Par : Y. Mérabet*

Il est nécessaire, pour cerner l’intérêt des phosphates sahraouis, récupérés et intégrés dans la production phosphatière marocaine, d’étudier les phosphates marocains afin d’approcher la «contribution forcée» des phosphates sahraouis à ceux du Maroc. Les phosphates, au Maghreb, restent un enjeu politique pour le Maroc, une colonisation économique du Sahara Occidental et un après-pétrole pour l’Algérie. Ce minerai pourrait passer d’un régulateur de tensions politiques et sociales internes à un véritable argument de géopolitique.

Les phosphates sahraouis

Découvertes en 1945 par le géologue espagnol Don Manuel Alia et exploitées à partir de 1972, les mines de phosphates du Sahara Occidental sont situées à Bou-Craa, à 100 kilomètres au Sud-est d’El Ayoun. Les réserves sont estimées à 3 milliards de tonnes. La concentration en carbonate de phosphore est de 69%, ce qui place ces phosphates au 2ème rang mondial derrière ceux du Maroc (75%). Le coût d’extraction en est très faible, les couches de minerai affleurant quasiment à la surface du sol. Les gisements s’étendent sur 250 km2. Les mines de phosphates connurent des rythmes d’exploitation divers du fait de la lutte de libération que connut le Sahara à partir de la tentative marocaine de s’approprier le territoire sahraoui. Fosbucraa, la société espagnole, constituée en 1968 pour la mise en valeur des minerais, retira jusqu’à 2,7 millions de tonnes de phosphates en 1975. La défense des richesses sahraouies par l’ALPS, l’Armée de libération populaire sahraouie, fit chuter puis arrêter les activités d’extraction minière. Malgré l’achèvement, par le Maroc, de plusieurs murs de défense du «Sahara utile», le site de Bou-Craa, maintenant sous le contrôle de l’Office chérifien du phosphate (OCP) qui avait pris la maîtrise de l’entreprise espagnole Fosbucraa suite aux accords de Madrid, ne réussit pas à retrouver son niveau d’extraction de 1975. Néanmoins, les mines fournissent 15% des minerais dits «phosphates marocains».

Les phosphates marocains

Les phosphates marocains ont toujours été exploités depuis 1920 par l’Office chérifien des phosphates, organisme d’Etat, devenu Groupe OCP en 1975. L’office emploie plus de 25.000 personnes, pour un contrat annuel à l’exportation de 1,28 milliard de dollars en 2000. Pour le moment. L’OCP est le 1er exportateur mondial de phosphates (10,1 millions de tonnes), dont 1,4 million de tonnes d’acide phosphorique et 2,2 millions de tonnes d’engrais phosphatés. Les exportations de l’OCP touchent actuellement les cinq continents et concernent une quarantaine de pays de par le monde. Depuis des années, le Maroc se place au 2ème ou 3ème rang de la production mondiale de phosphates bruts. Le Maroc partage avec le Sahara Occidental 5,7 milliards de tonnes (3 milliards pour le Sahara Occidental et 2,7 pour le Maroc). Mais le phosphate marocain reste l’obstacle majeur pour la paix au Maghreb du fait qu’il est convoité par la France et l’Espagne, deux pays de l’Union européenne qui s’opposent ouvertement aux décisions de l’ONU pour l’accès du Sahara Occidental à son indépendance, pour des raisons historiques et géopolitiques. Les mines, qui appartiennent réellement au Royaume, sont situées sur trois lieux différents: à Khouribga (120 kilomètres au sud-est de Casablanca), à Youssoufia (90 kilomètres au nord de Marrakech) et à Ben-Guérir (90 kilomètres au nord-ouest de Marrakech). Comme au Sahara Occidental, le minerai de phosphate est de type sédimentaire, c’est-à-dire que le phosphate est présent dans des sables ou des calcaires et mélangé à ceux-ci. Les couches de minerais sont horizontales et exploitées soit à ciel ouvert, soit par des galeries. La concentration en P2O5 place ces minerais en 1ère ou en 2ème position mondiale.

Utilisation politique des phosphates par le Maroc

Bien évidemment, le Maroc a cherché à utiliser sa position de quasi monopole pour tenter de faire pression sur les pays demandeurs de phosphates en vue d’infléchir leur politique dans le conflit du Sahara Occidental. C’est ainsi que, lors de la visite en Inde du Premier ministre marocain, en février 2000, M. Youssoufi tenta, en vain, de faire revenir l’Inde sur sa reconnaissance de la RASD. En 1978, lors des négociations sur un approvisionnement en phosphate à long terme entre l’URSS et le Maroc, l’accord sur les phosphates était assorti d’un accord sur la pêche qui précisait que les bateaux de l’URSS n’opéreront pas dans le domaine maritime sahraoui, clause que le Maroc ne souhaitait pas voir figurer afin d’y voir une reconnaissance de l’occupation du Sahara Occidental. Le conflit de la République Sahraoui et le Royaume marocain est ainsi jalonné par les pressions de ce dernier, utilisant l’arme des phosphates.

