La république populaire démocratique de Corée du Nord a mené une guerre totale contre les Etats-Unis d’Amérique soutenus par une coalition de pays alliés de 1950 à 1953 pour la réunification de la péninsule coréenne et l’élimination de l’impérialisme américain en Asie orientale. Lors de ce terrible conflit que les analystes situent en général dans le contexte de la guerre froide et de l’antagonisme entre le Nord communiste, allié de la Chine et de l’URSS , et le Sud capitaliste bénéficiant de la « protection » militaire américaine, l’arme nucléaire faillit être utilisée à nouveau quelques années à peine après les horreurs d’Hiroshima et de Nagasaki.

L’acharnement des américains à détruire le régime nordiste en n’hésitant devant aucun moyen, y compris en utilisant massivement des bombardements stratégiques et la guerre biologique pour aboutir à une victoire totale, a laissé des séquelles durables et a profondément influencé la perception nord-coréenne des Etats-Unis.

A tout le moins, cette perception, que des observateurs occidentaux qualifient de paranoïde, semble s’appuyer sur l’amère expérience vécue par le régime nord-coréen d’avoir échappé à une guerre d’anéantissement total. L’intervention chinoise dans ce conflit fut d’un apport non négligeable et eut un rôle déterminant sur l’issue de cette guerre.

La guerre de Corée s’est terminée sur un retour au statu quo d’avant les hostilités: les deux Corée demeurent séparées par la DMZ ou zone de démarcation démilitarisée correspondant au 37e parallèle. Les américains maintiennent dans le Sud de la péninsule un corps expéditionnaire très important et des bases intégrées à leur dispositif en Asie orientale constitué d’un ensemble de bases militaires situées au Japon, à Okinawa et à Guam.

Le traumatisme de cette guerre se reflète clairement sur la doctrine militaire nord-coréenne après la guerre. La réunification de la péninsule demeure un objectif essentiel du régime. Mais l’accomplissement de cet objectif par des moyens militaires ayant échoué, le régime, se sentant menacé par un danger incommensurable, se ferme et adopte un fonctionnement autarcique.

En réalité, la Corée du Nord est l’un des rares pays au monde à avoir engagé une guerre totale avec la superpuissance américaine qui s’est achevée sans vainqueur ni vaincu. Les bombardements stratégiques US et la tactique du tapis de bombes a contraint les nord-coréens à enterrer leurs villes et leur industries sous terre. Et de fait, ce pays est jusqu’à aujourd’hui celui qui dispose du plus vaste réseau de tunnels et de galeries souterraines au
monde.

Des informations non vérifiées font état de l’existence d’une vingtaine de grands tunnels près de la DMZ dont chacun permettrait le passage de 15 000 hommes par heure. Durant la guerre du Viet nam (1963-1975), la Corée du Nord a envoyé une centaine d’experts en fortifications souterraines au gouvernement de Hanoi pour aider au creusement des 250 km de tunnels et de galeries souterraines qui aideront les nord-vietnamiens et les Viet-kongs à remporter la guerre contre les américains.

Pendant plus de cinquante ans, la Corée du Nord a tenu en respect l’ogre US. Néanmoins ce fut moins par la menace des armes que par l’extraordinaire complexité géopolitique et géostratégique de la région. La contingence de la Chine et de la Russie ainsi que la vulnérabilité du Japon rendait toute manoeuvre US hasardeuse. Toutefois depuis la chute du bloc soviétique dans les années 1990, les américains ont réussi à isoler totalement la Corée du Nord jusqu’à y provoquer des famines dans le but évident de pousser les populations à se révolter et à abattre leur gouvernement. Ce qui ne s’est pas réalisé.

En mai 1994, les américains se rendent compte pour la première fois que les nord-coréens avaient un programme nucléaire avancé. La crise nucléaire coréenne et la tentative US de l’internationaliser tout en exerçant de fortes pressions et des menaces via des négociations à six (les deux Corée, Chine, Japon, Russie et USA) ont poussé en 2002 le gouvernement Nord-coréen à se retirer du traité de non-prolifération nucléaire et à reconnaître
officiellement qu’il était en possession de la bombe atomique.

