L’intrusion des fondamentalistes et des salafistes en Algérie ne date pas d’hier. Le Pouvoir de l’époque, au lendemain de l’indépendance, croyant bien faire pour se réapproprier notre langue et notre culture, est allé chercher des « enseignants » parmi les chauffeurs de taxi et les savetiers, d’Irak, de Syrie et d’Egypte. Je précise tout de suite que je n’ai rien contre les chauffeurs de taxi et les savetiers.

 

Si l’intention était louable, la méthode n’était pas la bonne puisque l’exercice a échoué lamentablement. En repartant chez eux sous les quolibets, ces « enseignants » nous ont laissé deux bombes à retardement : d’une part, un arabe vieillot et le virus de l’intégrisme et du fondamentalisme qui résiste à tous les traitements disponibles et qui n’a pas tardé à produire des mutants responsables d’une véritable pandémie d’obscurantisme et de retour au moyen-âge. Et d’autre part une deuxième bombe qui a fait voler en éclats l’acquis de la langue et de la culture françaises que Kateb Yacine avait appelé notre « butin de guerre ». Résultat : les Algériens passent aujourd’hui pour des analphabètes bilingues, parce qu’ils ne maîtrisent aucune langue et parlent un sabir qui fait de nous la risée du monde. Notre ami Fellag nous l’a rappelé récemment avec sa faconde et son humour caustique.

 

Aux intégristes et fondamentalistes, sont venus s’agréger les salafistes ceux qu’on appelle les nouveaux prophètes mais en imposant cette fois un véritable mode de vie particulier avec ses codes, ses lois, ses symboles et ses accoutrements. Si la tenue afghane a pratiquement disparu, le voile intégral noir avec ses gants noirs pour les femmes, et la barbe intégrale chez l’homme se sont installés définitivement dans le paysage. Cela a pour conséquences des bouleversements à tous les niveaux dans notre vie quotidienne.

 

Si les marchands de tissus noirs se multiplièrent et firent de bonnes affaires, tel ne fut pas le cas pour les coiffeurs et pour les marques de rasoirs. Gillette, Wilkinson, Bic…ont vu une part de leurs bénéfices fondre comme neige au soleil, et ont mis dans le même sac les juifs orthodoxes les salafistes les Amish et les imberbes. C’est logique. La lame de rasoir n’a pas d’états d’âmes et sa vocation est de traquer le poil, qu’il soit religieux ou satanique.

 

Devant cette situation plus que problématique, les coiffeurs pour hommes espéraient dans un premier temps pouvoir résister à la crise en tablant sur la coupe de cheveux pour enfants et pour les adultes « mécréants », et sur les circoncisions et les saignées dans les nuques des paysans les jours de marché. Mais la concurrence « déloyale » des médecins et des dispensaires a tari les deux dernières sources. Ne leur restait donc plus que la coiffure. Devant la floraison du nombre de barbus, la plupart des barbiers se convertirent donc dans d’autres métiers tels que chauffeurs de taxi, marchands de kébab, ouvriers du bâtiment, ou en désespoir de cause, députés. D’autres se laissèrent pousser la barbe par dépit ou par opportunisme. Par quels moyens combler ce manque à gagner ? Nous y reviendrons.

 

La situation des coiffeuses pour dames fut moins compliquée qu’il n’y parut, du fait de leur aptitude à se déplacer et à exercer leur art à domicile. Les mariages et autres cérémonies réservées aux femmes sont de grands prescripteurs de coiffures sophistiquées que les coiffeuses arrivent à réaliser à la demande. Leurs salons furent cédés aux marchands de kébak ou aux boutiques de « cosmétique, tabac, téléphone, journaux et bureaux de change ». Bref leur situation s’est avérée moins problématique, d’autant qu’à l’occasion elles pouvaient aussi servir de marieuses, vendeuses de bijoux d’occasions ou colporteuses de rumeurs. Donc pas de quoi vraiment s’inquiéter pour elles.

 

Reste à réfléchir aux solutions à proposer aux coiffeurs hommes, comme on l’a promis. On peut penser à priori que rien ne les empêche de se reconvertir dans d’autres métiers qui ne demandent pas de qualification particulière, tels que le commerce informel. Or renseignement pris, non seulement c’est déjà fait mais en plus il n’y a plus un seul bout de trottoir libre. Pareil pour les gardiens de parking-racket. On pense alors à une solution difficile à mettre en place mais pas irréalisable : Fabriquer des fausses barbes pour adultes avec de faux cheveux comme ceux utilisés pour les perruques. Cela éviterait les suspicions quant aux barbus imberbes comme Ali Benhaj. Proposer aussi des fausses barbes, de différentes tailles pour enfants. Cela viendra compléter la panoplie des fils de barbus pour l’Aïd. Il y a effectivement comme un malaise à voir les barbus plastronner lors des fêtes avec des garçons sans barbes, habillés en adultes y compris avec la couronne saoudienne. Sur un plan purement pédagogique, cela présenterait l’avantage d’éviter les frustrations chez l’enfant. C’est la raison pour laquelle à Noël, les petits enfants se déguisent en papa Noël en arborant des barbes en coton. Enfin, des ateliers de fabrication de fausses barbes en poil de perruque trouveront toujours preneurs, les jours de manifestations catégorielles ( la taille et la forme de la barbe étant des indicateurs précis quant aux doctrines des uns des autres ) dans les séminaires islamistes, ou pour aider les policiers en civil à se fondre dans la foule, ou pour endormir la vigilance des clients ou des voisins, ou tout simplement pour passer pour citoyen honnête auprès des gogos.

 

Reste enfin une dernière solution : fournir en fausses barbes, les magasins de farces et attrapes, ou les boutiques d’horreur où vont faire leurs emplettes les amateurs de sensations fortes, ou ceux qui recherchent les déguisements pour les hold-up et les attaques à main armée.

Dieu nous en préserve.

Aziz Benyahia.