Jamais élucidée, l’enquête sur la mort des sept moines français de Tibehirine, enlevés en mars 1996 en Algérie, est relancée avec le témoignage de l’ancien attaché militaire de l’ambassade de France à Alger, qui affirme que les religieux sont morts lors d’une opération de l’armée algérienne et qu’informées de cette « bavure » les autorités françaises auraient gardé le silence.

Ce témoin, entendu le 25 juin par le juge d’instruction antiterroriste Marc Trévidic à la demande du père Armand Veilleux, numéro deux de l’ordre des Cisterciens, est le général François Buchwalter, en poste à Alger entre 1995 et 1998 en pleine guerre entre le pouvoir algérien et les différentes factions du Groupe islamique armé (GIA). Le militaire a expliqué au juge avoir appris, « quelques jours après les obsèques des moines« , que ceux-ci avaient trouvé la mort lors de l’attaque d’un bivouac dans une zone vidée de ses occupants entre Blida et Medea, dans l’Atlas.

Il dit avoir recueilli cette confidence d’un ami algérien, saint-cyrien comme lui, dont le frère commandait une escadrille d’hélicoptères, de fabrication russe, ayant participé à cette opération. « Cette zone était vidée, ça ne pouvait être qu’un groupe armé. Ils ont tiré sur le bivouac (…) Une fois posés, ils ont découvert qu’ils avaient tiré notamment sur les moines. Les corps des moines étaient criblés de balles. Ils ont prévenu par radio le CTRI« , antenne militaire locale, explique le général dans son audition que l’Associated Press a pu consulter.

Le général Buchwalter a précisé qu’il transmettait, pour chaque événement particulier, « un message à destination du ministère de la Défense, de l’état-major des armées et de l’ambassadeur« . Il a ainsi expliqué avoir rendu compte par écrit de ce qu’il avait appris sur la mort des moines. Selon lui, il « n’y a pas eu de suites » à son rapport, « ils ont observé le black-out demandé par l’ambassadeur ».

Les sept moines avaient été enlevés dans la nuit du 26 au 27 mars 1996 par un groupe armé d’une vingtaine d’hommes. Cette action sera revendiquée deux mois plus tard, le 21 mai, par le Groupe islamique armé (GIA) de Djamel Zitouni qui annoncera l’exécution des moines. Dix jours plus tard, les autorités algériennes annonceront la découverte des dépouilles qui ne se révéleront être que les têtes des religieux.

Le général Buchwalter précise par ailleurs avoir appris par un médecin du renfort de gendarmerie attaché à l’ambassade de France que seules les têtes avaient été retrouvées et qu’elles avaient « séjourné longtemps dans la terre« .

En mars 2006, le père Veilleux, avait déclaré lors d’une conférence de presse que les têtes, qu’il avait identifiées, « avaient été enterrées, puis déterrées et nettoyées« . Si la version du général Buchwalter ne répond pas à la question de savoir qui a enlevé les moines, islamistes ou services secrets les manipulant, elle est cependant « en concordance avec la volonté de dissimulation des autorités algériennes« , souligne Me Patrick Baudouin, avocat des familles de victimes.

Cette version, confirme selon lui, « les interrogations sans réponses, les contradictions et dissimulations qui ne peuvent que jeter des doutes sur les versions officielles » (Ndlr: algérienne et française). Les parties civiles comptent demander la levée du secret-défense, a-t-il ajouté. Le général Buchwalter rappelle aussi que le refus des Cisterciens, au contraire d’autres congrégations, de quitter Tibehirine « avait beaucoup agacé les autorités » et les militaires d’autant que « le frère Luc (Ndlr: l’une des victimes) soignait les blessés et de ce fait le monastère avait accueilli des islamistes« .

En juillet 2008, un journal italien, « La Stampa », avait publié le témoignage d’un haut fonctionnaire d’un gouvernement occidental, qui sous couvert d’anonymat, développait la même thèse que le général Buchwalter. Il soulignait que cette opération, montée par les services de sécurité algériens, qui devait se conclure par la libération des otages, était destinée à montrer à l’Occident les dangers de l’islamisme.

Cet article avait conduit le père Veilleux à demander l’audition du général qui lui avait déjà fait part de ses informations. Interrogé sur ces révélations en marge du sommet franco-britannique d’Evian, le président Nicolas Sarkozy a seulement souhaité que « la justice fasse son travail, aille jusqu’au bout de son travail ». « Je n’ai pas d’autre commentaire à faire », a-t-il dit.

De son côté, Alain Juppé, Premier ministre au moment de la mort des moines, a dit ne pas disposer « d’information particulière à ce sujet« . « Je viens d’entendre cette information« , a-t-il dit au sortir d’une réunion à l’Elysée avec le président Nicolas Sarkozy qui l’a nommé, avec l’ex-Premier ministre socialiste Michel Rocard, à la tête de la commission chargée de définir les priorités financées par le futur emprunt national.

« La version circulait depuis longtemps, mais des faits nouveaux sont intervenus, des témoignages apparemment qui doivent être pris en considération« , a-t-il ajouté. « Mais je n’ai pas d’information particulière sur ce sujet ».

AP