Jeunesse et Santé

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Une enquête qualitative sur les jeunes et la santé réalisée par le GRAS en 2004 à Oran pour le compte du ministère de la santé. :

Cette recherche a eu pour points de départ les postulats de base suivants :

Les jeunes ne constituent pas une catégorie sociale homogène. Il s’agit d’une population très hétérogène aux statuts sociaux différents et aux expériences sociales diversifiées.

Qui peut mieux parler de la vie des jeunes dans sa diversité que les jeunes eux-mêmes ?

Et quel outil mieux que le récit de vie pour aller au fonds des choses au cours de entretiens avec les jeunes pour recueillir cette expérience sociale dans son évolution, en interactions avec tous les acteurs sociaux en rapport à un moment ou un autre avec ces jeunes

Le récit de vie est particulièrement pertinent dans le sens où il permet d’aller au-delà des manifestations apparentes des comportements et des réponses rapides et superficielles pour aller sonder en profondeur les raisons sociales cachées à l’origine de ces conduites

Il permet d’appréhender les cheminements par les quels les jeunes en sont venus à se retrouver dans une situation donnée et comment ils s’efforcent de faire face à cette situation

Le récit de vie permet de d’intégrer la subjectivité du jeune en évoquant l’ensemble des contraintes sociales, symboliques et morales

A travers le récit de vie, le jeune raconte certes une histoire individuelle, singulière qui lui est propre mais qui présente de similitudes avec beaucoup d’autres qui sont par des mécanismes sociaux et politique qu’il s’agit pour le chercheur de dévoiler

Le récit de vie permet de recueillir des trajectoires sociales riches en informations éloignées les unes des autres que le chercheur s’efforcera à dégager les liens et les articulations pour produire un discours scientifique cohérent.

En ce sens le récit de vie en particulier et l’approche qualitative qui le sous tend se situent en rupture avec des approches trop rapides et utilitaristes qui se limitent à appréhender les comportements des jeunes en soi, occultant la façon dont ils ont été construits socialement
Notre hypothèse de départ consistait à montrer que la santé ne se réduit pas à la maladie. La maladie ne se réduit pas à sa dimension organique. Elle traduit au contraire toute leur vie quotidienne. La santé ne se fragmente pas en différents états, physiologique, moral ou psychologique. C’est un tout. C’est un concept total dans le sens attribué par Mauss à ce terme. La santé est en relation avec les rapports qu’instaure le jeune avec l’école , l’université , la famille, aux services publics, à la sexualité , à l’avenir , au temps ou autres institutions sociales , économiques culturelles . Ne pas travailler, c’est nécessairement être mal dans son corps social. Les conflits à l’intérieur de la famille peuvent aussi avoir des effets pervers sur la santé. Il était important de décrire les différentes pratiques sociales des jeunes qui permettent de nous indiquer profondément ce que recouvre pour eux la notion de santé

Notre étude a consisté à valoriser le point de vue propre des jeunes sur leurs expériences sociales . Comment décrivent-ils leurs activités quotidiennes ? Comment gérent-ils leur temps ? Comment se passent leurs relations avec leurs familles ? comment évoquent-ils la santé ? Comment perçoivent –ils leur avenir ? Il nous a semblé important de savoir les aspirations et les rêves des jeunes . Que feraient-ils dans l’hypothèse où ils accumuleraient beaucoup d’argent

Lieux de l’Enquête

Comme nous savons très bien que la population des jeunes est très hétérogènes. Il fallait investir activement les différents lieux sociaux des jeunes porteurs des statuts diversifiés : des lycéens qui s’(apprêtent à accéder à l’université , des universitaires en cours de curus , des universitaires chômeurs , des jeunes rejetés du systéme scolaire, qui ne font que des petits boulots précaires ou s’adonnenen à des activités informelles Enfin des jeunes plongés dans la toximanie extreme êt la délinquance.
Le travail du térrain s’est déroulé dans des quartiers socialemnt diversifiés d’Oran
Es sénia et bir el djir ,à cause des universités et cités universitaires, des jeunes de milieux aisés
Le quartier Victor Hugo ; quartier populaire ancien regroupant une population socialement diversigfiés : ouvriers , cadres moyens chmeurs
Enfin le 4eme quartier au planteur à Ras El ain , Bab El Hamra : pauvreté extrême, habitat précaire :grottes , ancienne prison . Un quartier stigmatisé par excellence. Des jeunes délinquant en marge de la société
Nous avons réalisé 73 entretiens approfondis récits de vie.

