» les algériens ne profitent pas de l’argent du pétrole »

Antoine Sfeir est journaliste et enseignant d’origine libanaise, établi en France. Il est le fondateur de la revue « Cahiers de l’Orient » et l’auteur de plusieurs ouvrages sur le monde arabe et musulman dont le dernier en date- « Brève histoire de l’islam à l’usage de tous »(1) – qui se présente sous la forme d’un manuel instructif sur l’islam.

Consultant de divers médias français, Antoine Sfeir analyse pour nous la situation sécuritaire et politique en Algérie et dans le monde.

algerie-focus.com :Depuis que le GSPC est devenu Al Qaïda au Maghreb Islamique, la situation sécuritaire s’est fortement dégradée en Algérie, et par ricochet, dans tout le Maghreb. Qu’est-ce qui a vraiment changé dans l’idéologie le modus operandi de ce groupe terroriste. Le pire est-il à venir ? </strong

Antoine Sfeir : Le Groupe Salafiste pour la Prédication et le Combat est devenu, depuis janvier 2007, « Al Qaïda au Maghreb islamique », faisant ainsi officiellement allégeance à la nébuleuse de Ben Laden. L’effet direct est l’adoption par la GSPC des méthodes les plus radicales prônées par cette dernière. Il faut rappeler toutefois que les liens entre les deux organisations (GSPC et al Qaïda) remontent à la création de la première (notamment via le soutien financier apporté par la seconde) et n’ont jamais cessé de se renforcer. Mais un nouveau pas a été franchi, bénéficiant différemment aux deux organisations : al Qaïda se renforce, et le GSPC propose un nouveau visage public, plus international et non plus seulement lié au contexte algérien. D’où les développements que vous mentionnez en dehors du territoire : dans le Maghreb, mais aussi en Europe. Par ailleurs, cette radicalisation a eu pour conséquence indirecte ou en tout état de cause indésirée, des divisions plus importantes au sein du GSPC.

Certains dans l’opposition pensent que la politique de réconciliation nationale de Bouteflika est un échec étant donné qu’elle n’aurait pas apporté les résultats escomptés. Pis, elle aurait, selon eux, permis aux islamistes de reprendre du poil de la bête. Est-ce que c’est votre sentiment aussi ?

La politique de réconciliation nationale est effectivement problématique à plus d’un titre. D’abord, en raison du sentiment d’injustice qu’elle engendre au sein de la population. Ensuite, parce que les résultats ont été très limités, certains islamistes s’étant en effet servi de cette perche tendue pour faire croire à un changement qu’ils n’effectuaient pas. Il reste que cette tentative du gouvernement algérien a créé un débat utile, qui a parfois permis des remises en questions profondes et réelles dans certains mouvements. Et pour reprendre l’exemple du GSPC, cette politique de réconciliation a participé à l’accroissement des scissions au sein du mouvement.

La première réaction du gouvernement Bush aux attentats du 11 septembre fut le déclenchement de « la guerre financière contre le terrorisme » afin de « tarir » les sources du financement du terroriste. Pourtant, les actions terroristes sont toujours d’actualité et ont tendance à s’intensifier. D’où vient l’argent des terroristes et quels sont leur réseaux ?

D’abord, la « guerre financière contre le terrorisme » n’a pas été menée sur le terrain. Elle a seulement été proclamée. Car s’attaquer au financement créerait des tensions considérables avec des alliés aujourd’hui bien commodes. Ce qui nous amène à votre question sur les sources du soutien financier au terrorisme. Depuis sa création, l’Etat saoudien est le principal allié des lectures les plus radicales du Coran : Non seulement, il est fondé sur les principes rigoristes issus de ces interprétations, mais surtout, il est à l’origine d’un prosélytisme hyperactif qui voit les institutions saoudiennes dépenser des fortunes en soutiens divers à des organisations islamistes à l’étranger. Pour ne citer qu’un seul exemple, prenons celui des Frères musulmans, pères de l’islamisme d’aujourd’hui qui ont donné naissance à différents mouvements comme le Hamas en Palestine par exemple. Avec la radicalisation d’une partie de la Confrérie (avec, là encore, les mêmes conséquences que pour le GSPC ou toute autre organisation de ce type c’est-à-dire les luttes intestines entre les plus violents et la vieille garde moins encline à des méthodes trop radicales car considérées comme impopulaires), le soutien à celle-ci a de facto entraîné un soutien aux plus radicaux. A cela s’ajoute l’autofinancement des terroristes qui, comme toute organisation clandestine, savent trouver l’argent où il y en a en quantité : dans les trafics en tout genre, à commencer par celui de la drogue.

