De la malédiction d’être arabe et de quelques moyens, pour un écrivain arabe, d’y échapper

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Par Anouar Benmalek

Comment expliquer à un public étranger la profonde amertume qu’il y a pour un écrivain issu d’une région que nous nommerons, pour aller rapidement (et un peu caricaturalement) « monde arabe » d’accoler cette si lourde expression « malédiction » à l’expression « arabe » pour qualifier ce qui ne devrait être a priori qu’une simple indication géographique de naissance, chargée évidemment comme partout ailleurs de quelques lests culturels et religieux, mais ne condamnant pas d’avance à un opprobre universel celui qui en est l’objet, opprobre d’autant plus infamant que celui qui le « mérite » l’accepte plus ou moins tacitement en baissant la tête, accablé par l’énormité de son crime ?

anouarbenmalek350x200 Voilà donc : je me présente devant vous, chers amis, et je plaide coupable : oui, je suis arabe, j’appartiens bien à ces nations, telle l’Algérie, gangrenées par le fanatisme, l’intégrisme, le rejet de la différence et le culte de la flaque de sang purificatrice.

Mais, pour ma défense, j’invoquerai un argument de poids, et paradoxal à première vue : oui, je suis vraiment arabe. J’appartiens à une communauté dont les femmes, les enfants et les hommes, des intellectuels, des artisans, des gens de cultures, des journalistes, des paysans, des ouvriers, sont morts, par dizaines de milliers en Algérie par exemple, sous les couteaux et les fusils de ceux que je nommerai, dans une sinistre et, à mon avis, pertinente comparaison, les nouveaux khmers, « verts » cette fois-ci.

J’appartiens —je le revendique— à cet ensemble de gens ordinaires qui, malgré la solitude, les menaces des tueurs islamistes et leurs relais dans les appareils d’État, malgré le mépris, la méfiance et le manque de solidarité des nations démocratiques, ont gardé suffisamment de courage et de bon sens pour ne pas succomber au désespoir et au nihilisme simplement en continuant à travailler, à produire, à danser, à chanter (oui, dans certains coins de l’Algérie, danser et chanter ont pu être à un moment donné un acte de courage inouï).

Je suis prêt à supporter l’infamie que recèle le mot « Arabe » dans la bouche de certains zélateurs du « Choc des civilisations », parce que je me reconnais dans ces innombrables héros ordinaires, arabes néanmoins, qui ont persisté, en dépit des assassinats d’écoliers et d’enseignants, à envoyer leurs enfants —et leurs filles en particulier— à l’école, cette école qui, bien que percluse de défauts dans nos pays, guettée par l’intolérance, la pensée étriquée, le rejet de la discussion, est demeurée néanmoins un outil, certes médiocre, mais un outil quand même pourvoyeur de promotion sociale et d’un certain nombre de libertés inestimables (dont celles d’apprendre à lire et à écrire, et de s’évader de temps en temps pour les filles et les fillettes de l’étouffante prison familiale)

Enfant, j’ai été fier de cette dénomination. « Arabe » : je ne savais pas exactement ce que ce mot contenait. Pour moi, issu d’une famille bigarrée, mélange de maghrébin et d’européen, dans laquelle se croisaient par exemple, une grand-mère trapéziste suisse, une arrière-grand-mère esclave mauritanienne et une autre bavaroise, un père algérien militant de la lutte de libération et une mère marocaine, ce mot n’avait pas de signification ethnique étroite. « Arabe » sonnait, pour ceux de ma génération au sortir de la guerre d’indépendance, un peu à l’instar des mots épopée, courage, honneur, etc.

Les anciens colonisateurs en avaient longtemps usé comme d’une insulte à notre encontre, et nous, les indigènes jadis pouilleux nous le leur avions renvoyé comme un boomerang glorieux puisque c’étaient nous, les « sales Arabes », menteurs, fainéants, incapables de grands sentiments, à la suite des « sales Jaunes » d’Indochine, fourbes, cruels, au rire faux, qui étions parvenus à faire mordre la poussière à leur armada militaire si démesurée à première vue…

Je suis, en effet, originaire d’un pays arabe (enfin : presque arabe… : je demande humblement pardon d’user de cette simplification de langage qui ferait sauter en l’air plus d’un Berbère d’Algérie), qui avait mené une longue et terrible lutte de libération pour accéder à la famille des nations libres. Dans ma famille, comme dans beaucoup de familles algériennes, les parents racontaient avec fierté —en les enjolivant sans doute, en dissimulant souvent les moments d’horreur et de doute— des histoires de vaillance et d’héroïsmes et nous, leurs rejetons reconnaissants, étions, à cette époque, encore fiers de la geste pleine de souffrance et de grandeur des aînés.

