Entretien avec Daho Djerbal directeur de la revue NAQD: « L'Etat est devenu l'objet de prédations »

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DSC_0491r Daho Djerbal est maître de conférences en histoire à l’Université d’Alger-Bouzaréah. Il a été aussi professeur invité de l’Institut d’Études Politiques de Paris et de l’Université de Princeton aux États-Unis. Depuis 1993, il est le directeur de la revue NAQD(1) d’études et de critique sociale, créée en 1991. En 2008, cette revue bilingue, français et arabe, à consacré un numéro spécial au phénomène de la corruption. Dans cet entretien, Mr Djerbal analyse les spécificités du phénomène de la corruption en Algérie, ses évolutions, sa nature, la connexion du secteur privé et public, et bien d’autres questions.

Le phénomène de la corruption n’est pas typique aux seuls pays du tiers-monde. Il est international et construit comme une toile d’araignée si l’on ose cette image. A votre avis, quelle est la spécificité de ce phénomène en Algérie, ses mécanismes, connexions et évolutions ?

Depuis les années 1980, un vent de réformes et de remises en question des politiques de développement a soufflé sur les pays anciennement colonisés. C’est le cas aussi des pays de l’ancien bloc socialiste. Partout, l’économie de marché libérale ou néolibérale s’est imposée, provoquant une série de crises multiformes qui menacent dans beaucoup de cas jusqu’à l’existence même des entités étatiques centralisées. L’uniformisation des modèles économiques et politiques, sous la houlette de la superpuissance américaine et des organisations économiques et financières internationales, a entraîné une perte relative de souveraineté des États.

La libéralisation de l’économie a donné lieu à une hausse quasi illimitée des transactions et à une multiplication tout aussi illimitée du nombre d’intervenants dans la production et l’échange avec la formation de nouvelles oligarchies. On est passé d’une situation où l’État concluait des contrats avec lui-même, où il était juge et partie, à une situation où il doit composer avec une multiplicité de groupes d’intérêts.

Avec le temps, il est devenu plus qu’évident que la libéralisation des marchés n’a pas été accompagnée d’un système auto-régulé. Bien au contraire, le désengagement de l’État et la privatisation n’ont pas été soutenus par l’intervention d’agences gouvernementales capables d’évaluer et de vendre les entreprises étatiques dans une transaction transparente et exempte de toute corruption. Dans la plupart des cas, quand ils n’ont pas été eux-mêmes les acteurs principaux des transferts et conversions des biens publics, les gouvernements n’ont pas été capables d’appliquer la loi, de statuer sur les litiges et d’établir les droits de propriété comme base des investissements à long terme.

A retenir !

Le phénomène des réseaux de l’échange corrompu opère un va-et-vient du sommet de l’État au niveau micro-social en se répandant dans toutes les formes du pouvoir.

Le phénomène n’est pas, bien entendu, cantonné dans les seuls pays sous-administrés ou de faible autorité étatique. Les rapports par pays de Transparency International font état d’allégations de corruption dans la plupart des pays en développement, dans les pays riches comme dans les puissances émergentes. C’est cette dimension autant nationale qu’internationale qui semble dominer aujourd’hui.

Dans cet ajustement structurel au niveau mondial, l’Algérie présente toutefois avec certains autres pays pétroliers une relative spécificité. L’État algérien, titulaire de la rente pétrolière, est devenu l’objet de toutes les prédations directes et indirectes. La demande publique contribue de manière importante à la demande globale et à la croissance économique. La corruption intervient pour assurer l’accès préférentiel à cette demande (code des marchés publics et respect de la réglementation en la matière), ou plus en amont pour faire adopter des règles et des lois dans le seul but de s’accaparer la rente. Ce n’est pas un hasard si, en Algérie, le secteur privé se développe essentiellement dans la construction et le BTPH.

Ne trouvez-vous pas qu’il y a un rapport paradoxal de la majorité des Algériens à la corruption, une sorte de refus et d’acceptation ? Comment est-elle vécue par les différentes couches sociales ?

