Chakib Khelil, Ministre algérien de l’Energie vient d’annoncer le 30 mars 2010 que la réunion du GNL16 prévu à Oran procédera à une réduction de l’offre de gaz conventionnel. Est-ce faisable ?

La réunion du GNL16 à Oran le 18 avril 2010, décidera-elle d’une réduction de l’offre de gaz conventionnel pour faire remonter les prix ? Urgence de répondre à dix (10) questions stratégiques pour son opérationnalité

De plus en plus d’experts nationaux et étrangers estiment que l’Algérie se doit de revoir sa stratégie énergétique. Les hydrocarbures étant la propriété de toute la collectivité nationale, un large débat s’impose. Aussi, je me félicite que ma contribution intitulée « le gaz non conventionnel bouleverse la stratégie gazière mondiale et la réunion du GNL » publiée par plusieurs quotidiens nationaux, reprise par une majorité de sites internationaux et développée, par la suite, dans plusieurs contributions internationales et nationales, ait suscitées des débats constructifs.

Le ministre de l’énergie et des Mines algérien vient d’affirmer, le 31 mars 2010, que lors du 10e Forum des pays exportateurs de gaz (FPEG), qui regroupera à Oran les ministres des 11 pays membres (l’Algérie -qui en assure la présidence- la Bolivie, l’Égypte, la Guinée Equatoriale, l’Iran, la Libye, le Nigeria, le Qatar, la Russie, le Venezuela et Trinité&Tobago), ainsi que 3 pays observateurs (la Norvège, le Kazakhstan et les Pays-Bas), qu’une décision importante y serait prise : à savoir la baisse de l’offre de gaz, afin d‘ajuster l’offre et la demande pour obtenir un prix juste. Qu’en sera t-il des décisions importantes à Oran ? Si l’on écarte les supputations utopiques d’une OPEP gaz à l’image d‘une OPEP pétrole dont la cotation se fait au jour le jour à la bourse, et invoquée dans un passé récent par certains responsables de l’Iran, du Venezuela (ces pays pour des raisons politiques) et l’Algérie, (la Russie ayant eu toujours une position ambiguë à ce sujet).et supposant que les GNL, du fait de leur flexibilité, avec les tankers représentent plus de 85% de la commercialisation mondiale, et face aux nouvelles mutations gazières qui se dessinent à l’horizon 2015/2020, quelle est la possibilité et la faisabilité qu’une telle décision soit prise, celle-ci devant répondre à dix questions stratégiques.

1- Les marchés du gaz par canalisation (72% du marché mondial en 2009) et celui du GNL (28%) sont tous deux dominés par l’usage de contrats à moyen et long terme, y compris sur des périodes allant de 20 à 25 ans, de façon à offrir un approvisionnement garanti de base, auquel peut s’ajouter un approvisionnement couvert par des contrats à court terme pour les périodes de forte demande. En effet, bien que des contrats à moyen et à court terme (ou transaction au comptant) apparaissent, leur part du marché du GNL est passée de 1 % en 1992 à 8 % en 2002 avec une tendance à aller vers plus de 12/15 % entre 2007/2010, (encore que la crise mondiale d’octobre 2008 ait freiné cette tendance), s’ils décidaient de diminuer l’offre, les pays producteurs pourront-ils respecter ces contrats qui, en principe, sont non révisables ? Qu’en serait t-il pour l’Algérie qui a programmé plus de 85 milliards d’exportation à l’horizon 2012/2014 et dont des dépenses réalisées sans compter, les programmes seulement pour les canalisations, s’élèvent à plus de 7 milliards de dollars ? Quelle sera l’attitude des consommateurs dont l’Europe ? L’Algérie représentant actuellement environ 10% du marché européen.