Déjà, cependant, certains maîtres d’école, recrutés par les deux partis « uniques » de tout pays arabe (le clergé des mosquées avec ses ânonneurs d’interdits d’un côté et la clique au pouvoir avec son appareil militaro-policier de l’autre) se chargeaient de pervertir notre admiration en nous enseignant que cet héroïsme-là était de la même eau que la bravoure des premiers combattants de l’Islam, et plutôt que d’avoir chassé les occupants français parce qu’ils étaient des colons exploiteurs et racistes, nos pères, musulmans, les avaient boutés dehors surtout parce qu’ils étaient des « kouffars », des mécréants chrétiens, sans parler des Juifs qui avaient dû les suivre dans leur fuite, ces Juifs qui, même algériens depuis des siècles et des siècles pour la plupart, méritaient largement, selon ces « éducateurs » racistes (à leur tour !), le malheur qui les avait chassés de chez eux (chez nous, les juifs n’étaient pas accusés d’être déicides comme chez les chrétiens, mais ils souffraient quand même d’un défaut grave et rédhibitoire en terre d’islam, celui de ne pas être musulmans comme la majorité de la population…)

Avec la complicité des plus hautes autorités du pays, l’islamisme avait commencé son long travail de sape dans la société, identifiant peu à peu le patriotisme à la religion (devenue depuis religion d’État) jusqu’à finir par s’y substituer, définissant l’Algérien essentiellement par sa croyance obligée de musulman, remplaçant insensiblement l’islam plutôt bon enfant des ancêtres par un nouvel islam inspiré du modèle wahabite des Saoudiens, violent, acariâtre, moyenâgeux, n’hésitant plus à dénoncer non seulement comme traîtres à la patrie, mais comme apostats ceux qui renâclaient devant la défiguration des valeurs d’hospitalité et de tolérance de leur pays. « Apostats », donc passibles de la peine de mort réservée à ceux qui abandonnent l’Islam…

Certes, nous sentions confusément, au fur et à mesure que nous grandissions, que nous n’étions pas vraiment libres. Adolescents, nous découvrions déjà que la télévision et les journaux de notre pays (de nos pays…) mentaient impunément et nous en ressentions un vague sentiment d’indignité parce que les prédateurs qui nous dirigeaient ne prenaient même pas la peine de « bien » mentir, assurés qu’ils étaient de leur impunité et de la puissance des services de renseignements qui quadrillaient nos sociétés. Surtout nous avions commencé à éprouver du mépris envers nos parents libérateurs, ceux-ci ayant remisé au grenier leurs rêves de citoyenneté et de démocratie en acceptant avec plus ou moins de résignation la mise en coupe réglée des richesses du pays et l’avilissement et l’asservissement de la vie politique de notre (nos…) société. Certains de ces anciens combattants pour la liberté se transformaient même, pour mieux réprimer les velléités de révolte, en dignes imitateurs des anciens maîtres en reprenant à leur profit les méthodes les plus honnies de l’armée coloniale: torture, emprisonnement, assassinats…

Mais bon, cela nous semblait un mal passager. Nous pensions que le temps ferait son œuvre, que, bon gré mal gré, nos sociétés, aussi bancales qu’elles nous apparussent alors, n’étaient pas condamnées au malheur. Il y avait de telles ressources de joie et de jeunesse, de telles richesses offertes par la nature, que nous finirions obligatoirement, aussi naturellement que l’eau coule de la montagne vers la mer, par desserrer l’étau de la dictature, par apprendre la tolérance, découvrir l’honneur et la difficulté d’être citoyen d’un pays libre, d’un pays adulte…

Pourquoi aurions-nous pensé différemment ? Nous étions des femmes et des hommes comme les autres, nous méritions notre petite place au soleil (qui tape si dur chez nous !), nos sentiments, les plus grands comme les plus mesquins, ne se distinguaient guère de ceux du reste de la planète : nous savions aimer et détester, travailler et paresser, nous ennuyer et nous réjouir, nous savions nous occuper de nos enfants et de nos vieux parents, nous possédions l’art d’être fidèles et celui de trahir, nous nous pensions naturellement tolérants tout en nous laissant tenter parfois par la xénophobie et même le racisme, nous n’étions ni plus bêtes ni plus intelligents que ceux qui nous entouraient, nous aspirions comme eux à mieux vivre et à gagner autant d’argent, sinon plus, que le voisin…

Bref, nous étions semblables au reste de la gent humaine, modèles de série de l’espèce tant répandue sur terre que quelqu’un a affublé, probablement par dérision, du beau nom, trop immérité souvent, d’homo sapiens.