C’est la dissémination du phénomène à tous les rouages de l’appareil d’État et des services publics qui pose problème et non le refus ou l’acceptation par la majorité des Algériens qui n’ont par ailleurs aucun droit d’expression ou de recours. Comme dit un dicton populaire, le poisson commence à pourrir par la tête. La contagion atteint régulièrement les rouages intermédiaires avant de se répandre au niveau local. Les chroniques judiciaires et la presse quotidienne ne tarissent pas d’affaires de détournements de fonds, de surfacturation et de malversations liées à la passation des marchés par les pouvoirs publics eux-mêmes.

Progressivement, c’est la société dans son ensemble qui souffre de l’absence de crédibilité des institutions, et l’État s’affaiblit tout en s’exposant aux capacités croissantes des oligarchies d’influer sur ses décisions. Dans beaucoup de cas, ce sont les dits représentants de la nation (à quelques exceptions près) qui se laissent corrompre et votent, contre pots-de-vin, des lois ou dispositions réglementaires favorisant les oligarques et les monopoleurs du commerce extérieur au détriment des entreprises du secteur productif national. C’est le cas des branches pharmaceutiques et du médicament comme de l’agro-alimentaire. Nous atteignons là le phénomène des réseaux de l’échange corrompu qui opère un va-et-vient du sommet de l’État au niveau micro-social en se répandant dans toutes les formes du pouvoir (administratif, judiciaire, civil et militaire).

L’État est capté pour paraphraser D. Kauffman. Les groupes de pressions ou la « rent seeking » selon les termes de A. Krueger s’accaparent des revenus indus par rapport à la norme de l’idéal concurrentiel. L’essentiel des revenus dans le pays relève de la sphère des échanges qui structure maintenant l’ensemble des rapports sociaux. Les services, le commerce et la distribution en particulier, y sont hypertrophiés, car ils constituent des éléments importants de chaîne redistributive et d’accaparement des richesses..

De votre point-de-vue, quelles seront les évolutions dans le futur de ce problème en Algérie ? Va-t-on par exemple vers un État qui tentera d’amortir l’intensité de ce problème ?

De nombreuses analyses font le lien entre l’absence de démocratie et la présence d’une rente importante. L’échéance de construction des rapports de citoyenneté est sans cesse repoussée car l’État, riche, n’est pas contraint par la nécessité de rendre compte de son action pour justifier la levée de l’impôt.

Des mouvements migratoires à une échelle jamais connue auparavant et la création de zones spéciales dans de nombreuses régions du pays ont pour effet de miner les pouvoirs de contrôle des citoyens sur le devenir de leurs ressources tout pendant que des souverainetés inégales et différentielles sinon étrangères s’installent. Si l’État national n’a pas complètement disparu, il tend à avoir maintenant d’autres fonctions dans ses rapports à la transnationalité, aux masses de capitaux qu’il véhicule en partie ou dont il facilite la fuite.

L’accès à l’information pour les citoyens ou leurs représentants n’est pas assuré. Dans la plupart des secteurs où la corruption règne, il est quasiment impossible pour un chercheur ou un journaliste d’accéder aux bases de données d’un ministère quelconque ou d’une entreprise nationale. Aucun document n’est versé aux Archives nationales et consultable après un délai réglementaire établi. Il est parfois plus aisé de passer par la Banque mondiale ou par le FMI pour être informé des comptes de la nation. Que dire alors des comptes des particuliers, hommes d’État, ministres du gouvernement, représentants aux diverses assemblées, oligarques et autres affairistes ? Il faut souvent attendre que des législations étrangères contraignent les banques à transmettre aux États concernés (donc à l’Algérie) des listes de détenteurs de fonds non déclarés dans leur pays d’origine.

La militarisation accrue sous prétexte de défense nationale, les dépenses dites de sécurité, le recrutement massif dans les services de police accompagnent le rétrécissement du champ politique et l’affaiblissement du pouvoir de contrôle des représentants de la nation.

Alors, la réponse à votre question est non. Pas pour l’instant. Non tant que l’État non représentatif de la nation détient sans contrôle tous les pouvoirs et interdit la libre expression des représentants démocratiquement élus.

Entretien réalisé par Mohammed Yefsah

(1): www.revue-naqd.org

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