2- La mise sur le marché de surcapacités additionnelles de liquéfaction (57 Gm3) et de regazéification (260 Gm3) entre 2009 et 2013, ne conduirait-elles pas à des taux d’utilisation très faibles des terminaux d’importation GNL, avec comme résultat, dans les prochaines années, l’offre de GNL surpassant fortement la demande gazière globale, avec pour conséquence une pression accrue sur les prix, qui, selon Cedigaz, devraient reculer et la mise sur le marché d’une offre disponible supérieure de 100 Gm3, combinée à une forte réduction de la demande, rallongeant jusqu’à 2015-2016 la période actuelle de bulle gazière ?

3- Cette décision influencera t-elle les prix du gaz ? Sachant qu’en moyenne, le prix de cession du gaz tient compte, bien entendu, des fluctuations du dollar la monnaie de référence, il est d’environ 1/10° du prix du pétrole malgré de lourds investissements. Il existe des différences de prix mais avec un écart faible, en fonction des zones géographiques et des modalités de contrat, le prix de cession étant indexé sur celui du pétrole. L’expérience historique n’ a-t-elle pas montré que cette formule d’indexation pose problème ? N’ayant pas toujours eu une proportionnalité, pour preuve au moment où le prix du pétrole dépassait 100 dollars, le prix du MBTU (ndlr : le MBTU «million d’unités thermales britanniques» égal à 27,6 mètres cubes), n’a jamais approché les 10 dollars et actuellement nous avons un cours du pétrole fluctuant entre 75/80 dollars, et le prix de cession du gaz malgré un hiver rigoureux varie entre 5 et 6 dollars.

Qu’en serait-il des prévisions du ministre algérien de l’Energie, je le cite « le prix équitable du gaz est de 14 dollars le MBTU. Il faut diviser le prix du baril de pétrole, actuellement autour de 80 dollars, par six, cela donne 13-14 dollars par MBTU, ce qui serait équitable » ? Cela est important pour l’Algérie puisque le gaz brut (GN et GNL) représente environ un tiers (1/3) de la valeur en devises de ses exportations, et beaucoup plus à l’avenir, puisque pour le pétrole, qu’elle dispose de moins de 1% des réserves mondiales allant, à moins d’un miracle, vers l’épuisement dans moins de 18 ans.

4- L’Algérie est mieux dotée en gaz, ses réserves représentent actuellement selon les statistiques internationales 3% des réserves mondiales, (4500 milliards de mètres cubes gazeux estimation de 2006) mais qu’en sera t-il avec leur épuisement ? Car on peut découvrir des centaines de gisements mais non rentables financièrement, Il faut également tenir compte de la forte consommation intérieure, 85 milliards de mètres cubes gazeux d’exportation et 75 milliards de mètres cubes gazeux de consommation intérieure, et ceci si toutes les unités programmées sont réalisées, ce qui pose d’ailleurs le problème du prix de cession intérieur qui est largement inférieur au vecteur prix international, soit au total une production annuelle de 160 milliards de mètres cubes gazeux à l’horizon 2014/2015.

5- La nouvelle donne du gaz non conventionnel sera impérativement abordée lors de la réunion du GNL16 à Oran, mais qu’en sera t-il du volet prix et coûts liés ? La crise économique a provoqué des bouleversements sur l’évolution des prix avec comme conséquence principale une déconnexion prononcée entre les prix du gaz et les prix du pétrole, liée à la progression de production de gaz non conventionnel aux Etats-Unis et à la surabondance de l’offre de GNL.

Le dernier rapport de l‘AIE 2010, repris par la majorité des revues spécialisées, ne prédit-il pas la généralisation de ces nouvelles technologies avec des réserves mondiales de gaz de schiste estimées à près de 900 téramètres cubes, soit plus de quatre fois les ressources de gaz conventionnel ? En précisant que ces schistes, à porosité très faibles contiennent de grandes quantités de gaz provenant de la décomposition de matière organique par des bactéries, sont désormais exploitables grâce à la technique de fracturation hydrosiliceuse, qui consiste à envoyer du sable et de l’eau sous pression pour fracturer la roche et libérer le gaz piégé dans les pores.