Et, puis, à la fin des années quatre-vingts, à un moment où le monde craquait de toutes parts, avec, en particulier, ce mur de Berlin qui s’apprêtait à tomber, vint pour nous (en Algérie du moins) le temps du malheur islamiste, malheur politique d’abord et puis, rapidement, armé et assassin ensuite.

Le précédent iranien ne nous avait pas servi à grand-chose. Nous pensions l’Algérie et les Algériens trop rebelles, trop pleins d’humour pour échanger, si l’occasion leur était fournie, un régime oppresseur contre un régime encore plus dictatorial, négation même de la liberté, du rire, de la chanson et de la liberté d’expression.

Dire que nous avions été surpris par la violence du raz-de-marée islamiste est un euphémisme. D’autant que son apparition, du moins en Algérie, avait été paradoxalement précédée d’une explosion démocratique sans précédent, au point que certains d’entre nous avaient appelé cette période « le printemps d’Alger », en référence au fameux « printemps de Prague »…

En 1988, en effet, à la suite d’émeutes réprimées dans le sang par l’armée, qui usera sans restrictions de la force armée et de la torture instituée en système, un mouvement de contestation démocratique sans précédent allait rapidement secouer l’Algérie. Pour tenter de reprendre le contrôle des évènements, le pouvoir en place accordera un début de multipartisme et un accès moins verrouillé aux différents médias nationaux. Pendant une année, peut-être un peu plus, les « démocrates » ou « apprentis-démocrates » comme moi, croiront que le mouvement de libération des dictatures qui secouait alors l’Europe de l’Est trouverait son prolongement naturel dans un pays arabe.

Enfin, nous allions secouer, dans un pays phare du Maghreb, la chape du mensonge et de l’asservissement qui défiguraient jusque-là toutes les sociétés, sans exceptions, de cette immense caserne arabe. Notre nation, par son exemple, allait montrer le chemin aux autres peuples de la région. Nous n’étions pas condamnés à croupir éternellement dans ce statut de sujets sans droits dans lequel nous maintenaient, avec quelques variations locales, les différents califes et potentats auto-proclamés du monde dit arabe. Nous étions tout prêts de commencer à expérimenter le statut si nouveau pour nous de citoyen…

Les gens comme votre serviteur qui ont ressenti l’exaltation de cette période connaîtraient rapidement une cruelle désillusion, d’autant plus cruelle que le coup donné à leurs espoirs viendrait, non pas de l’État despotique , mais, au fond, du peuple lui-même. Notre peuple…

Nous pensions, parce que nous étions issus de ce peuple, parce que nous ne faisions pas partie des prédateurs de la nomenklatura au pouvoir, parce que nos parents étaient issus de la petite classe moyenne bouclant laborieusement ses fins de mois, parce qu’enfin nous nous battions pour lui contre l’État haï avec les seules armes des démocrates —le verbe libre d’abord, si dangereux dans un pays arabe— que ce peuple nous reconnaîtrait naturellement comme ses enfants.

Et bien non ! Une bonne partie du peuple algérien, face au pouvoir des voleurs en casquettes et treillis qui dirigeaient l’Algérie, choisira non pas la démocratie et son corollaire d’épreuves obligées pour aboutir à l’âge adulte des nations, mais un projet politique encore plus répressif, violent et archaïque, que celui des généraux, celui de l’islamisme obscurantiste.

Comment cela a-t-il été possible ? Je n’ai pas de réponses précises, mais plutôt des interrogations stupéfaites, peut-être, toutes proportions gardées, du même genre que celles qui ont assailli les démocrates allemands à la veille du second conflit mondial lorsqu’ils ont vu la majorité de leur peuple accueillir avec autant d’enthousiasme le régime ostensiblement belliqueux et raciste des nazis.

