé à augmenter, prudemment, depuis deux ans, le prix des carburants. On a aussi augmenté en 2016, de façon différenciée en fonction des tranches de consommation, les tarifs de l’électricité. Le ministre du secteur vient de parler d’appliquer le même type de démarche au prix de l’eau dans le but de réduire les gaspillages en tentant d’épargner  les couches les plus vulnérables de la population. Plus discrètement, on entend également, ici et là, des allusions au coût des subventions en faveur de certains produits de première nécessité comme le pain ou le lait. Aux dernières nouvelles, le prix du sachet de lait subventionné pourrait bien passer à 30 dinars dès le mois de mars prochain, à la faveur d’un changement d’emballage…

Le filet social ? On continue à  y réfléchir

Pour le SMIC social, les choses avancent moins vite. L’idée de la modernisation de notre filet social fait son chemin sans trop se presser. Fin 2015, M. Benkhalfa avait déjà annoncé  qu’un «chantier» avait  été lancé impliquant le ministère de la Solidarité nationale, l’Office national des statistiques et le ministère des Finances dans l’objectif de mettre en place un système d’aide et d’appui «plus équitable et plus juste», ajoutant que le gouvernement est «en train de réfléchir pour aboutir, d’ici deux à trois ans, au ciblage des subventions».

Plus récemment, début 2017, le nouveau ministre des Finances, Hadji Baba Ammi, estimait que le dispositif des subventions généralisées n’est pas «équitable», d’où l’idée de revoir de fond en comble cette politique volontariste de l’Etat qui abreuve à la fois riches et nécessiteux, entreprises et ménages, Algériens et peuples voisins. Il affirmait que «le gouvernement compte, à l’avenir, consacrer ces subventions aux nécessiteux à travers un nouveau système qui est en cours de préparation.

L’idée qui sous tend cette réforme est qu’«on peut faire mieux avec moins de ressources financières en élaborant un système de transferts monétaires directs en direction des couches les plus défavorisées» et qu’il est souhaitable de «subventionner les ménages plutôt que les produits» .

Les partenaires sociaux oubliés, la communication sacrifiée

Malheureusement, et comme d’habitude, le gouvernement a «oublié» d’associer les partenaires sociaux à cette réflexion qui se prolonge en ne laissant filtrer qu’une information minimale et au compte-goutte sur ses projets. Selon nos sources, l’objectif des autorités algériennes serait de boucler des propositions d’ici la fin de l’année 2017. Le principal risque associé à cette  démarche en vase clos  est  de déboucher, comme on vient d’en faire l’expérience pour la pourtant très modeste et très prudente réforme du système des retraites, sur une incompréhension générale et un rejet des propositions de l’exécutif. Comme chacun sait, les périodes électorales ne sont pas favorables à la mise en œuvre de réformes. Elles peuvent en revanche être mise à profit pour faire mûrir la réflexion et associer les acteurs politiques et sociaux aux projets de réforme. Dans le cas du système des subventions, cette concertation est d’autant plus nécessaire qu’il s’agit d’une réforme actuellement très impopulaire en raison d’une communication calamiteuse du gouvernement algérien. Le minimum à faire dans ce domaine serait de coordonner les deux démarches de démantèlement progressif des subventions et de mise en place du filet social en expliquant clairement leurs  objectifs.

Réforme des subventions : les carburants en première ligne

Quelques repères  pour donner une idée des enjeux. Dans le but de gérer au mieux son impact social,la réforme du système  national de subvention devrait passer, selon la quasi-totalité des contributions publiées récemment, par une augmentation «progressive  et différenciée» des prix accompagnée de la mise en place d’un filet social élargi et d’une vaste campagne de sensibilisation du public algérien.