Quelques résultats de l’enquête

Les étudiants : le diplôme se substitue au savoir. L’expression récurrente chez cette frange des jeunes est le souci de « la fermeture de l’année » . La dépréciation et la régression du statut de l’étudiant tant sur les plans de savoirs acquis que des conditions sociales de vie reviennet dans tous les entretiens

Les récits des jeunes chômeurs montrent que le « coin » de rue et le café comme espaces de socialisation par défaut ; des espaces obligés . les seuls endroits qui leur permttent de nouer des liens sociaux , où on leur exige rien ; Tous les autres espaces leur sont fermés Le hitiste émerge à partir d’hune histoire sociale . les hitistes n’ont pas le m^me statut . le mur du chomeur n’est pas celui de l’étudiant chomeur
• Le temps vide conduit à une forte dépréciation et dévalorisation de soi . ne rien faire est assimilé à n’être rien. Es trajectoires chaotiques de cette catégorie de jeunes sont marqués par une série d’échecs scolaires, en grande partie à l’origine de la construction sociale du statut de hitiste

Le Rapport des jeunes à la famille

La famille : l’impossible rupture . Les récits ne montrent pas une prégnance du conflit de générations

Il ressort de tous les entretiens avec les jeunes de toutes conditions sociales, un fort attachement à la famille bien que cette dernière est loin de constituer un ilôt de paix et d’épanouissement de l’individu. Les discours recueillis ne font pas état d’un conflit de générations. Tout au contraire, les parents ont conscience des difficultés qu’ont les jeunes à trouver une place, parce qu’eux mêmes sont confrontés à la précarité et à la mal –vie. Il y aune compréhension mutuelle tacite, exprimé souvent par le silence ou l’évitement entre le père et les enfants. Ce qui est exprimé par les jeunes de façon dominante reflète une intériorisation des rapports d’autorité à l’égard du père ou du grand frère et une grande affection vis -à- vis de la mère qui pour eux « est le plier sur lequel repose toute la famille ». Elle est la ménagère qui gère au mieux les ressources de la famille essaye de satisfaire le minimum des besoins de chacun. Elle assure le travail domestique invisible et peu reconnu, Elle est la confidente, la thérapeute et joue ce rôle de médiation entre le père et les enfants et les enfants entre eux pour maintenir la cohésion familiale. A la question : que feront –il si par bonheur, ils gageraient beaucoup d’argent, les jeunes montrent leur attachement à la famille. Leurs réponses sont immédiate. Ils partagent avec les membres de leurs familles, mais avec une attention particulière à la mère , à qui chacun promet d’offrir tout ce qu’elle a rêvé d’avoir : des bijoux, des habits , une jolie maison, un voyage à la Mecque et une jolie et gentille belle fille, de beaux petits enfants.. Et les jeunes ajoutent « avec tout ça, on n’est pas sûr de lui avoir rendu tout ce qu’elle a enduré pour nous ». La survalorisation affective et sociale du statut de la mère, « sacralisée » par les jeunes est une sorte de compensation face aux milles et une épreuve endurées dans son statut de femme.
Malgré les conflits, les privations et les contraintes en tous genres, la famille est au centre des préoccupations des jeunes. S’ils ont une forte envie de fuir leur quotidien en pensant constamment à la harga, c’est aussi pour pouvoir être utiles à leurs familles.

Rapport aux institutions publiques

Les jeunes montrent que le fonctionnement des institutions en charge des services public ne répond pas du tout à leurs attentes.
Tous les entretiens montrent explicitement la présence de services publics à deux vitesses. Pour Salah, jeune chômeur de 28 ans, niveau terminal, résident à Ain El Kerma: « Il y a deux voies pour approcher l’administration : La voie normale, longue et au résultat incertain. Tu es obligé de faire plusieurs allées et retours. Soit tu te fatigues vite et tu abandonnes, soit tu as de la patience et tu finiras par obtenir ton droit. Il y a l’autre voie, plus rapide et efficace, celle de faire appel à des interventions ( El Mârif) contre le paiement d’un petit quelque chose selon la logique ,donnant –donnant . Là, ton problème est réglé rapidement même su tu n’as pas droit… »
Salah montre bien que l’administration fonctionne moins à la contrainte de procédures bureaucratique à respecter à la règle dans l’impersonnalité qu’aux relations personnalisées marquées par l’usage d’un pouvoir à géométrie variable selon le poids des personnes et les intérêts entretenus avec les uns et les autres.
Hassan , de Benfréha , un jeune de 30 ans va plus loin en affirmant ne jamais aller à un quelconque guichet d’administration par la voie normale : « même pour le retrait d’un simple acte de naissance, je vais à la mairie, mais j’hésite à aller au guichet. Je sais que je vais attendre, que je risque de m’énerver. Mon premier réflexe est de chercher un
agent que je connais ou quelqu’un qui connaît un agent pour obtenir un quelconque papier d’état civil ».
Ce recours pour tout service d’ordre public au capital relationnel, traduit l’absence de toute médiation sociale crédible et de proximité pousse c à faire appel à des médiations individuelles qui ne feront qu’exacerber les inégalités sociales et le sentiment d’exclusion de larges franges de la population

