Par F | décembre 30, 2012 6:00
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Meilleurs vœux. A qui ? Les Algériens peuvent en présenter à leurs proches, amis, parents, femme(s), ou à l’humanité mais pas au pays. La raison est cette trouble parenté qu’ont les algériens avec l’Algérie. Cela va de la déclaration trop passionnée pour être sincère, au déni de certains imams qui encaissent le salaire des puits mais refusent de se lever à l’hymne du pays ou d’en saluer le drapeau.

A la fin, la question : les Algériens détestent-ils ou aiment-ils l’Algérie ? La parenté est trouble : c’est un pays qu’on aime quand on n’y vit pas et que l’on insulte quand on y revient. Cela pour première réponse : dans les métros de Paris, on peut croiser ces beurs errants qui accrochent le drapeau algérien à leurs blousons pour affirmer l’identité que l’on peut, celle dont on se souvient le mieux, celle dont on est accusé (là il s’agit de matriotisme et pas de patriotisme peut-être). En Algérie, lorsque le Roi Juan Carlos a visité Oran il y a quelques années, la mairie a été obligée de mettre sous chaque poteau portant le drapeau espagnol, un policier : les amoureux du FCB en avaient profité pour voler les emblèmes à agiter dans les stades. Seconde piste de ce trouble du corps national.

La troisième : les Algériens ont ce nationalisme de l’énigme passionnelle : ils se révoltent que l’on insulte leur pays mais sont les premiers à l’insulter. Copieusement. Cela commence à l’aéroport et fini devant la télévision. L’hymne national fait quelques couplets, la critique des Algériens à leurs pays fait quelques centaines de volumes. « L’encyclopédie de l’amertume et du désenchantement » en réédition permanente. C’est le syndrome Oum Dourmane/Alicante : on va jusqu’au Soudan pour défendre l’Algérie et on juste à côté, à Alicante pour prétendre l’avoir quitté à jamais.

Quatre ? Le soupçon : étrangement, il est admis qu’un Algérien qui insulte son pays, en public, est surtout un vrai nationaliste déçu : en vérité il l’aime et en éprouve de la douleur. Au contraire, celui qui proclame partout aimer l’Algérie, et l’avoir dans le sang, est toujours soupçonné d’imposture des mots, de mentir sur le repas et de vouloir un bien-vacant ou un fond de commerce. Langage des paradoxes : le fameux je t’aime moi non plus. La cause ? L’usurpation des sens : ceux qui proclament aimer ce pays sont ceux qui le dévorent, le dépècent, le partage entre cuillères et possessions, l’appauvrissent et le trahissent. L’amour de l’Algérie se mange bien d’ailleurs. Et ceux qui disent, avec le soupir, qu’ils seront les premiers à le quitter, seront les derniers à le trahir.

Ensuite, viennent ceux qui partent. Ceux-là construiront leur patriotisme à l’arrivée, en essayant de s’en défaire au départ. Par avion ou par chaloupes. Les Algériens sont plus Algériens ailleurs que dans le pays. C’est un nationalisme de la fuite et de la mémoire. De la nostalgie et pas des retrouvailles. Le pays déçoit, vu de trop près, mais obsède vu de trop loin. Selon la mécanique connue du désir et du manque.

Ensuite ? Il y a l’histoire : mal racontée. La terre : mal partagée. L’air, mal joué. Le pays est vaste mais on s’y sent à l’étroit. On y rêve tout à la fois de retrouver les siens et de s’éloigner le plus des siens, des porteurs du passeport vert et de la mine grise. Chaque Algérien déteste l’algérien qui le regarde et s’y reflète ou qui est en lui. Une collection de blagues désespérées raconte ces surprises d’arrivants algériens au pôle nord et qui se voient répondre, dans l’infini vide des neiges, « wa âlaykoum salam ». A la fois le désir de se défaire de soi et l’impossibilité de découdre son ombre sous ses semelles. Etrange destin : vouloir un pays pendant des millénaires et vouloir le quitter après seulement deux ou trois décennies de vie commune.

Les raison, en dix volumes : « ils nous ont fait détester le pays ». Le pays ne m’a rien donné. C’est à cause d’eux. Je dois vivre ma vie. La vie est courte. Dans ce pays on ne peut réussir à vivre mais seulement à mourir. Le guide algérien qui vous invite à ne pas visiter l’Algérie ou à ne pas y vivre est un épais volume de 300 pages. Il étonne les étrangers qui arrivent en Algérie et vous résument leur surprise : « oui, mais il y a pire ailleurs et cela n’est pas aussi catastrophique que vous le racontez partout ». Nos raisons ? Elles viennent peut-être de l’histoire : lors de la guerre d’indépendance, la promesse a été énorme. Il était dit, par personne mais par tout le monde, qu’à l’indépendance on aura chacun un pays, chacun un puits de pétrole, que chacun sera Président de la république, que la terre sera à chacun et que chacun va hériter et vivre comme un colon mais chez lui et que personne ne travaillera pour personne et que nous serons tellement égaux que nous serons tous Benbella et De Gaulle à la fois. En vérité, tous les Algériens sont des vétérans de la guerre, même ceux nés après ou morts avant.

Les vœux donc ? Comme remarqué par un journaliste, Bouteflika n’en présente jamais aux Algériens qui le lui rendent bien. Les ministres, presque tous, ne se soucient pas de cette corvée. Les partis non plus. En Algérie, le nouvel an et une vieille année : 1962.  On sort toujours d’une guerre, on cherche toujours un Président, on a toujours une crise du GPRA face aux militaires, on veut toujours comprendre ce que veut et dit le FFS, on attend souvent ce que pense la France et il y a encore des biens-vacants. Peut-être, même si c’est exagéré. D’ailleurs, le nationalisme algérien est une mécanique de l’exagération : mourir pour ce pays ou le quitter en l’insultant, procèdent de la même passion ténébreuse.

Bonne année à tous ceux qui aiment ce pays et bon appétit à ceux qui le dévorent mais qui finiront pas être dévorés.

 


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