Le coût des subventions des prix de l’énergie sont en Algérie parmi les plus élevés du monde. La dernière loi de finances les évalue à plus de  1600 milliards de dinars (environ 15 milliards de dollars) réparties à peu près à égalité entre les carburants et les prix du gaz et de l’électricité. Les différentes contributions d’experts nationaux rendus publiques au cours des dernières années insistent en priorité  sur la nécessité d’une augmentation  «progressive mais conséquente» des prix de l’énergie, notamment des prix des carburants, en général étalée sur une période de cinq à six ans avec un objectif minimum de doublement des prix actuels. Les objectifs généralement fixés à cette augmentation seraient d’atteindre en matière tarifaire un «prix d’équilibre» qui assure à la fois  la couverture des coûts des opérateurs concernés, la régulation de la demande et la réduction de l’incitation au trafic. Pour atténuer leur impact social, dans le cas du prix des carburants, ces augmentations importantes de prix pourraient être accompagnées de mesures de compensation ( bons d’essence ou subventions directes) en faveur des entreprises de transport en commun de voyageurs ou de marchandises pour éviter les effets inflationnistes les plus pénalisants pour les ménages modestes. Certains experts  estiment en outre que ces compensations pourraient constituer une incitation pour certains acteurs (taxis, transporteurs…) à sortir de l’informel.

Dans le cas du prix de l’électricité et du gaz, mais aussi de l’eau, un «ciblage géographique» pourrait permettre d’éviter de pénaliser les populations les plus démunies. Le maintien des prix actuels pour les tranches de consommation les plus basses est également recommandé en réservant les augmentations aux tranches les plus hautes dans le but de mieux  discipliner les consommateurs et réduire les gaspillages.

Prudence pour les produits alimentaires de base

La démarche prônée dans le cas des produits alimentaires de première nécessité est généralement beaucoup plus prudente. Tout en insistant sur la nécessité d’une augmentation «modérée» et progressive, elle souligne néanmoins que la subvention directe du blé importé, notamment, coûte environ deux milliards de dollars par an au budget de l’Etat, tandis que la facture d’importation s’élève à près de quatre milliards de dollars.

Une modification des comportement de consommation induits par une augmentation modérée des prix, qui sont jugés actuellement «extrêmement bas», pourrait, selon certains spécialistes, permettre une économie de plus de 10% (400 millions de dollars) sur la facture d’importation et une réduction sensible du phénomène du «gaspillage du pain».

Un  «deuxième salaire» ?

Beaucoup d’experts nationaux  et d’institutions internationales invitent, depuis quelques  années, l’Algérie à moderniser son «filet social» dans le but de mieux cibler les transferts sociaux et déconnecter la politique de redistribution des revenus du système des prix à la consommation.

Pour la plupart des spécialistes, la mise en place de ce nouveau filet social devrait passer par l’élaboration d’un programme de «transferts monétaires directs» ciblant différentes tranches de la population (handicapés, chômeurs, familles sans revenus, veuves, etc). C’est le «deuxième salaire» évoqué, voici un peu plus d’un an, par Abderrahmane Benkhalfa. Une formulation qu’on peut considérer comme inappropriée, puisqu’il ne s’agit pas de payer un deuxième salaire à ceux qui en perçoivent déjà un, mais surtout de garantir un revenu minimum à ceux, surtout les chargés de famille, qui n’ont pas de revenus du tout ou dont les revenus sont dérisoires et actuellement  laminés par l’inflation.

Ces aides monétaires directes aux ménages les plus défavorisés pourraient également être complétées et être adossées à des programmes de développement humain en matière de santé, d’éducation ou de formation. Entre autres exemples, le plan d’urgence, rendu public, voici un peu plus d’un an, par le collectif Nabni, mentionne une allocation de 5000 dinars par mois conditionnée par l’inscription à un programme de formation pour les jeunes ruraux de moins de 25 ans ou encore  une bourse d’aide à la scolarisation de 2000 dinars par mois et par enfant dans les régions du pays où la déperdition scolaire est élevée. Au total, Nabni estime que pas moins  de 30% des ménages algériens pourraient bénéficier, à un titre ou un autre, de ces transferts monétaires. Un bon sujet de réflexion pour des partis politiques algériens en mal de propositions à la veille d’une échéance électorale importante…