Dans ce deuxième volet sur la gauche algérienne, nous nous intéressons aux questions économiques et politiques, questions qui divisent la gauche algérienne sur des lignes de fracture idéologiques similaires à celles de la gauche française. On retrouve un pôle antiétatique, proche des mouvances anarchistes, libertaires, révolutionnaires, et un pôle pro-Etat, pro-République, promulguant une économie productive avec une fonction publique forte.

Etat et nation : un facteur de division des gauches

Le MDS, qui se définit comme un parti « républicain » a un rapport décomplexé à l’Etat et à la nation, et semble assumer plus facilement les questions identitaires. Si les responsables du parti ne pensent pas en termes de « berbérité » ou « d’arabité », ils considèrent que les communautés ne sont pas niées mais sont amenées à s’intégrer naturellement au sein de « l’algérianité » de la communauté nationale.

L’Etat n’est considéré que comme une force d’oppression que dans sa forme actuelle, qui doit être surpassée, alors que dans les mouvances plus radicales la forme étatique est vue en soi comme un système d’agression permanent de l’individu et de ses libertés. C’est là l’une des divergences profondes entre les mouvements de gauche : alors qu’au MDS, on considère « qu’être en faveur d’un Etat de droit, laïc et démocratique, c’est être de gauche », au PST et au sein d’autres mouvements radicaux l’Etat est perçu de manière plus suspicieuse.

Pour Samir Larabi, militant du PST, l’Etat « ne permet pas la démocratisation de la vie politique, il sert beaucoup plus à la classe dominante qu’aux classes opprimées ». En évoquant la période « socialiste » du régime algérien, il explique que « l’Etat socialiste algérien des années 1970 et 1980 n’avait rien à voir avec la vision du socialisme que nous avons au PST, c’était un pouvoir autoritaire et bonapartiste, un peu comme Chavez en Amérique Latine, mais ce n’est pas notre idéal politique ».

Economie : là où le bat blesse

Le clivage gauche-droite se révèle tout autant dans sa dimension économique. La ligne politique du MDS milite pour « une économie productive », alors qu’à la gauche de ce parti, les rapports économiques continuent d’être considérés comme des rapports de forces, que les syndicats et autres mouvements sociaux sont amenés à renverser. Pour Hamid Ferhi, « être juste anticapitaliste c’est s’avouer vaincu d’avance, il faut que les gens se battent pour des projets ».

Pour les uns, c’est la tendance néolibérale actuelle du capitalisme qui constitue le problème majeur de nos sociétés contemporaines, pour les autres, c’est le capitalisme qu’il faut mettre à bas. On retrouve ici des divisions idéologiques qui ne sont pas propres à la gauche algérienne, à l’inverse de la question religieuse, mais qu’on peut par exemple observer entre les lignes du NPA et du FDG français.

Au MDS, Hamid Ferhi considère que « tous ceux qui sont d’accords pour partager équitablement les richesses sont à gauche ». La lutte contre le néolibéralisme constitue aussi un des fers de lance de la gauche algérienne : « aujourd’hui, le pouvoir a choisi le privé comme solution à nos problèmes économiques, sous l’influence de la doxa néolibérale, et cette décision se manifeste par la libéralisation du commerce et l’ouverture massive de nos frontières, ce qui a permis une accumulation gigantesque et sauvage de capitaux, et le transfert de l’Etat vers le privé de richesses colossales », explique le coordinateur national du MDS.

Au sein des gauches algériennes, on s’interroge aussi sur la trajectoire mystérieuse du parti historique de l’Etat-nation algérien, le FLN. Comment définir la politique actuelle du gouvernement ? « Au MDS, nous considérons que la politique de Bouteflika est une politique national-libérale », explique Hamid Ferhi. C’est une tentative de transformation globale des mentalités algériennes, que semble alors expliquer l’éloquent représentant du MDS : « le pouvoir, depuis 1999, a tenté de corrompre tout le monde, de transformer tout le peuple algérien en un peuple de consommateurs, que chacun fasse son petit commerce, que chacun s’enrichisse », raconte t-il.

Représentation politique et action militante

Le problème en Algérie, pour le MDS, se situe dans la canalisation de l’énergie de la société, que le pouvoir endort : « la société est contrôlée par l’Etat, on la neutralise par la peur ou les subventions, on lui enlève sa sève », explique Hamid Ferhi. Le rôle de la gauche est alors de réveiller le peuple algérien mais aussi de mettre en place un environnement qui peut lui permettre d’être actif, vigilant, et d’avoir un regard critique sur la politique actuelle. Le MDS prête régulièrement ses locaux à des associations, et tente d’avoir une approche active de la société civile, et de ne pas s’en tenir seulement au système classique des partis politiques, dont le fonctionnement est de toute manière fortement limité par les actions répressives de la  « république » actuelle.

En effet, comme le montre le responsable du MDS, les partis politiques de gauche, considérés comme subversifs par l’Etat, « sont bâillonnés et ont peu ou pas d’accès aux médias publics ». Et cela montre « un état d’esprit : les ‘autres’, nous la gauche, ne seraient pas ‘normaux’, ils voudraient du mal à l’Algérie ». Pour le MDS, les résultats des élections en Algérie sont donc généralement moins le fait de « bourrage d’urnes » que de leur caractère biaisé, entre autre par  la faible médiatisation des partis de gauche et de leur communication limitée par le système politique.

Sur le plan politique et économique, la gauche algérienne est donc reléguée à sa fonction d’opposition au régime actuel, mais sa faible audience et le manque de communication dont elle fait preuve sur la place publique l’empêche de jouer le rôle qu’il devrait être le sien au sein de la classe politique. On comprend évidemment que c’est la nature même du régime qui s’oppose aux ambitions de celle-ci, mais on ne peut que regretter qu’un véritable « front » de gauche ne puisse rassembler les forces en présence pour faire entendre une voix forte et critique qui puisse porter dans la « cité » algérienne.

Article précédentTerrible drame à Ouargla/Un incendie a tué dix-huit migrants sub-sahariens
Article suivantLa fille de l’ancien ministre et « l’exemplarité » à l’algérienne Par Abdou Semmar