Je me suis longuement interrogé sur la manière dont je pouvais aborder une problématique aussi importante que celle inhérente à la place du livre dans la société algérienne, tout en essayant de reste le plus fidèle possible à la réalité sur le terrain.

Finalement, j’ai décide d’écrire à la première personne du singulier, pour ce qui est de la forme .

Pour le fond, en revanche, j’ai jugé utile de faire appel à l’anecdote, vécue ou rapportée par un tiers. Voici donc mon témoignage sur la place du livre en Algérie à travers deux histoires invraisemblables, mais tristement véridiques.

Première anecdote.

Un jour, je discutais avec un jeune algérien débarqué à Paris pour suivre une « prépa », étape obligatoire avant d’accéder aux grandes écoles. Il se plaignait du rythme effréné des cours, de sa difficulté à se mettre au niveau des autres élèves de sa classe, lui qui, en Algérie, était quasiment inscrit aux abonnés absents à l’université, mais qui réussissait en dépit de sa fainéantise, à boucler son année sans grands encombres. Et avec de bonnes notes, qui plus est.

Notre jeune a sans conteste une intelligence au dessus de la moyenne nationale. Mais une fois arrivé en France, le tocsin de la récréation avait sonné. Il me confiait alors combien il était dur pour lui de lire les trois livres imposés chaque semaine par ses professeurs, et combien de temps passait-il, dans la foulée, à creuser ses méninges pour rendre ses dissertations et ses comptes rendus dans les temps impartis. A la question de savoir, quel rapport entretenait-il avec le livre en Algérie ? Sa réponse fut improbable. Cela lui arrivait de lire occasionnellement un livre par-ci, par-là, glané dans la bibliothèque de son père, mais jamais publiquement. Pourquoi ?

Ben voyons, c’est pourtant clair dans les codes de nos « djeunes »(ou « djinns » pour faire couleur locale) : sa réputation au sein du groupe, risquait d’en pâtir. On l’aurait, à tous les coups, taxé d’intello mal luné. Le pire c’est cette fois où, me raconta t’il, avec ses amis réunis pour une journée de détente sur une plage oranaise, ils avaient raillé allègrement un de leur copain qui avait eu la maladresse de se retirer sous un parasol, un livre à la main. « Seul au monde… » : Voilà ce qu’ils avaient déniché comme sobriquet pour affubler ce malheureux garçon, qui avait commis un geste tout ce qu’il y a de plus normal pour un étudiant sous d’autres cieux, mais tellement rare chez nous, au point d’attirer le sarcasme. « Seul au monde… » : Cette ingénieuse trouvaille d’esprits mal en point, faisait bien sûr allusion au fameux film américain dans lequel l’acteur Tom Hanks campe le rôle d’un survivant d’un crash d’avion et qui se retrouve seul sur une île perdue au milieu de l’Océan Pacifique.Toute proportion gardée, le titre décrit peu ou prou la solitude qui caractérise aujourd’hui les amoureux du livre en Algérie. Non pas cette solitude des espaces silencieux favorables à la lecture, mais celle de l’action de lire elle-même, devenue un acte de résistance à la déliquescence culturelle ambiante qui sclérose un pays qui a pourtant enfanté de Kateb Yacine, de Mouloud Feraoun, de Rachid Boudjedra et de tous ces ciseleurs de verbe à l’œuvre généreuse.

Seconde anecdote.

J’ai travaillé quelques temps dans un journal à grand tirage de l’ouest algérien. Notre emploi du temps comprenait un jour de permanence que se partageaient, à tour de rôle, les journalistes. On y guettait l’info de dernière minute, l’évènement inopiné. C’était un genre de veille média avant d’envoyer l’édition du jour à l’imprimerie. Me pliant au règlement, je me retrouve un soir seul à la rédaction, à me tourner les pouces ; rien à signaler : ni intoxication alimentaire due à la consommation de produits frelatés, ni accident de la circulation meurtrier sur la corniche oranaise, comme on en enregistre beaucoup pendant la saison estivale quand Bacchus s’invite au volant des automobilistes. Donc rien à signaler, walou. Alors, pensant bien faire, je sors un livre de mon sac et me mets à le feuilleter. Oh, sacrilège ! A peine je terminais le premier paragraphe, l’ordre avait été donné par le directeur de publication, que je mette un terme à mon entorse au règlement : « on ne lit pas dans la salle de rédaction, à la rigueur chez soi, mais surtout pas dans le « JOURNAL » » !