Les phosphates algériens

Le Maroc, qui occupe la première place maghrébine et la deuxième place mondiale de producteur de phosphate avec 10 millions de tonnes/an, alors que sa production va chuter de 15% avec le recouvrement de l’indépendance du Sahara Occidentale, ne pourra se vanter de produire que 8,5 millions de tonnes et ses réserves tourneront entre 2,3 et 2,5 milliards de tonnes et perdra sa place de leader dans le «monopole», et c’est l’Algérie qui n’a de compte à rendre à personne qui le remplacera. L’Algérie s’est fixé l’objectif d’occuper la deuxième place en 2015 pour produire 10 millions de tonnes/an et qui seront portés à 12 ou 15 millions de tonnes en 2020. Seul, le Djebel El Onk recèle des réserves évaluées à 2 milliards de tonnes, d’autres carrières qui sont en cours de montage vont faire grimper la production à son niveau affirmé. L’Algérie investit sur les produits finis du phosphate pour des raisons de développement industriel et la création de l’emploi «durable». D’ici 2020, l’entreprise algérienne Somiphos pourra transformer entre huit et dix millions de tonnes d’acide phosphorique, un produit très prisé sur le marché international. La quantité d’acide phosphorique attendue pourra faire rentrer au pays plus de 8 milliards de dollars par an, considérée comme la deuxième ressource financière en devise de l’Algérie, après le pétrole. A cet effet, il a été décidé de réaliser deux unités de traitement, d’enrichissement et de transformation de phosphate en acide phosphorique, prévues dans les wilayas de Souk Ahras et Guelma, avec une transformation globale au départ de six millions de tonnes d’acide phosphorique. Ces deux usines pourront générer ensemble plus de 5.000 emplois permanents, soutient-on. La production de phosphate de Djebel El-Onk passera progressivement de 2,5 millions de tonnes en 2008 à 3 millions de tonnes/an en 2009, puis à près de 10 millions de tonnes en 2015, pour atteindre les 12 millions de tonnes en 2020. Il se pourrait, comme la France le fait au Maroc sur le minerai du Sahara Occidental, que l’Algérie extraira de l’uranium de son propre minerai de phosphate, plus de 2.400 tonnes/an. A présent, le brut de phosphate est acheminé vers les installations de l’entreprise nationale Asmidal, à Annaba, qui en assure l’exportation vers l’étranger, notamment les pays d’Amérique latine, de l’Europe et de l’Asie.

Les phosphates tunisiens

La Tunisie est le 3ème producteur mondial de phosphate avec 8 millions de tonnes par an en moyenne, mais ses réserves restent limitées à 0,9 milliard de tonnes, par rapport au Sahara Occidental 3 milliards, le Maroc 2,7 milliards et l’Algérie 2,3 milliards, sans compter des réserves prouvées non exploitées. Le gisement de Sra-Ourtane, en Tunisie, semble t-il, renferme d’importante réserves de phosphate. La Tunisie, une péninsule minière (par rapport à l’Algérie), a relancé les investissements dans le secteur des phosphates surtout pour assurer son énergie future. La Tunisie est en mesure de satisfaire les besoins en combustible de la centrale électronucléaire qu’elle compte installer à l’horizon de 2020 en comptant sur son phosphate. Un programme de recherche sur l’extraction de l’uranium dans les gisements de phosphates au niveau du bassin minier de Gafsa est actuellement à l’étude au sein du ministère de l’Industrie, de l’Energie et des PME. Ce programme avait été évoqué pour la première fois par le ministère en décembre 2007, lors des débats budgétaires relatifs à l’exercice 2008, avant d’être mis en veilleuse pour des raisons de rentabilité et mise au point de nouvelles technologies de séparation.

