internetc1 Entretien avec El Mouhtarem animateur du blog «Algérie Politique»

Algerie-Focus.com : Vous animez depuis quelques années un blog politique. Pouvez-vous nous présenter votre travail et les résultats obtenus en matière d’audience notamment ?

El Mouhtarem : Le blog «Algérie Politique» a été crée en mai 2007. Il se veut un espace de libre débat et d’échange d’opinions entre les internautes algériens. Actuellement, il enregistre entre 4000 et 5000 visites/jour. A ce jour, «Algérie Politique» est visité par plus de 1,5 millions de personnes. J’avoue que je ne connais pas les visiteurs ni ceux qui m’envoient leurs contributions. Je pense que c’est cela qui fait le charme de mon blog.

En matière d’articles publiés, mon blog est classé 2ème, sur les 2362 blogs politiques qu’héberge la plate-forme UNBLOG.FR et le second en terme de commentaires publiés. Sur le plan de médiatisation, deux articles ont été consacrés à mon blog par le journal espagnol El Mundo et le journal américain New York Times ainsi qu’un article d’El Watan week-end.

L’avantage pour un blogueur, c’est que contrairement au journaliste professionnel qui est soumis à une ligne éditoriale «imposée» par son patron, lui n’est soumis qu’aux règles de l’éthique et de la déontologie. En sa qualité de journaliste citoyen, il peut commenter un événement en toute liberté et diffuser des informations que la presse ne peut ou ne veut pas publier pour des raisons d’autocensure ou des raisons commerciales.

A retenir !

La loi sur la cybercriminalité vise plutôt à verrouiller l’accès à Internet et à le mettre sous étroite surveillance.

Les blogs qui ne sont pas soumis à la loi de la publicité, constituent des espaces où peuvent s’exercer les libertés de pensée, d’expression et d’opinion… Je publie depuis plus de deux ans des informations concernant les questions politiques, sociales et économiques du pays, pour permettre aux internautes de s’exprimer librement et de donner des informations sur le sujet. Mon blog a révélé plusieurs scandales liés au bradage de l’économie algérienne, ce que la presse ne peut pas ou refuse de faire. Avec un blog, un citoyen peut donner son avis sur toutes les questions d’actualité, sachant qu’un blogueur est, avant tout, un journaliste citoyen.

2-Comment expliquez-vous que les journalistes algériens soient si peu friands des blogs, exception faite des réseaux sociaux comme Facebook où ils sont présents ?

A mon avis, si la blogosphère est très développée dans d’autres pays, c’est essentiellement à cause d’un manque flagrant de possibilité de liberté d’expression dans les médias privés. Si on se compare à la Tunisie, où il est quasiment impossible de placer un article qui exprime la moindre petite opposition au pouvoir, on comprend pourquoi est-ce que les blogs soient aussi développés chez nos amis tunisiens.

En Algérie, nous sentons l’étau se resserrer. Ce qui était possible avant, le devient de moins en moins aujourd’hui. Il y a eu déjà dans les années 90 la disparition de titres vraiment opposés au Pouvoir. Mais depuis quelques années, le Pouvoir, mais également les patrons de la presse privée (je ne dis pas indépendante, parce qu’elle ne l’est pas), réduisent encore plus le champs de la liberté d’aborder tous les sujets dérangeants. On ne peut pas aller au fond des choses lorsqu’il s’agit de corruption, de terrorisme et de lutte anti-terroriste ; lorsqu’il s’agit de parler de l’armée, de ses chefs, des services secrets (DRS) et, surtout, évoquer ce qui s’est passé durant les années 90.

A ce jour, aucun titre de la presse privée ne peut oser parler de certains ouvrages qui évoquent les massacres, la manipulation des groupes armés par les services secrets, l’assassinat de Matoub…

Mais, est-ce que les blogs vont permettre cette liberté d’expression ? Pas si sûr. Pourquoi ? Parce qu’en Algérie on peut encore mourir d’une balle dans la tête, et le tueur est désigné d’avance. Évoquer les maffias du foncier, du sable, de l’import-import, des richesses mal acquises, relève du danger. A moins de rester toujours dans l’anonymat, ce qui réduit la portée d’un blog.

3- Le parlement algérien a validé la nouvelle loi sur la cybercriminalité que le Sénat devrait sans encombre valider à son tour, mais en l’absence d’un véritable débat de société autour de cette décision importante. Plusieurs articles de cette loi restent flous ?

L’Assemblée populaire nationale (APN) a adopté, en juin dernier, à l’unanimité, la loi portant règles particulières de prévention et de lutte contre les infractions liées aux technologies de l’information et de la communication. Cette loi, selon le ministre de la Justice Tayeb Belaiz, est de nature à renforcer les mécanismes juridiques de lutte contre les nouvelles formes de criminalité dont la cybercriminalité.

En principe, les Algériens, à l’instar de «leurs» députés, soutiendront une loi conçue pour garantir leur sécurité face à d’éventuelles attaques de criminels des TIC. Connaissant nos dirigeants et leurs visées dictatoriales, je peux affirmer, sans risque de me tromper, que cette loi vise plutôt à verrouiller l’accès à Internet et à le mettre sous étroite surveillance.

En effet, après avoir verrouillé les champs politique et médiatique en usant des dispositifs de l’état d’urgence, le pouvoir veut maintenant verrouiller la Toile, le seul espace d’expression libre qui reste aux Algériens, au nom de la lutte antiterroriste.

Notre pays qui ne peut pas ressembler à la Tunisie dans le domaine du tourisme, parce qu’il faut beaucoup d’efforts pour y arriver, commence à être son concurrent en matière de répression de l’expression libre. A cet effet, selon une source crédible, l’Algérie a déjà acheté un logiciel de la Chine qu’elle mettra en œuvre au moment voulu pour «lutter contre la cybercriminalité». La Chine a la réputation d’être un pays qui excelle dans les techniques du verrouillage de l’accès à Internet. Sous le fallacieux prétexte qu’il y a des problèmes d’adresses IP sur le réseau d’Algérie Télécoms, comme cela a déjà été évoqué, on peut très bien interdire l’accès à des sites Web. Ça arrive de temps à autres, d’ailleurs. Des sites comme celui d’Algeria-Watch est de temps en temps inaccessible.

Un fait s’est passé en janvier dernier: pour avoir publié un commentaire dans le forum d’un site internet d’obédience islamiste, un jeune algérois âgé de 26 ans a été condamné à 18 mois de prison ferme. Ce jeune avait écrit: «Pourquoi vous ne tuez pas les gradés de l’armée algérienne qui tuent des innocents». Son avocat s’est interrogé lors de l’audience: «Si les services de sécurité sont capables d’identifier l’auteur du commentaire, pourquoi sont-ils incapables de fermer les sites des groupes terroristes». C’est un fait que j’ai porté à la connaissance de RSF.

Par ailleurs, c’est pour l’heure le pouvoir algérien laisse les gens s’exprimer via Internet, c’est parce qu’il est conscient que les internautes ne constituent pas une menace à son existence. Par contre, le jour où nos internautes feront de cette technologie un moyen de mobilisation citoyenne, le pouvoir mettra en place, en toute urgence, son logiciel chinois. Faut-il rappeler ici que c’est grâce à Facebook que les journalistes algériens ont organisé un rassemblement pour dénoncer le licenciement arbitraire de la journaliste Hadjer Guenafa ?

Propos recueillis par Fayçal Anseur pour www.algerie-focus.com

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