La sexualité à plusieurs visages

Notre enquête a montré que la sexualité recouvre des formes sociales contrastées et différentes parmis les jeunes . Contrairement aux approches quantitatives , les entretiens permettent d’aller au-delà d’une dichotomie simpliste entre ceux qui adhérent à une sexualité avant le mariage et ceux qui s’y opposent . les récits de vie nuancent et précisent les différents rapports sexuels qui peuvent prévaloir dans la société . on a pu faire ressortir une typologie d’une sexualité de 4 visages

-une sexualité interdite ; elle émèrge de jeunes filles ou garçons de conditions sociales très différentes ‘ tudiants , chômeurs . L’argument fait ici à la norme religieuse . la sexualité en dehors du mariage est hram . cette vcatégorie n’hésite pas à porter des jugements moraux sur une séxuamlité considéré de façon générale , comme étant socialemnt banalisée dans la société . il suffit à leurs yeux d’observer les habits des jeunes filles , el fitn a
Pour les filles la sexulalité hors de mariage est aussi une trahison de la confiance de la famille . L’impossible rupture familiale

-Une sexualité honteuse : Cette forme sociale de la sexualité montre l’ambivalence d’une catégorie de jeunes pouvant basculer d’une logique sociale à une autre. Cette xexualité conduisent à la culpabilisation . le jeune regrette juste après son acte « j’ai des remords , je ne mes sens pas bien . Elle renforce le mal être de la personne

-une sexualité débridée : plus prégnante chez lzs garçons . elle concerne des jeunes de différents milieux . il s’agit de multiplier et de diversifier les rapports sexuels avec différents partenaires sans attachement affectif ou amoureux . cette sexualité débridée refoule tout interdit social ou religieux . elle est débridée parcqu’ele préconise le changement , la mobilité et la recherche onstante d’autres filles occultant tout objectif de mariage . pour certains jeunes , la sexualité hors mariage , est celle qu’il est possible de faire avec uniquement des femmes du dehors , des femmes interdites de mariage parceq u’elles sont salies. Une bonne sexualité et une mauvaise sexulaité
Une femmes du dehors et des femmes du dedan qui traduisent la prégnance des rapports de domination du masculin qui autrise l’homme à agir sur deux registres l’interdit et le permis
La sexualité assumée ; elle participe d’une volonté réciproque qui est celle de deux partenaires , d’articuler intimité affective et satisfaction de besoins sexuels qui ne s’identifient pas toujours à l’acte final . l’objectif de cette sexualité assumée doit logiquement aboutir au mariage.

Ces premiers résultats nous ont donc encouragé à poursuivre la recherche en essayant de comprendre le sens des mots pour dire la sexualité parmi les différentes catégories de jeunes. Etude faite en 2005
Il s’agissait de présenter finement des cas diversifiés (illustrations) mettant en exergue non seulement leurs différentes nominations de la sexualité des jeunes, mais aussi leurs représentations de la sexualité dans la société et enfin les sens attribués à leurs expériences sexuelles.
Evoquer ou s’interdire de nommer ces « choses-là » (« es-soualah »), terme récurrent pour définir les rapports sexuels
La sexualité relève du secret, du caché, du sacré. Ces « choses » font partie de la « zone rouge et interdite », selon une enquêtée. Il s’agit alors de s’inscrire dans le modèle de la sexualité conjugale. « Seul mon mari aura le droit de me faire connaître la sexualité » (étudiante, 21 ans). « Je tiens à me préserver pour mon mari » (étudiante, 22 ans).
La métaphore utilisée pour indiquer que la fille est vierge, fera référence, par exemple, aux « faux barrages »
En identifiant la sexualité par le terme de « ngassar » (s’amuser), la quête du plaisir est privilégiée par les jeunes garçons. « Quand on parle de ces choses-là, ce n’est pas sérieux. C’est juste pour rigoler, pour rêver, pour fantasmer » (Hamid, 20 ans, chômeur). La sexualité hors mariage ne serait donc pas de l’ordre du « sérieux ». Tout rapport profond et intime entre la fille et le garçon, s’efface au profit du plaisir éphémère. Pour la nommer, la sémantique sociale du garçon, est toujours privilégiée, valorisée et objectivée dans l’espace public.

