Les commentaires sur la loi de finance 2016 sont en train de se transformer en véritable psychose nationale. Tous les ingrédients sont réunis : exagération des risques, le désinformation, la rumeur… Depuis quelques semaines les modestes et prudentes  tentatives de réformes économiques annoncées par le gouvernement font l’objet d’un véritable «tir de barrage».

Dans cette guérilla devenue quotidienne, rien ne nous est épargné, ni les outrances d’une partie de la classe politique qui annonce une «agression sauvage contre le pouvoir d’achat», ni  le  projet totalement imaginaire d’une «privatisation de Sonatrach», ni les prévisions apocalyptiques d’une partie de la presse. Même les médias réputés sérieux se mettent de la partie. «Le tournant dangereux de l’économie nationale», titrait hier  à la Une le journal El Watan, qui nous a habitués à mieux«Le choc ne sera que plus grand, car, il faut le dire, on ne mesure pas encore les conséquences de la loi de finances 2016», prédit le journal. Après des années de statu quo et d’immobilisme, l’Algérie serait-elle devenue un pays qui éprouve une peur proche de la  panique face à la moindre tentative de réforme économique ?

En Algérie, voici des années que la quasi totalité des experts, des thinks tanks, et même des journalistes spécialisés en économie réclament avec insistance la mise en œuvre d’un vaste programme de réformes économiques dont le contenu fait  l’objet d’une sorte de  consensus général. Tout le petit  monde de l’économie algérienne est d’accord, en outre, pour dire que, faute de mise en œuvre rapide de ces réformes, le pays va «dans le mur» ou va buter sur l’«iceberg» – il n’y a que les métaphores qui changent- dans  quelques années. Le «mur» ou l’« iceberg», c’est plus concrètement une  situation de cessation de paiement et le retour au FMI  qui menacent  notre pays dans un délai compris entre cinq et sept ans, en l’absence de réformes économiques sérieuses, affirment la plupart des experts.

Les deux fardeaux de l’économie algérienne

 En quoi consistent donc ces réformes si redoutées ? En fait, il s’agit essentiellement pour l’économie algérienne de se débarrasser progressivement (tout le monde insiste bien sur la nécessité d’adopter une démarche progressive) des deux fardeaux qui la clouent  au sol et qui empêchent depuis plusieurs décennies son décollage économique.

Le premier de ces fardeaux  est constitué par un système de subvention de plus en plus lourd et coûteux (près de 30% du PIB) qui  a la particularité d’encourager massivement la consommation plutôt que l’acte d’investir et l’importation plutôt que la production nationale.

Le deuxième boulet traîné depuis des décennies par l’économie algérienne, qui l’empêche de renouveler et de moderniser son tissu économique, est celui d’une majorité d’entreprises publiques fortement déficitaires qui, au lieu de créer des richesses et de payer des impôts, accusent  des déficits permanents et font appel chaque année un peu plus aux ressources du Trésor et des banques publiques.

Quand le gouvernement Sellal III décide de faire des réformes

Pendant des années, les gouvernements algériens successifs sont restés sourds aux «avertissements» de plus en plus pressants des experts nationaux qui ont été rejoints depuis deux ou trois ans par les institutions financières internationales.

Or voila que  depuis quelques mois, le «troisième gouvernement Sellal» semble s’être résolu  à effectuer un véritable virage économique. Il est illustré principalement par la confection d’un  nouveau code des investissements beaucoup plus ouvert et libéral (pas encore approuvé par le parlement) et par la loi de finance 2016  dont on sait les réactions violentes qu’elle a déjà  provoquées. Quel est  le contenu principal de ce dernier texte que les députés viennent d’approuver ?

