Le débat relatif à l’enseignement, à la culture et à l’éducation en général, pour être utile et répondre à l’attente des Algériens, doit se dérouler dans une atmosphère de grande sérénité et débarrassé de toute arrière-pensée politique ou politicienne. Il doit être animé par des spécialistes choisis parmi les enseignants, les éducateurs, les hommes de culture et les représentants des parents d’élèves entre autres, tous réputés pour leur intégrité morale, leur honnêteté intellectuelle et un patriotisme sans faille.

 

Il faut bien reconnaître que ces conditions n’ont jamais été réunies et que ce sont là les raisons pour lesquelles on assiste depuis l’indépendance à des errements criminels dont le plus fâcheux a été le recours aux chauffeurs de taxis et aux coiffeurs de Damas, de Bagdad et du Caire pour « enseigner » à nos enfants à marche forcée, un arabe hors d’âge et surtout pour contaminer leurs jeunes cerveaux avec des idées prétendument islamiques. On connaît aujourd’hui l’ampleur de la pandémie et on se demande si le mal n’est pas définitivement profond et s’il existe encore quelque espoir de guérison.

 

Une chose est de condamner la méthode choisie à l’époque et une autre est d’accabler la civilisation et la culture arabes de tous les maux et singulièrement du retard accumulé par rapport aux autres nations. D’autres ont même poussé l’analyse jusqu’à incriminer l’islam, comme si une religion pouvait interdire le savoir et le progrès. Dieu merci l’histoire témoigne atteste et plaide pour la civilisation musulmane et ceux qui le nient ou qui doutent, cachent mal, soit une ignorance regrettable, soit une aversion qui vient de loin et plus précisément de l’heure coloniale et de l’évangélisation subreptice qui a sévi dans quelques régions chez nous, soit les deux à la fois.

 

Si ce débat resurgit aujourd’hui sous la forme d’une vieille marotte bien connue, c’est certainement pour solder quelques litiges personnels ou pour occuper le terrain de l’actualité politique, mais certainement pas pour se soucier de l’avenir de nos écoliers qui font encore aujourd’hui des kilomètres à pied dans les Aurès notamment, pour recevoir dans des classes surchargées, un enseignement de qualité lamentable.  Cela dure depuis des lustres et tous les responsables qui se sont succédais n’y ont rien changé.

 

« Armons-nous et partez »

 

Aujourd’hui, on reparle encore une fois, et c’est tout à fait juste, de l’exemple de ces responsables qui imposent à tout le monde une arabisation généralisée de piètre qualité et qui envoient leurs enfants au lycée Alexandre Dumas. Ce sont les mêmes qui se font soigner à l’Etranger aux frais de l’Etat. Ce sont les mêmes qui obtiennent des bourses pour leurs enfants pour étudier à l’Etranger. Le phénomène n’est pas nouveau. Cela date des premiers jours de l’indépendance. Il fallait déjà à l’époque, montrer patte blanche pour entrer au lycée Descartes, réservé naturellement aux descendants de la Nomenklatura et aux fils de riches. Cela fait donc cinquante-cinq ans que ça dure. Ce sera toujours « Armons-nous et partez » tant que la question de la qualité de l’enseignement n’est pas remise entièrement à plat et tant que de véritables conditions de débat démocratique ne sont pas garanties. Il en va de l’enseignement comme des prises en charges des soins médicaux à l’étranger. Cela s’appelle des privilèges et il faut les abolir. Or bien souvent, ce sont ceux-là même qui crient au scandale, qui tombent dans les mêmes travers dès qu’ils sont aux manettes et qui se remettent à pousser des cris d’orfraie quand ils ne le sont plus.

 

Notre tort en réalité, c’est celui de refuser de tirer le pays par le haut. Au lieu de critiquer le lycée Alexandre Dumas, pourquoi ne pas créer à travers tout le pays un véritable tissu d’établissements scolaires d’excellence et susciter l’émulation parmi les élèves en conditionnant l’accès par la réussite aux concours d’entrée. Des trois pays d’Afrique du Nord nous sommes les plus en retard en matière de cadres bi ou trilingues. On n’ose même pas chercher à savoir si nos ministres, nos députés, nos sénateurs ou nos cadres supérieurs parlent plusieurs langues.

 

En 1962, nous avions hérité du système français, trois établissements secondaires (Alger, Constantine et Tlemcen ), que le Pouvoir colonial avait maladroitement dénommés : Lycées d’enseignement franco-musulman. Nous préférions les appeler « médersa ». C’étaient les seuls lycées qui dispensaient un véritable enseignement bilingue : français-arabe. Nos responsables les ont fermés. On ne sait toujours pas pourquoi. On continue encore aujourd’hui à admirer les « médersiens », comme s’il s’agissait de pièces de musée rares, et on rougit d’entendre nos voisins pourtant partis largement après nous, maîtriser parfaitement l’arabe, le français et l’anglais.

 

Alors de grâce, au lieu de rabaisser le débat sur l’enseignement, et s’en servir comme prétexte pour on ne sait quelles arrière-pensées politiciennes ou autres, mettons l’avenir de nos enfants et de notre pays au centre de nos préoccupations et ne perdons pas notre temps dans des querelles ridicules.