Classée dans un « Axe du Mal » aux côtés de l’Iran dans la vision américaine du monde, la Corée du Nord est constamment diabolisée par les médias occidentaux et fait face à une intense propagande US. Actuellement, les américains tentent par tous les moyens possibles de l’étrangler financièrement au même moment où ils accusent le régime de Pyongyang de faire circuler de la fausse monnaie américaine et de marché noir.

En tout état de cause, il existe un élément déterminant qui a poussé l’hyperpuissance à écarter pour l’instant l’option militaire contre la Corée du Nord et à opter pour des moyens d’étranglement financier: c’est la dissuasion asymétrique. Résultat d’une stratégie militaire originale et totalement tournée vers l’offensive.

La Corée du Nord est surveillée nuit et jour par une myriade de satellites espions US: peu d’informations filtrent à ce sujet. Cependant il est admis que plus de 70 satellites espions américains de type KH-11 survolent ce pays. En plus de la surveillance orbitale, les américains utilisent des avions espions de type U-2 volant à très haute altitude, des RC-135, d’avions de guerre électronique comme le EP-3, etc. la 5e escadrille aérienne de reconnaissance basée à Ohsan, en Corée du Sud, dispose d’avions U-2 R et S modifiés et perfectionnés. Malgré tous ces moyens, le renseignement US s’est, à plusieurs reprises, avéré erroné sur l’évaluation des capacités militaires et balistiques de la république populaire. En fait, peu de choses sont connues sur la Corée du Nord.

Il ne fait aucun doute que la Corée du Nord considère les USA comme leur principal ennemi. Mais pas la Corée du Sud qui est perçue plutôt comme un pays otage occupé par les américains. Du côté de Séoul, on s’écarte de plus en plus de la vision US et la Corée du Nord n’est considérée ni comme une menace ni comme un adversaire; le potentiel sympathie dont elle jouit auprès de l’opinion publique sud-coréenne, notamment au sein de la jeunesse, est soigneusement caché par la propagande US. L’objectif des deux Corée demeure commun: la réunification de la péninsule. Chose que Washington ne veut à aucun prix .

L’isolement dans lequel s’est retrouvé le gouvernement de la Corée du Nord l’a conduit à développer ses propres industries militaires: d’après les sources d’informations les plus crédibles, la Corée du Nord fabrique ses propres fusils d’assaut, des armes lourdes, des chars de combat, des véhicules blindés, et des engins amphibies. Elle fabrique également ses propres submersibles et des bâtiments de surface. Le dualisme industriel permet la production combinée de matériel à usage multiple pouvant servir à des fins aussi bien civiles que militaire.

De source sud-coréenne, on estime que la Corée du Nord dispose de 17 usines d’armement, de 35 autres sites pour la production de munitions, de 5 usines pour la fabrication de chars et de blindés, 8 usines pour les avions, 5 pour les navires de guerre et 3 usines spécialisées dans les missiles. A ces industries s’ajoutent d’autres sites spécialisés dans la production d’équipement de télécommunication et d’ogives chimiques et biologiques.

On estime également à 180 le nombre de sites militaires construits sous terre dans des régions au relief très escarpé et irrégulier. Des centrales hydro électriques alimentent en énergie ces sites. Autre fait d’importance: la Corée du Nord possède un plan de guerre. Et les stratèges du pentagone le
savent.

Les militaires US ont l’habitude de sous-estimer les capacités nord-coréenne. En effet, le matériel militaire nord-coréen est globalement obsolète, voire périmé. Cependant, son gouvernement a mis l’accent sur deux éléments clé dans toute dissuasion efficace de nos jours: les armes de destruction massive et les missiles balistiques. Combinés à des méthodes révolutionnaires de combat conventionnel et à la détermination et l’esprit combatif, ces éléments sont de nature à dissuader les américains de penser à une action militaire contre ce pays.