J’en ne revenais pas. Un instant j’ai même cru m’être trompé d’endroit: je n’étais plus dans la salle de rédaction d’un journal, l’un des plus lu de la presse algérienne, mais bien dans une usine de fabrication de détergents domestiques ! C’est dire combien j’ai été choqué par l’injonction du « patron de la fabrique à papier ». Passons
De l’avis général, le livre islamique, à la différence des autres livres, séduit un public de plus en plus important en Algérie, et se taille la part du lion dans les parts de marché de l’édition nationale. Le dernier salon du livre d’Alger est venu confirmer ce goût prononcé pour ce type de publication.

Je ne trouve pas d’inconvénient- bien au contraire- à ce que le livre religieux intéresse le lectorat algérien. Je préfère que l’on apprenne l’islam dans le texte que par le truchement des prêches bancals de certains imams aux desseins dissimulés. Néanmoins, j’émets une réserve sur le contenu des livres : conservent-ils ou non, la part de l’universalité qu’enseigne l’islam authentique? Rappellent-ils, combien la civilisation musulmane est redevable à l’héritage scientifique et philosophique d’autres civilisations plus anciennes? Le monde musulman n’a atteint son apogée que quand il a compris combien le livre était indispensable à l’évolution d’une civilisation. Faut-il encore préciser que c’est en partie grâce aux traductions des livres grecs entre autres que les musulmans ont construit leur suprématie sur les autres peuples à un certain moment de leur histoire.

Est-ce que cet état esprit est majoritaire dans notre société algérienne d’aujourd’hui? J’en doute fort. Les deux anecdotes rapportées plus haut, sont une preuve caricaturale, je le concède, et des cas isolés, je n’en doute pas. Mais, elles nous renseignent cependant- peut-être pas de manière exhaustive- plus au moins sur quelle place occupe le livre sur l’échelle des intérêts de notre élite en devenir, les étudiants, et de notre élite en place, les faiseurs d’opinion. C’est-à-dire, une place dérisoire, pour ne pas dire pas de place du tout.

L’Etat a certainement failli dans sa mission de sauvegarde et de promotion du livre en Algérie. Le système éducatif quant à lui s’attèle plus à remplir les cartables des écoliers à tout craquer qu’à former une logique de raisonnement chez l’enfant basée sur l’apprentissage, la réflexion et le sens de la critique. Tant et si bien que le livre devrait être l’accompagnateur incontournable des enfants. Mais, le livre bien qu’il soit une affaire de politique et d’Etat, il est avant tout une affaire d’individus. Lire est un acte personnel, volontaire.

On présente souvent comment argument le prix des livres qui serait inaccessible aux bourses modestes, pour justifier ce désintéressement pour la lecture. Mais alors comment expliquer pourquoi depuis qu’ Internet est arrivé en Algérie, avec des des tarifs abordables, le nombre de lecteurs n’ait pas augmenté? Selon certaines informations (à prendre avec des pincettes, puisque aucune étude n’a été menée sérieusement sur ce phénomène), l’algérien explose le record des voyeurs sur Internet. Les sites de sexe et de rencontres en ligne ( la quête est toujours la même!), captent l’attention de la majorité des internautes algériens. Après tout, la culture n’est qu’une question de choix et de priorités pour tout un chacun. Il y a ceux qui pensent à cultiver le haut, et d’autres qui ne pensent qu’à satisfaire l’entre jambes. Il faudrait peut-être que nous autres algériens évitions cette fois les extrêmes pour s’engager dans la voie du milieu. Ce serait déjà un bon début pour nous réconcilier avec la lecture.

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