Les phosphates, une nouvelle source d’énergie

L’uranium est extrait de l’acide phosphorique, dans le traitement des phosphates par voie humide. Ce processus ne concerne qu’une partie des phosphates traités dans le monde, ce qui explique qu’un quart seulement des phosphates produits dans le monde peut donner lieu à une production d’uranium, la richesse en uranium dans les phosphates maghrébins (200g/tonne) reste prometteuse pour ce créneaux. La piste de l’extraction de l’uranium dans les gisements de phosphates est aujourd’hui d’autant plus envisageable que le leader mondial du nucléaire, Areva, a été saisi par la Tunisie pour l’extraction de l’uranium du phosphate et la construction de la centrale nucléaire ainsi que la formation d’ingénieurs tunisiens dans ce domaine. Ce groupe français est d’ailleurs l’un des rares à contrôler l’ensemble de la filière nucléaire (mines, exploitation de centrales, distribution d’électricité, traitement des déchets nucléaires). En effet, plusieurs pays, attirés par ce secteur, entreront en lice pour établir un partenariat, notamment le Maroc qui est en phase de négociation avec le gouvernement français pour la construction de trois ou quatre centrales nucléaires en échange de grandes quantités de phosphates maroco-sahraoui et de l’uranium extrait de ce dernier. Areva a signé récemment un protocole d’accord impliquant un programme similaire de recherche et développement sur l’extraction d’uranium dans les gisements de phosphates. Dans ce protocole, il est prévu que le phosphate brut sera traité au Maroc (lavage, raffinage et enrichissement de l’uranium). L’uranium peut être extrait en tant que minerai seul ou en tant que sous-produit dans les gisements de certaines autres matières premières comme l’or, le cuivre et les phosphates. Il est temps pour tous les pays phosphatiers de profiter de cette nouvelle forme d’énergie, pour l’Algérie c’est une partie de l’assurance de son «après-pétrole», d’où une solution pour l’Algérie, particulièrement pour son «après-pétrole», et pour le reste du Maghreb (Sahara Occidental, Tunisie et le Maroc), un moyen de soulager leurs factures énergétiques. Cela va permettre à l’Algérie de couvrir sa demande électrique à raison de 10.000 MW/an sans s’approcher de l’énergie conventionnelle (pétrole, gaz, houille et mines propres d’uranium). Selon un rapport publié en 2006 par l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) et l’Organisation de coopération et de développement économique (OCDE), les réserves des gisements traditionnels d’uranium suffisent pour 85 ans de consommation au rythme actuel, sans compter l’uranium contenu dans les phosphates qui porterait les réserves à 675 ans. Actuellement, seize pays exploitent l’uranium, mais 80% de la production se concentre en Russie, Namibie, Kazakhstan, Australie, Niger et Canada. Depuis 2001, le prix de l’uranium s’est multiplié par dix, passant de 7 dollars la livre à plus de 75 dollars en 2007. Une centrale nucléaire de la gamme des 1.000 mégawatts (1 million de kilowatts, produisant environ 7 milliards de kWh par an), pour un coût qui serait aujourd’hui de l’ordre de 1,5 à 2 milliards d’euros par unité de 1.000 MW. C’est un investissement important certes, mais qui s’est révélé justifié sur le plan économique, surtout pour les pays qui possèdent la matière première. Comme les énergies renouvelables, le nucléaire se caractérise par un investissement élevé et des coûts de fonctionnement faibles. Pour un pays importateur de matière première (uranium) en tenant compte de ce coût d’investissement, du prix de l’uranium sur le marché, des coûts d’exploitation et de maintenance, ces pays ne s’en sortiront jamais avec un prix raisonnable du kWh produit par une centrale nucléaire. Ce coût reste incomparable à celui d’un kWh produit à partir du gaz, surtout lorsque celui-ci est à son prix le plus bas, et bien inférieur à ceux des autres modes de production. Un pays qui possède les sources abondantes de son énergie ne pourrait parler de prix compétitifs du kWh d’électricité produite, c’est de l’énergie presque gratuite. C’est ce qu’on appelle la richesse d’un pays.

Conclusion

Le sous-sol algérien qui recèle 2,3 milliards de tonnes de phosphate équivalent à 7.666 Gigawatts. L’Algérie pourrait produire, en 2015, à partir de son phosphate, pas moins de 334 Gigawatts/an (production actuelle de l’électricité par centiles à flamme 6 Gigawatts). Sachant qu’un réacteur d’un Gigawatt (1 milliard de Watt) utilise 640 kg d’uranium U(235)/an ou 30.000 tonnes d’uranium enrichi à 3% U(235) + 97% U(238)), donc 165 tonnes d’uranium naturel par an, avec une concentration typique de 0.2% (minerai d’uranium naturel) on doit extraire de la mine 80.000 tonnes de minerai pour en produire la même quantité d’énergie pour 3 millions de tonnes de charbon.

• Prix actuel d’uranium: 140 dollar/Kg

*Expert en énergie

Algerian Society For International Relations