Cette technique est encore plus efficace lorsqu’elle est associée à des forages horizontaux allant chercher les réserves dans l’ensemble de la couche et pas seulement à la verticale des puits. Cette nouvelle donne n’affaiblira-t- elle pas la position des pays producteurs dans leurs négociations des contrats à moyen et long terme pour la fourniture de gaz conventionnel ?

6- Le repositionnement qui s’opère aux Etats-Unis vers le gaz non conventionnel au détriment du GNL ne va-t-il pas modifier la donne au plan mondial ? Il existe le risque que les Etats-Unis soient rejoints par de nombreux pays comme la Chine, la Russie, expliquant la baisse vertigineuse du prix du gaz sur le marché libre spot depuis près d’une année et paradoxalement segmentant encore plus le marché qui devient de plus en plus local. Cette nouvelle configuration des prix ne pose t’elle pas le problème de l’indexation des prix du gaz sur le prix du pétrole dans les contrats long terme en Europe et en Asie ? Le succès du gaz non conventionnel ne compromet-il pas l’essor du GNL, posant ainsi la problématique de la rentabilité des deux GNL algérien en construction à Skikda et Arzew qui nécessitent au minimum un prix de cession entre 12/14 dollars le MBTU ? Et quel sera le prix de cession respectivement du gaz conventionnel et du gaz non conventionnel, des énergies substituables tenant compte de l’abaissement des coûts des technologies utilisées à travers leur généralisation ?

7- Ne faut-il pas faire confiance au génie humain ? Demain les énergies renouvelables dont le solaire éviterait cette vision pessimiste du pic énergétique. La flambée des prix du gaz aux USA et les progrès techniques n’ont-ils pas conduit à une croissance forte de la production des gaz non conventionnels au point que leur production (c’est-à-dire gaz de houille, gaz de schistes et « shale gas »), soit devenue moins chère, dépassant aujourd’hui celle du gaz conventionnel. Le Department of Energy a revu à la baisse sa prévisions de demande de GNL de plus de 60 % à l’horizon 2020; d’où le gel, voire l’abandon, de plusieurs projets de regazéification, et il risque d’être suivi par d’autres pays, notamment en Asie. Les données des experts jugeant que des réserves de gaz non conventionnel d’une ampleur équivalente peuvent être trouvées en Europe ou en Asie, ne risquent t’elles pas de changer ainsi la géopolitique mondiale du gaz (qui aurait dit 200 ans de réserve de gaz non conventionnel pour la Pologne) ?

8- Seuls les pays possédant beaucoup de réserves d’eau pourront utiliser ces nouvelles techniques. Cela préfigure un bouleversement stratégique aux dépens des pays arides et semi arides comme l’Algérie et les pays du Moyen orient, lorsqu’on sait que le forage et la fracturation hydraulique des puits peuvent nécessiter un apport d’eau considérable. Aux États-Unis, où l’on utilise énormément d’eau pour la fracturation, les producteurs qui exploitent les schistes de Barnett (Texas) ont utilisé 1 % de toute l’eau consommée dans le bassin de Fort Worth en 2007.

9-
Existera t-il une discipline du marché du gaz conventionnel entre les différents producteurs avec les nouvelles découvertes de gaz en Amérique latine et en Afrique ? Et la baisse de l’offre de ceux présents à Oran ne sera t’elle pas contrebalancée par, à la fois ces nouveaux producteurs ayant un important besoin de financement, et surtout par le gaz non conventionnel pénalisant ainsi ceux qui réduiront l’offre ?

10-Et enfin la réussite de cette réunion ne dépendra t’elle pas de la Russie, qui a montré par le passé qu’elle privilégiait avant tout ses intérêts propres ? Gazprom est la concurrente directe de Sonatrach (comme en témoigne les récents accords gaziers avec l’Espagne et la France) avec plus de 30% des réserves mondiales de gaz conventionnel, plus celles de l’Iran 15% et du Qatar 10% sans compter les récentes découvertes de gaz non conventionnel en Sibérie ?

Docteur Abderrahmane MEBTOUL, économiste