La Nouba des Hypocrites par Aziz Benyahia

Sur une chaîne de télévision française, Fellag déclare calmement et avec beaucoup de sincérité que « l’indépendance n’a pas porté ses fruits ». Il a exprimé un regret. Il n’a pas moqué le pays. Il n’a pas proféré d’insulte. Il a dit une évidence. Il déplore et regrette. Il ne se réjouit pas, il est triste. Comme l’est un champion qui ne s’entraine pas suffisamment et qui se fait battre par plus faible. Il se lamente comme nous tous, parce qu’il souhaite le meilleur à son pays et qu’il est profondément triste d’assister à la dérive sans fin de l’Algérie.

 

Est-il coupable de cet échec ? Ou alors lui reproche-t-on de l’avoir dit ?

 

Quelqu’un parmi nous peut-il soutenir le contraire, sans rougir, sans arrière-pensée, sans calcul ? Difficile à croire.

Il suffit de demander au premier quidam dans une rue d’Alger, s’il est content de son sort. Peut-être sommes-nous le seul pays au monde où personne n’est heureux, qu’il soit riche ou pauvre. Personne n’est content, tout le monde critique tout le monde. Chacun sait que nous reculons tous les jours un peu plus. Inutile d’énumérer les arguments ; cela finit par être lassant.

 

Bref qui peut affirmer que 55 ans après l’indépendance, on est content de notre sort, de notre retard considérable dans tous les domaines ? Personne ! Sauf si on pense aux courtisans, aux pros de la brosse à reluire, à ceux qui nous font penser à ces larves qui se repaissent des blessures du fauve ou de l’éléphant. A ceux de nos ministres qui nous conseillent sans rougir de rempiler pour un 5ème mandat. Fellag n’est pas de ceux-là. Fellag ne demande rien, n’attend rien. Il ne s’est pas renié, il ne rougit pas de ses origines, il est fier d’être algérien, il maîtrise le français par la force de son travail, il ne tend pas la main, il cherche, il crée et il plait. Là-bas, il joue dans la cour des grands et se joue de nos travers, comme tous les grands artistes qui maîtrisent l’autodérision.

 

Fellag est un saltimbanque, qui nous renvoie notre propre image en y mettant de la bonne humeur pour nous aider à mieux repartir. A la différence des courtisans, il est courageux et orgueilleux. Deux qualités auxquelles ne peuvent prétendre les habitués des cénacles et des cours du palais.

 

La décennie noire s’est chargée de faire la chasse aux griots, aux bateleurs, aux poètes, aux amuseurs, aux hommes de plume, aux marchands de bonheur. Les nouveaux prophètes les ont tués, massacrés et fait fuir. Ils ont fermé les salles de cinéma, vidé les théâtres et troqué les librairies pour des baraques à frites et des temples du kébab.

 

Fellag et ses frères ont tout fait pour repousser le médiocre, l’infâme, et le béotien. Ils ont été emportés par l’instinct de survie et pour rien au monde ils n’abdiqueront ce qu’ils porteront en eux jusqu’à la mort, l’amour du pays, le champ de nos montagnes, la flûte du berger, nos chants et nos danses. La grisaille du ciel de l’exil, le regard oblique de l’autre, la nostalgie des siens ; que de souffrances accumulées et que de batailles quotidiennes à livrer en attendant de retrouver le ciel bleu d’autrefois.

 

Que ceux qui lui reprochent ses regrets, ses accès de franchise et ses accents de sincérité doivent savoir que là-bas, sur les rives de la Seine, là où il a été contraint à l’exil, non seulement il fait le bonheur des siens mais surtout, il fait découvrir aux autres que nous savons créer des spectacles qui pourfendent la tristesse et qui redonnent leurs titres de noblesse à nos créateurs qu’on a voulu faire taire et que nous n’avons pas su faire revenir.

 

Alors, s’il vous plait, arrêtons cette nouba des hypocrites, cessons ces mauvais procès et apprenons une fois pour toutes à célébrer les nôtres, ou du moins en attendant, à ne pas leur inventer des défauts qu’ils n’ont pas et à cesser ces attaques gratuites qui finissent par démobiliser les plus déterminés de nos enfants. Cette propension à bruler nos idoles n’est pas dans nos traditions ni dans notre culture. C’est peut-être une conséquence de notre déficit de patriotisme.

Quoi qu’il en soit, rien n’est perdu si chacun de nous y met du sien.

 

Aziz Benyahia

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