La détresse n’a pas de mot pour s’exprimer à Beni Ilmane et Melouza. Coincés au milieu de la steppe désertique de M’sila et les étendues de terres vierges des Hauts Plateaux, ces bourgs n’arrivent toujours pas à se relever de leur choc après le violent tremblement de terre qui a ébranlé vendredi dernier cette région fortement marquée déjà par une paupérisation sans pareille.
Ainsi, s’ajoutant à l’isolement, à la pauvreté, au chômage, la désolation semée par ce tremblement de terre est venue obscurcir encore davantage la vie quotidienne de quelques milliers de concitoyens. Ces derniers, jusqu’à aujourd’hui, ne profitent encore guère des bienfaits de la civilisation, tant le dénuement de leur région est frappant. Mais au-delà du traumatisme psychologique suscité par cette catastrophe naturelle, les habitants de ces bourgs se retrouvent dans un état de précarité qui émeut les plus impassibles des hommes. Malheureusement, force est de constater sur place que les constats rassurants et les discours «tranquillisants» distillés jusque-là dans la presse nationale par les autorités locales et les différents départements ministériels ne collent absolument pas à la réalité. En faisant le voyage jusqu’au bout de ces contrées sinistrées, nous nous sommes rendu compte que nos concitoyens de Beni Ilmane et d’Ouanougha, commune qui comprend le douar de Melouza, située à 7 km au sud-ouest de l’épicentre, vivent une détresse terrible, caractérisée notamment par une assistance publique très déficiente. Preuve en est, quatre jours après la première secousse, à Melouza, Hai Djebel, Hai Djelfa, Hai Amirat et dans bien d’autres bourgs, des familles entières dorment à la belle étoile et sur les trottoirs, sous des températures glaciales, à défaut de trouver une tente pour s’abriter. Il faut dire que les premières tentes ne sont arrivées dans la région que trois jours après le séisme.

Et au moment même où nous mettons sous presse, un climat de tension règne dans les deux communes touchées par ce sinistre. Et pour cause, en colère contre les lenteurs relevées dans les dispositifs de secours mis en place par les autorités locales, les sinistrés ont décidé d’aller interpeller avec «la force de leurs bras» les centres de secours pour tenter de récupérer quelques aides. «Nous sommes abandonnés à notre triste sort. Melouza est tout simplement oubliée par les autorités. Nous avons très peur car les secousses sont encore fortes. Personne n’a envie de risquer sa vie en retournant dans sa demeure déjà très fissurée et menaçant de s’effondrer à n’importe quel moment. Dans notre bourg, il y au moins 12 mille âmes. Une quarantaine de maisons se sont effondrées. D’autre sont dans un état lamentable. Et pour nous soulager, on nous envoie seulement 400 tentes ! C’est tellement dérisoire que des bagarres ont éclaté à coups de couteau pour une simple tente», s’écrie Ahmed, un sinistré qui passe désormais ses jours dans la rue car sa maison ne lui sert plus de refuge. En nous apercevant, de nombreux citoyens se sont attroupés autour de nous pour nous faire part de toute leur rage. «On n’a plus rien à manger. Ici, les boulangeries ont cessé leur activité à cause des dégâts. Pourquoi ne nous rapporte pas du pain et de la nourriture ? Où est le Croissant-Rouge ? Nous allons crever de faim», lancent-ils.

A 7 km d’ici, à Beni Ilmane, l’atmosphère est aussi électrique. Et les visites successives de trois ministres n’ont nullement ramené le calme. «Les ministres n’ont même pas osé venir nous voir pour prendre connaissance de nos souffrances», pestent à l’unanimité les habitants des quartiers qui s’accrochent au flanc du mont Kherrat, épicentre du séisme. Dans ces lotissements de fortune, Hai Djebel et Hai Djelfa notamment, composés de maisons en toub et d’habitations précaires, les dégâts causés par le séisme dessinent un panorama apocalyptique. Désemparés face à ce drame, les habitants, de véritables marginaux à la vie dure, n’ont trouvé refuge que dans les bottes de foin des fellahs de la région ! Pour d’autres, la chance leur a souri et ils ont bénéficié d’une tente. Mais le nombre de celles-ci est si insignifiant que des sinistrés ont dû carrément bloquer des routes pour intercepter des camions de livraison de secours afin de se ravitailler. «Dans notre quartier, on nous a ramené seulement 10 tentes. Du coup, sous une seule tente, vous trouverez jusqu’à 20 personnes. Notre dignité est tout simplement bafouée dans ces conditions. On ne veut pas de leurs aides, mais qu’ils nous donnent au moins des tentes pour nous protéger en cas de secousse», fulminent les résidants de Hai Djebel qui menacent de transformer leur colère en émeute si leur situation intenable perdure dans les jours à venir.
Pour leur part, les autorités locales assurent que tout est fait pour soulager la population sinistrée. Le chef de la daïra de Sidi Aïssa, Djouadi Abdelkader, épingle, pour sa part, des «faux sinistrés» qui chercheraient à détourner les aides et les secours pour en tirer profit. «Mis à part les habitants des maisons menaçant ruine, les autres n’ont pas droit à une tente», nous confie-t-il en proclamant devant une population désabusée que la wilaya de M’sila ne lésine guère sur les moyens pour secourir la population de Beni Ilmane et de Ouanougha. Le président de l’APC de Beni Ilmane abonde dans son sens et promet à la population des aides substantielles, lesquelles seraient en cours de route. Néanmoins, jusqu’à l’heure actuelle, 581 tentes et 3 000 couvertures ont été distribuées au profit d’une région sinistrée habitée par plus de 30 000 âmes ! Quant à la nourriture, 6,5 tonnes de sucre et quelque 1 000 pains ont été acheminés en plus de quelques autres boîtes de produits alimentaires. Inutile de dire que ces quantités ne correspondent nullement aux besoins exprimés par la population sinistrée.

Concernant, enfin, les constructions détruites, on a appris sur place que les experts du CTC ont d’ores et déjà expertisé pas moins de 1 186 logements. 45% de ce parc immobilier est classé rouge et orange. 3 écoles et 3 mosquées ont subi d’importants dégâts. En tout et pour tout, les quartiers les plus touchés sont au nombre de 6 secteurs se répartissant sur pas moins de 23 zones. C’est dire si le bilan de ce séisme n’est pas aussi minime que l’on essaie de nous le faire croire. Au-delà des 2 morts et des centaines de blessés déplorés jusqu’à maintenant, les séquelles psychologiques et les traumatismes de nos concitoyens sinistrés restent encore à déterminer. Et tout indique aussi que le pire est à venir…

Reportage réalisé à M’sila par Abderrahmane Semmar
La Tribune