Très rapidement, face au succès populaire de l’islamisme, nous nous sommes trouvés devant des contradictions insurmontables. Je vais tenter d’en exposer par quelques exemples disparates pris ça et là l’extraordinaire souffrance qu’il y a un beau matin de vous découvrir affublé des titres ignominieux d’« ennemis » du peuple, de renégats et de vendus au pouvoir des militaires par ceux-là mêmes que vous défendiez au jour le jour, de toutes vos forces, par vos paroles et vos écrits.

Au lendemain des émeutes d’octobre 1988, nous avions été un certain nombre d’intellectuels à créer un comité contre la torture. Nous nous étions fixé comme but de dénoncer les nombreux assassinats et actes de torture dont les autorités algériennes s’étaient rendu coupables lors de la répression de la révolte des jeunes. Le Cahier noir d’Octobre, publié à Alger par le comité, est un florilége insupportable de quelques-uns des inqualifiables crimes commis par les services de sécurité algériens pendant les émeutes.

Nous comptions dans la direction du comité un agronome, H., d’un rare courage physique et moral. Il avait été lui-même arrêté pendant les troubles et emprisonné dans une caserne sinistrement célèbre près d’Alger, caserne où, me confiera-t-il plus tard avec l’amertume que vous devinez, son propre père avait été torturé par les parachutistes français pendant la guerre d’indépendance. Les soldats des nouveaux maîtres, algériens cette fois-ci, tortureront le fils avec la même sauvagerie, presque trente ans après la libération.

Pendant son séjour, d’autres personnes plus vulnérables que lui avaient subi le même sort. H. avait alors consacré — et c’est là que réside la grandeur d’âme de ce militant des droits de l’homme — les maigres forces qui lui restaient à soutenir moralement, du mieux qu’il pouvait, les plus jeunes, terrifiés et brisés par le sadisme et la violence de la soldatesque.

Quelques mois plus tard, il lui arriva de longer à l’heure de la grande prière du vendredi, la mosquée de sa ville, une bourgade à quelques dizaines de kilomètres de la capitale. Il faut dire qu’à cette époque, les islamistes avaient investi pratiquement toutes les mosquées d’Algérie. Grâce à d’énormes hauts-parleurs donnant sur l’extérieur et à la complicité passive des autorités, ils transformaient chaque prière collective (il y en a cinq par jour !) en autant de meetings électoraux où la violence extrême des mots le disputait au fanatisme le plus obtus.

Ce jour-là, à sa grande surprise, H. entendit quelqu’un le citer nommément dans le haut-parleur. La voix, que la moitié de la petite ville pouvait entendre, l’accusait de ne pas être un bon musulman et déclarait en hurlant qu’il méritait la mort pour son impiété. Le choc, pour H., ne lui vint pas tant de l’appel au lynchage que du fait qu’il reconnut dans la voix sifflante de haine celle d’une des jeunes victimes des tortures qu’il avait le plus aidées à ses risques et périls pendant son incarcération dans la caserne des parachutistes tortionnaires !

« Je me suis senti comme arraché à la chair de ce pays, m’a-t-il avoué par la suite. Je pensais m’être conduit de manière à mériter la considération de mes compatriotes et poursuivre ainsi le combat de libération de mon martyr de père. Et voilà qu’on me déclarait, devant toute la communauté, aussi indigne que si j’avais trahi mon pays. Et il ne s’est trouvé personne, dans cette assemblée où j’étais pourtant honorablement connu, pour s’élever contre la demande de ma mise à mort. Ce jour-là, oui, quelque chose est mort en moi. »

Un autre membre de notre comité, le Dr B., un pédiatre de grande renommée, subira, lui, un sort plus radical. Il avait contribué, par son engagement dans le comité et par son métier de médecin à l’hôpital public de la capitale à aider les victimes des tortures. Mais —et ce n’était évidemment pas une contradiction pour lui, loin de là—, il n’avait jamais cessé pour autant de dénoncer simultanément les méfaits de la pensée totalitaire islamiste auprès de l’électorat populaire, celui-là même qu’il soignait avec infiniment de dévouement.