Dans une conférence de presse le président Sarkozy a lâché cette phrase qui a fait polémique en Algérie : « Bien sûr qu’il faut soutenir le gouvernement de monsieur Bouteflika, parce que personne ne veut d’un gouvernement Taliban en Algérie… ». Quelques semaines auparavant, un homme politique algérien- Saïd Saadi- avertissait contre « l’irakisation de l’Algérie » impliquant l’axe Paris-Washington-Tel-Aviv avec le soutien de celui de Rabat – Ryad – le Caire…Quelle est votre analyse de ces déclarations ?

Nicolas Sarkozy est dans son rôle lorsqu’il apporte son soutien à son homologue algérien. Et il est vrai que la menace islamiste est forte en Algérie. Néanmoins, il est réducteur de poser le problème en ces termes, en oubliant les alternatives plus démocratiques qui existent. Car il ne faut pas oublier que le président Bouteflika est très critiqué pour sa politique intérieure. L’argent du pétrole n’a jamais été aussi important et malgré cela les Algériens n’en voient pas la couleur. Ce problème de redistribution est essentiel et ignorer sa mauvaise gestion par les pouvoirs en place ne sert qu’à les décrédibiliser encore un peu aux yeux du peuple algérien, accréditant par la même occasion la thèse des islamistes dont le cœur de cible est justement le pouvoir algérien et l’Occident… Mais je n’irai pas jusqu’à parler d’ « irakisation de l’Algérie » pour autant…

Dans un récent livre (2) vous expliquez que la France reste une cible d’attentats terroristes sur son sol. Existe-il encore des réseaux dormants en Europe et pourquoi la France est-elle menacée ?

Il existe des réseaux dormants en Europe bien sûr. Du moins dans les pays qui ont un lien avec le Moyen-Orient, que ce soit par leur histoire, par l’importance de l’immigration ou encore par la politique étrangère menée. La France est menacée pour toutes ces raisons à la fois. D’abord, en tant qu’ancienne puissance coloniale. Ensuite, parce qu’elle est une terre d’immigration qui ne s’assume pas comme telle : les problèmes d’intégration sont énormes et nombre de Français continuent à être considérés à tous les stades comme des « immigrés » alors que cela fait maintenant souvent trois générations qui vivent ici. Ce point est lié au précédent : la France digère mal la perte de son empire, aujourd’hui encore. Enfin, la politique étrangère peut aussi créer des tensions. C’est le cas de la présence française en Afghanistan par exemple.

Comment expliquez-vous le virage qu’a pris la France dans sa politique étrangère avec Sarkozy qui s’aligne sur la politique de Bush notamment sur le dossier Iranien ?

D’abord, il est certain que Nicolas Sarkozy est très attaché à une relation forte avec les Etats-Unis. Plus que ses prédécesseurs. Mais le « virage » a eu lieu sous la présidence de Jacques Chirac. Simplement, il n’était pas aussi affiché. Le cas libanais a fourni une occasion de réconciliation qu’aucune des deux parties n’a refusée. La France a ainsi accepté la demande américaine de désarmement du Hezbollah (dans la résolution 1559). Concernant l’Iran, l’alignement est en effet dû à l’arrivée de Nicolas Sarkozy. Mais vu l’échec de cette politique de pression et vu les informations dont nous disposons — y compris à Washington — qui laissent à penser que la menace nucléaire iranienne est largement exagérée, il n’est pas certain que cette ligne politique tienne longtemps.

Que pensez-vous du plan du «Grand moyen orient » des américains ?

Le projet de « Grand Moyen-Orient » américain est si incroyable (démocratiser toute la région, de l’Algérie à l’Afghanistan, si besoin par la force) qu’il doit nous amener à nous interroger. En m’interrogeant sur les raisons de l’intervention américaine en Irak, j’en suis venu à me demander si tout cela ne visait pas finalement à diviser la région pour mieux la contrôler. L’Irak « démocratique » s’est transformé en une somme de trois entités distinctes (sunnite, chiite et kurde) et en guerre. Et dans ce chaos, la menace que pouvait encore représenter l’Irak de Saddam est détruite.

Le président Moubarak avait été embarrassé par la tournure qu’avait pris le blocus imposé à Gaza par Israël et soutenu par les américains. Comment la situation va-t-elle évoluer à votre avis ?

Il est difficile de connaître l’avenir vous savez… Mais le pessimisme est de rigueur dans cette région si l’on se fie à l’expérience des 60 dernières années. L’Egypte est un allié important des Etats-Unis dans la région et il est certain que le président Moubarak doit demander à Washington d’intervenir pour qu’Israël cesse d’agir ainsi envers les Palestiniens. Mais en cette période de fin de règne, G.W. Bush a toutes les raisons de rester immobile ou presque. Et comme une prise de conscience israélienne ne semble pas d’actualité — la peur nourrissant les politiques les plus agressives —, la clé réside dans la politique américaine.

Interview réalisé par Fayçal Anseur

1- Brève histoire de l’islam à l’usage de tous, Bayard, 2007,

2- Al-Qaïda menace la France, Le Chercrche Midi, 2007

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