Il est plus plaisant d’évoquer le comportement d’un oiseau migrateur insaisissable dans un ciel lointain que d’alléguer sur l’immigré quittant malencontreusement son lieu de naissance pour un pays étranger à sa nature et à sa culture. Le volatile vole librement d’un continent à l’autre pour des nécessités de régénération, en été vers les espaces de fraîcheur et en hiver en quête de soleil invariable : Allégorie à la liberté de traverser les espaces sans limite, transcendé à la beauté des êtres vivants qui se meuvent en groupe dans des élans d’adieu.

L’immigré quand à lui doit montrer patte blanche, s’il en dispose, pour franchir avec subordination les nombreuses portes qui se présentent devant ses yeux interdits. Arrivé comme il se doit, à bon port, il doit faire face à la difficulté de quérir un abri qui lui permettrait de retrouver dignement ses esprits quelques peu étiolés par le dépaysement brutal qu’il vient juste de subir. Son allure d’indigent et son accent irritant aux oreilles délicates des autochtones au langage suffisant, font de ce débarqué un être suspect, un métèque qu’il faut vite décourager par des propos démesurés : Représentation manifeste d’une continuelle réclusion, quittant d’abord un obscur labyrinthe occasionnant une gêne constante et allant vers un cercle fermé dans une catégorie qui n’a de nom que la différence de la couleur de sa peau ajouté de la difficile consonance de son patronyme. Sa seule et unique réflexion se focalise pour sa survie et aussi celle des siens qui attendent patiemment le retour de l’enfant prodige ou l’arrivée d’un mandat qui pourrait quelque peu alléger les épreuves de la vie quotidienne. Pendant ce temps celui qui est parti ne pense pas à se divertir tant les journées de travail sont éreintantes et tant le repos du guerrier lui parait à peine succinct. Sa journée de labeur se compte à la dizaine de mètres d’autoroute qu’il faut sans relâche dérouler.

Après la libération du pays de Charlemagne des hordes germaniques, il est temps de remplacer les gentilles routes départementales par des voies hyper nationales et internationales pour se mettre sans compter à l’heure de l’escalade économique. L’étranger qui n’a bien heureusement pas encore succombé à la féroce mitraille de l’occupant bouté à présent hors du terroir, n’a pas le loisir de goûter à « sa » ou à la victoire. Il est vite contraint de retrousser les manches et de s’atteler à l’incommensurable tâche qui l’attend. Après deux décennies de bons et loyaux services érigeant des bâtisses s’approchant du vol des oiseaux, tapissant largement le sol de bitume, construisant une machine sur trois, l’oiseau sans ailes n’a plus qu’à repartir vers sa terre d’origine qui a lourdement manqué d’hommes de sa trempe. Vidé de son énergie, ce soldat de la trime ne sert plus à rien. Il n’est même pas digne d’avoir une stèle en son nom pour bienfaits à la patrie.

La société moderne a pour machine éradicatrice l’amnésie des valeurs immémoriales. Elle ne tient plus compte des données qui l’ont constituée, elle s’attache fortement à des actions présentes qui maintiennent assurément son activité. Elle n’a plus le temps au sentimentalisme qui la plongerait dans une position de béatitude faisant perdre sur cette voie le sens de la ponctualité. L’ingratitude règne sur tous les bords. On appelle cela l’esprit de compétition où tous les coups sont permis.

Le mépris des dominateurs envers les surclassés n’est pas définis de la même sorte que les gagnants envers les perdants. Les dominateurs même perdants font de l’ombre aux dominés en minorité et en ethnie. L’immigré italien ou polonais, intégré dans la société du pays d’accueil recouvre plus tard le titre de dominateur même si ce dernier ne possède pas les caractéristiques requis pour déprécier l’immigrant de l’autre ethnie.

L’enfant d’immigré qu’on enferme dans la catégorie de seconde génération se voit mentalement récolter le fruit amer de l’indifférence et de l’incompréhension. Comme ses petits camarades de quartier ou de classe il parle normalement la langue de Molière ou de Fernandel. Quel que soit la ville où il se situe, il se comporte de la même manière que tout le monde, il porte les mêmes vêtements et regarde les mêmes matchs de foot, les mêmes films, il écoute les mêmes musiques et s’intéresse au même gadgets que la société de consommation met devant ses yeux curieux et instruits. Les routes sont encore terrassées et nettoyées par l’éternel émigré.

Les mines et les usines de textiles, d’automobile ne désemplissent pas de cette multitude opportune qui fait le bonheur de l’économie dominatrice jusqu’à l’arrivée du choc pétrolier faisant considérablement ralentir la ponte de la poule aux œufs d’or. La couleur de l’or noir ressemble étrangement à la couleur presque sombre des dominés qui sont originaire des pays qui en possède. Ces derniers marqués à nouveau de la « génération » suivante gardent leur teint et leurs noms bigarrés mais leur accent s’est accordé au ton universel et leur esprit a pris le pas vers le chemin de la fonction supérieure.

Malheureusement on ne recrute plus à tour de bras quand il faut même chercher la main d’œuvre au coin de la rue ou dans les cafés si bien que la caste des dominateurs a fini par comprendre qu’il faut retrousser les manches et s’atteler tant bien que mal aux tâches ardues du pays. Que faire de ces néo français dont bon nombre d’entre eux subsistent des allocations familiales que les contribuables ont du mal à concevoir.

Toujours cette machine amnésique qui ne laisse retentir aucun écho des années de vaches grasses où les parents et les grands parents de dominés ont sacrifié leur vie pour que le pays prospère et se modernise et pour que les petits enfants puissent un jour voir exhausser les vœux des anciens ; ces immigrés qui espèrent qu’un jour ce pays leur accorde en toute logique l’équité tant attendue.

A. Ouadda