Le Dr B., vice-président de notre comité, sera abattu dans l’enceinte de son hôpital par deux jeunes terroristes, que j’imagine facilement voisins ou parents peut-être de ceux qu’il avait déjà si souvent secouru. Le plus révoltant pour moi a été d’entendre de mes propres oreilles des voisins, « honnêtes », « ordinaires », ni particulièrement fanatiques ni islamistes, murmurer que le docteur B. l’avait probablement mérité, « parce qu’il n’y a pas de fumée sans feu, que les frères ne tuent pas sans raison, et que, s’ils en étaient arrivés à lui appliquer le châtiment suprême, il devait bien y avoir une raison… »

Je retrouverai cette curieuse explication, si infamante pour la victime puisqu’elle lui enlève même son statut de victime, lors de l’assassinat d’un grand écrivain, Tahar Djaout, avec lequel j’ai eu l’honneur de travailler dans un hebdomadaire d’Alger. Quelque temps avant de recevoir deux balles de pistolet dans la tête, il avait écrit un poème prémonitoire :

«Le silence c’est la mort/ et toi, si tu te tais, tu meurs/ et si tu parles, tu meurs./ Alors dis et meurs»

Des assassins n’ont pas supporté la plume acerbe mêlée d’humour de ce romancier qui se moquait de ceux qui entendaient interdire les bulletins météo parce que, selon eux, c’était une offense de prévoir ce que seul Dieu sait ! Le pire pour moi, cependant, reste l’acquiescement lâche d’une partie de la population à l’extermination d’hommes et de femmes de la qualité de Djaout qui disaient haut et fort que les valeurs démocratiques sont, de même que l’ADN, un patrimoine commun de l’humanité.

Savait-il qu’il avait raison à ce point, mon ami et collègue, quand il écrivait en citant le président de l’Allemagne réunifiée à propos des néonazis : « Si le fascisme avait triomphé en Allemagne dans les années 30, ce n’est pas parce qu’il y avait beaucoup de fascistes, c’était parce qu’il n’y avait pas assez de démocrates. »

Alors comment être écrivain arabe issu du monde arabe, sans renier ce qu’on aime le mieux dans ce monde arabe (sa générosité, son hospitalité, la chaleur des relations humaines, le raffinement des restes d’une grande civilisation où la poésie, par exemple, avait pu passer, comme je le lisais récemment, « pour l’état de béatitude suprême auquel il est permis à un être humain d’accéder de son vivant ») et, en même temps, crier haut et fort la répulsion qu’on éprouve devant la culture de la mort, de la haine des autres, de la femme en particulier, et du ressentiment envers le monde entier qui semble y devenir insidieusement la norme ? Ce nihilisme, à la fois messianique et apocalyptique, est certes le fait d’une minorité —très agissante et sans retenue dans la violence…— mais n’est combattu que très mollement ou, pas si rarement que ça, soutenu plus ou moins explicitement par une opinion publique amère, asservie, humiliée à la fois par ses propres dirigeants et par ceux des grandes puissances, et vertigineusement attirée par le mirage mortifère de la revanche absolue sur la perte de la grandeur passée.

Il n’y a pas de réponse basée sur l’ethnicité. Je ne me revendique pas comme arabe au sens où l’entendent, se répondant symétriquement dans une identique bêtise, les thuriféraires de l’enfermement de l’Autre dans une essence qui le définirait une fois pour toutes comme un irréductible ennemi, et les intégristes islamistes de diverses obédiences qui voient dans tout être humain ne soutenant pas leur cause de purification religieuse un « déchet humain », tout juste bon à liquider parce que sa présence sur terre offenserait leur Créateur.

S’il m’arrive de me revendiquer comme arabe, c’est un peu comme le Juif agnostique qui ne revendique sa judéité que face à l’opprobre de l’antisémite. Au fond, je ne suis, je ne me découvre écrivain « arabe » qu’au regard :

1) d’une part de ceux qui me voient, en Occident par exemple, comme affligé d’une « macule » (comme le soutenait l’Inquisition espagnole à propos des marranes) qui ferait de moi, bon gré mal gré, presque génétiquement, complice plus ou moins passif de « mes frères » terroristes islamistes ;

2) et, d’autre part, de ces mêmes terroristes, pour lesquels le simple fait d’être « arabe » m’imposerait un certain nombre d’obligations envers eux, dans une sorte de fraternité et de patriotisme ethnico-religieux exacerbés, obligations dont la non-observance ferait de moi un traître passible de la peine capitale.

Je refuse et la prison essentialiste dans laquelle veulent me confiner certains des défenseurs de l’Occident face aux « hordes barbares » (synonyme symétrique : les défenseurs du monde arabe face aux « hordes impériales ») et la fraternisation criminelle des apôtres de l’islamisation du monde par les bombes et les décapitations.