Une hausse «dérisoire»  du prix des carburants

D’abord, des hausses très modestes  des prix des carburants et de l’énergie. Pour les carburants, il s’agira d’une augmentation d’environ cinq dinars par litre qu’une députée de la commission des finances de l’APN  a qualifiée, à juste titre, de «dérisoire» (il faudrait une augmentation de 50 à 60 dinars par litre  pour rattraper les prix pratiqués par nos voisins tunisiens et marocains et mettre fin ainsi à la contrebande à nos frontières). Des augmentations qui d’ailleurs  ne toucheront  pas tout le monde. Le ministre des Finances a bien tenté de rassurer : «Les hausses des prix de l’énergie.et des carburants introduites dans le cadre de la loi de finances 2016 ont été opérées avec ciblage. J’ai déjà indiqué que la hausse des prix du gasoil induira une compensation aux agriculteurs, j’ai aussi dit que celles des prix de l’électricité et du gaz ne toucheront pas directement les 11 millions d’Algériens constituant le quintile le plus défavorisé», a affirmé M. Benkhalfa. Apparemment, on a décidé de ne pas l’entendre. Coté hausse des prix, à part une augmentation de la vignette automobile, qui va toucher surtout les grosses cylindrées, c’est tout ce qui est prévu par la loi de finance 2016. Ou est l’«agression sauvage contre le pouvoir d’achat» ?

Pas de privatisations tous azimuts

La deuxième mesure la plus controversée de la loi de finances 2016 est contenue  dans le fameux article 66. Il a fait l’objet de très nombreuses «lectures» et  interprétations toutes plus fantaisistes les unes que les autres. Contrairement à tout ce qui a été écrit, cette disposition de la loi de finances a pour objectif de créer en réalité, pour la première foi,s une «minorité de blocage» à hauteur de 34% du capital pour les entreprises publiques en cas de privatisation de l’une d’entre elles. Cet article de la loi de finances n’ouvre donc pas la voie à «des privatisations tous azimuts», puisque celles-ci ont été  rendues possible par la loi algérienne depuis que les entreprises publiques ont été transformées en SPA par des lois sur les capitaux marchands de l’Etat qui datent de…1988. Il suffit donc, depuis cette date, que le Conseil des participations de L’Etat (CPE), qui est présidé par le Premier ministre, décide de l’ouverture du capital d’une entreprise publique ou de sa privatisation  totale pour que celle-ci devienne effective. Aucun besoin donc de la loi de finance 2016 pour privatiser les entreprises publiques. C ‘est d’ailleurs ce qui a permis  la privatisation de nombre d’entreprises étatiques au cours des années 90. Plus récemment, le CPE a également approuvé,voici 18 mois, le projet d’ouverture du capital de huit entreprises publiques par le biais de la Bourse d’Alger (Mobilis, le CPA, une filiale de Cosider ainsi que des cimenteries du groupe GICA sont notamment concernées par ce programme qui est en cours de réalisation). L’article 66 de la loi de finances 2016 n’«invente» donc pas les privatisations. Ce n’est pas non plus un «nouveau programme de privatisation des entreprises publiques» ni «un projet de privatisation de Sonatrac ».  Il permet  au contraire à l’Etat algérien de  s’assurer, à travers le maintien d’une minorité de blocage, que les objectifs assignés à la privatisation soient bien respectés par le nouveau management des entreprises dont la privatisation serait  à l’avenir décidée par le gouvernement.

Prise de responsabilité

La prise de responsabilité du gouvernement Sellal a sans doute été accélérée à la fois par l’état de santé du président de la République et par la gravité de la crise financière. C’est sans doute une mauvaise nouvelle pour Mme Hanoune et ses compagnons  mais, disons le clairement, c’est  peut être enfin une lueur d’espoir pour l’économie algérienne. Les mesures annoncées sont encore très timides et bien modestes. Elles ont besoin d’être expliquées et accompagnées. C’est la tâche principale qui attends n’importe quel gouvernement au cours des prochaines années. Encore faudrait-il que les forces politiques les plus responsables ainsi que les médias nationaux renoncent  à alimenter, par calcul, par démagogie ou par simple ignorance, le sentiment de panique qui semble s’être emparé aujourd’hui d’une grande partie de la société algérienne dés qu’on évoque  le moindre projet de  réforme de l’économie.

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