L’histoire récente a démontré fort à propos que les américains attaquent préventivement tout pays qui a le malheur d’être faible ou dans l’incapacité de se défendre en violation avec toutes les règles du droit international et en faisant fi des Nations unies. L’Afghanistan et l’Irak ont été
envahis alors que le premier était complètement en ruines et le second totalement désarmé.

L’une des particularités de la stratégie nord-coréenne est de combiner l’usage de l’artillerie et des missiles avec l’emploi d’armes non conventionnelles tout en exploitant au maximum la topographie de la péninsule coréenne: on estime que les quelques 18 000 pièces d’artillerie que le Nord déploie près de la frontière sont capables de déverser 500 000 obus de tous calibres par heure sur les forces américaines stationnées près de la DMZ et même sur Séoul. Un déluge de feu.

Les bases US de Yijong-bu, Paju, Yonchun, Munsan, Dinguchun et Pochun seraient à portée des feux de l’artillerie nord-coréenne dont les canons Goksan de 170 mm et les lances-roquettes multitubes de 240 mm, cachés profondément sous terre, sont d’une redoutable efficacité. En parallèle avec cet usage particulier de l’artillerie, la Corée du Nord dispose des forces spéciales les plus importantes en terme d’effectif dans le monde. Celles-ci sont estimées à 120 000 combattants groupés au sein de brigades d’infanterie légère, de brigades d’attaques aéroportées et de
transport naval. 25 brigades de commandos dont la mission est d’infiltrer les lignes arrières ennemies et d’attaquer les installations US en Corée du Sud, au Japon et au delà. Des planeurs et des aéroglisseurs (hovercrafts) sont utilisés par les forces spéciales nord-coréennes tout comme le vélo pour le combat en montagne (seules les armées suisse et autrichienne disposent d’unités de combat utilisant le VTT).

On ne connaît pas exactement le degré de détermination de ces troupes d’élite mais certains incidents ont largement démontré leur efficacité: en septembre 1996, un sous-marin nord-coréen échoue sur un rocher près des côtes de la Corée du Sud. Parmi son équipage deux membres des forces
spéciales nord-coréennes qui échapperont aux poursuites des troupes sudistes durant presque deux mois. Durant ce temps, ils réussiront à éliminer onze de leurs poursuivants. Durant un autre incident, des équipages pris au piège préfèrent se suicider plutôt que de se rendre. L’entrainement coréen basé sur les arts martiaux et une discipline de fer est bien connu à l’étranger et plusieurs armées dans le monde, notamment l’armée algérienne, ont adopté le style Guk Sul. Ceci contraste fortement avec le cas des forces irakiennes qui n’ont même pas voulu se battre lors de l’invasion américaine.

Enfin, les fortifications demeurent un élément clé de la stratégie nord-coréenne: entamés en 1960, tous les sites militaires stratégiques sont enterrés sous terre à des profondeurs rendant inopérantes les bunker-busters américains comme le B-61 mod 11 ou le GBU-28 à guidage Laser (taux de pénétration: 30 m). Le pays possède 8236 sites souterrains qui sont reliés par 547 km de tunnels. Au dessous de la capitale PyongYang, existe un immense souterrain.

1.67 million de tonnes de munitions et 1.46 million de tonnes de carburant y seraient stockés pour une éventuelle utilisation en temps de guerre. Enfin le pays dispose de 12 000 pièces de DCA et des SAM’s dont l’efficacité est loin d’être probante vu le développement prodigieux de l’aviation américaine. Néanmoins, les nord-coréens fabriquent leur propres missiles balistiques de moyenne portée (MRBM). On soupçonne à juste titre que les missiles balistiques iraniens ont été développées à partir de modèles nord-coréens. Et les nord-coréens ont bien fait comprendre qu’en cas
d’attaque américaine dirigée contre eux, ils n’hésiteraient pas à cibler le Japon avec leur force de missiles et même l’Alaska…Une attaque de missiles nord-coréen sur le Japon serait désastreuse pour les USA car cela les toucherait au cœur d’un dispositif clé de leur système financier de rente.