Alors il me faut trouver ma place. Pour moi, sa définition est toute simple : c’est à la fois d’être arabe et non-arabe. Revendiquer d’être arabe quand on croit m’insulter de l’être. Refuser de l’être quand, pour de soit-disant « bonnes » raisons, on veut m’aspirer et me fondre dans une arabité xénophobe qui me retrancherait, me différencierait ontologiquement des autres.

Ce n’est pas simple. On se croit libre de vivre sa vie d’être humain et d’écrivain, ne se reconnaissant d’autres obligations que celles que vous dictent votre conscience d’être humain ordinaire, semblable — et singulier pourtant — à des milliards d’autres êtres humains.

Et on se retrouve face à une foultitude d’individus et d’institutions qui ne rêvent que de vous inclure de gré ou de force dans une division du monde en troupeaux ethniques, évidemment hiérarchisés les uns par rapport aux autres, chacun se récitant sur le dos de l’autre le poème suivant :

Tous les Cafards se ressemblent

au point que j’en arrive à me demander :

« Mais comment font-ils donc

pour se distinguer ? »

Tandis que Nous, les Punaises,

ah ! Nous les Punaises…

Une anecdote assez amère pour terminer : un ami français me racontait qu’il avait reçu chez lui à dîner un collègue maghrébin. La mère de cet ami, une vieille dame charmante par ailleurs, avait voulu parler à un certain moment d’un voisin étranger et, voulant préciser son origine, avait commencé par dire « a… » et s’était arrêtée, toute rougissante face à l’invité basané. Elle n’avait pas osé terminer. Sa mère croyait sincèrement, me raconta cet ami, qu’ « arabe » équivalait à une grossièreté. Elle s’en était tirée finalement de manière assez maladroite en remplaçant le substantif douteux par son synonyme en argot des banlieues populaires, « beur », qui n’est, comme chacun le sait, que le même mot à l’envers…

To be or not to be an Arab? s’interrogerait un Hamlet de Syrie ou d’Algérie. Et sa réponse, à la fois désabusée et sarcastique, serait probablement : to be and not to an Arab !

Et peut-être que cet Hamlet provocateur, continuant sur sa lancée dialectique, réussirait-il à modérer mon profond pessimisme ? Après tout, selon le prince danois reconverti en un improbable sage oriental, si l’on se résignait malgré tout à porter un jugement global sur les cent dernières années des deux mondes, l’occidental et l’arabe, le résultat serait bien évidemment presque tout le temps à l’avantage de l’Occident dans la quasi totalité des domaines : la démocratie, le respect de l’individu, le statut de la femme, les réalisations techniques et le bien-être qu’elles ont entraîné dans la vie de tous les jours, la soif de savoir, les immenses progrès accomplis par la science dans tous les domaines imaginables…

Presque tout le temps, mais pas tout le temps : en effet, si l’on décide de prendre un index très particulier, celui du nombre de morts dont s’est rendue coupable telle ou telle civilisation pendant le siècle passé, et de considérer (je l’énonce parce que cela ne va pas de soi…) que plus ce nombre est élevé, plus cela est en défaveur de la civilisation en question, l’on voit que la civilisation dite occidentale (qu’on y inclut ou non la Russie et les victimes du totalitarisme communiste) part très largement battue ! Quels massacres commis par le monde lié à l’Islam, en n’oubliant aucun des actes terroristes les plus dévastateurs et les plus fous, peuvent prétendre arriver, en matières de tueries massives et de cruauté, à la cheville de la civilisation la plus meurtrière et la plus efficacement dévastatrice de toute l’histoire de l’humanité, avec ses conflits mondiaux et ses génocides, ses sanglantes guerres de rapine et de colonisation, son napalm, agent orange et autres armes chimiques, ses bombes nucléaires, à fragmentation, à uranium, au phosphore et tutti quanti ?

Allez, me soufflerait ce fils du grand Shakespeare curieusement au fait des tragédies de notre temps, ne désespérez pas définitivement et ne faites pas votre monde arabe plus noir et diabolique qu’il ne l’est pas. C’est, certes, un mauvais moment, un très mauvais moment à passer pour le monde dont vous êtes issu, mais croyez-vous qu’il était plus gai d’être un démocrate allemand dans les années trente ou un dissident sous Staline ou Mao Tsé Toung ? En attendant, même si vous ne voyez encore rien venir, même si vous ne savez pas encore comment vous y prendre pour lutter contre la déraison et la complicité objective des uns et des autres dans la perpétuation de cette déraison,

Résistez !

Anouar Benmalek pour Algérie Focus