L’usage des mots violents montre que la domination masculine est fortement perceptible dans le mode de nomination de la sexualité, c’est-à-dire dans la façon dont le garçon envisage de nouer le rapport avec la fille. Il se présente toujours comme le premier protagoniste dans sa confrontation avec la fille. Les mots des jeunes garçons s’inscrivent dans un langage guerrier. Il ne peut y avoir qu’un seul héros : le garçon.

La sexualité est identifiée à une épreuve de force. La « victoire » est impérative pour valoriser son image sociale. Les mots des garçons indiquent la prégnance de la force physique : « je l’ai troué » ; « je l’ai perforé », « je l’ai cassé », « je l’ai fait exploser », « dart fiha ettir » (je lui ai fait voir de tout), etc. Corps féminin qu’il s’agit de prendre de façon active et furtive dans un souci « de puissance sexuelle et de virilité » (Mohamed, 22 ans, étudiant). La sexualité est étiquetée de façon métaphorique à partir des verbes « cuir » et « manger » ; c’est bien entendu l’homme qui cuit et mange : « cuir un poisson, ou manger un œuf ». Et c’est toujours l’homme qui définit « sa » sexualité.

Le défi du garçon est de la faire « tomber ». (« tihâta »). Dans ce « corps à corps » inégal, l’homme produit un imaginaire dévorant sur la femme considérée comme simple objet de désir. Il n’est pas étonnant que les rapports sexuels soient parfois identifiés à un match de football. Les garçons sont bien- entendu toujours des attaquants ; par contre, les filles sont contraintes de se « défendre ». Les mots entre garçons pour désigner certaines parties corporelles de la femme, « bomba », « matériel », indiquent leurs représentations dominantes du corps de la femme, identifié à une substance corporelle. « Quand on voit une belle fille passer devant nous, on dit : « bomba », fille qui serait bien dans notre lit et avec qui, on ferait bien l’amour » (étudiant, 21 ans).

La sexualité est une construction sociale. Les jeunes garçons évoquent avec récurrence le vide social, le chômage, « ne rien faire », les multiples « provocations » impulsées par la parabole ou la tenue vestimentaire des filles. Autant d’éléments importants qui les conduiraient à transgresser l’ordre social. La fille est toujours au banc des accusées. Elle est toujours étiquetée comme la « responsable » du désordre dans la société, de la « fitna » parce qu’elle se mettrait en scène par l’habit qui « provoque ». « Le temps qu’on vit est celui des filles. Comme on dit entre nous, les jeunes, on est bien obligé, malgré nous, de nous rincer les yeux et puis, on les voit moitié nues. C’est normal que la sexualité est très fréquente dans notre société. Ce ne sont pas les garçons qui cherchent les filles. C’est au contraire, elles, qui les provoquent avec leurs habits. Et puis la majorité des jeunes ne travaille pas. Elle maintient le mur par peur qu’il s’effondre. C’est normal avec le vide, tu es obligé de suivre tes besoins. C’est en nous, ce vice sexuel ; et c’est plus fort que nous » (Amine, 24 ans, chômeur, illustration 73).

Les mots pour dire la sexualité des jeunes sont produits à partir de la société et plus particulièrement de ses turbulences, de ses interdits sociaux, de ses violences, de ses formes de domination et d’oppression sur les femmes. On peut aisément lire le statut de la femme dans la société à partir des mots dits sur la sexualité. Il est toujours question de deux « catégories » de femmes » : la « femme du dehors » et la « femme du dedans ». Mais cette opposition signifie en réalité la même chose : l’infériorité sociale de la femme. Que ce soit celle du dedans, fidèle, docile, et nécessairement dépendante de la logique patriarcale, ou « la femme du dehors », captée uniquement dans une logique du désir furtif, tout juste « bonne » pour s’amuser , appropriée comme « objet » temporaire, rejoignant la première ; même si celle-ci est éjectable à merci par l’homme

Les objets techniques (téléphone, la voiture, la télévision) sont pour reprendre le terme de Latour des actants, c’est-à-dire qu’ils participent activement à la construction des mondes sexuels pluriels des jeunes. Plus que de simples moyens, ils accompagnent les jeunes dans l’assouvissement de leur plaisir, même de façon imagée ou par la médiation du téléphone portable, qui permet ainsi, pour certains jeunes, une pratique sexuelle à distance.

En 2006 : l’équipe sexualité a mené une enquête sur le travail dus sexe