La Corée du Nord ne dispose pas de moyens avancés de guerre électronique. Ses moyens de contrôle et de communications dépendent encore de moyens mécaniques la rendant Paradoxalement invulnérable aux E-bombes US et aux brouillages radio-électromagnétiques. Toutefois, les américains pourraient utiliser des armes à haute énergie comme les rayons à micro-ondes (les mêmes que ceux utilisés par la téléphonie mobile)

Il ne fait pas le moindre doute que les USA sont capables d’infliger des pertes maximales à la Corée du Nord en cas de
conflit. Cependant, le coût humain et matériel d’une guerre avec un petit pays de 23 millions d’habitants ne disposant, certes que d’armes d’un niveau technologique dépassé mais combattant avec une détermination d’acier comme il le fit en 1950, et surtout de la bombe atomique, serait beaucoup trop élevé pour les américains. C’est pour cette raison qu’ils privilégient l’étranglement financier. Une stratégie qu’ils ont déjà essayé ailleurs.

Malgré sa contingence avec la Chine et la Russie, la Corée du Nord ne s’attend à aucune aide ou assistance de la part de ses voisins en cas de guerre avec les USA. Les nord-coréens savent qu’ils devront affronter seuls la super puissance mondiale avec leur propres moyens. Et malgré les moyens limités dont ils disposent, ils ont élaboré un plan stratégique et une doctrine militaire entièrement tournés vers l’offensive à outrance. Ce plan comporte deux volets: un volet conventionnel relatif à une guerre de type classique et un autre non conventionnel impliquant le recours à des armes de destruction massive.

Les stratèges US ont intégré la menace non conventionnelle dans leurs plans de guerre dans lesquels ils prévoient l’utilisation massive de missiles nucléaires tactiques dits de théâtre ainsi que d’ogives nucléaires d’une puissance comprise entre 25 à 80 kilotonnes. En outre, le plan de guerre US connu sous le code « 5027 » vise l’occupation de toute la péninsule coréenne et dépasse largement les objectifs avoués des politiques américains concernant l’élimination de la capacité nucléaire nord-coréenne et le changement de régime.

Diabolisée par la propagande américaine, la république populaire démocratique de Corée du Nord est l’un des rares pays au monde à avoir la volonté politique à engager une guerre totale avec l’Amérique. Les stratèges US reconnaissent eux mêmes cette volonté et savent qu’en cas d’attaque américaine, le plan de guerre Nord-coréen ne prévoit pas de conflit limité de basse intensité ou une guerre régionale comme le suggèrent trop souvent les analystes, mais une guerre totale au sens clausewitzien du terme.

La Corée du Nord qui a reconnu posséder l’arme atomique au terme d’une crise nucléaire avec les USA est confrontée actuellement à d’intenses tentatives d’étranglement financiers et économiques. C’est par des méthodes pour le moins infâmes, et c’est le moins que l’on puisse dire, que les américains cherchent par tous les moyens possibles à abattre le régime Nord coréen. Indubitablement, la Corée du Nord n’est pas le seul pays à être
confronté à la volonté de puissance et d’hégémonie des Etats-Unis d’Amérique; à des degrés divers, Cuba, l’Iran, la Libye, le Soudan, la Syrie et le Venezuela font face régulièrement à des menaces d’invasion ou de « changement de régime ». Néanmoins, certains d’entre eux, ont réussi à éviter une telle éventualité par un subtil jeu de concessions secrètes et de compromis d’intérêts tacites et l’adoption d’un modus vivendi implicite avec les grosses compagnies qui façonnent la politique étrangère américaine. La Corée du Nord fait figure d’exception sur ce registre.

Wissem Chekkat