«Que peut faire le mort entre les mains de son laveur ?»

Par Ammar Koroghli

Cité universitaire de Kouba. Quatre à cinq petits immeubles de trois à quatre étages. De petites piaules. Je fus logé avec un étudiant en médecine, discret et bosseur. Il admirait mes dessins et peintures à la gouache. A vrai dire, peu d’activités culturelles. Une sorte de poulailler. Nous y logions pour y dormir le soir. Le week-end, nous préférions descendre à Alger pour nous défouler d’une semaine de train-train.

Ile sans alentours rassurants. Tout en haut, l’Ecole normale supérieure (ENS) qui regroupait, outre des chambres, un restaurant universitaire où on nous servait des steaks savates (ça y ressemblait tellement qu’il était difficile de les trancher). Le soir, on se gargarisait de soupe pour se remplir la panse. Histoire de chasser la faim. Certains étudiants, n’ayant pas les moyens pour s’acheter des tickets pour manger, quémandaient littéralement le bol vide de l’un de nous pour s’approvisionner deux ou trois fois de suite pour se rassasier. A la cafétéria, immense par la superficie, mais emplie par le vide culturel à même de permettre une détente dont étudiants nous avions légitimement besoin.

Après un bref séjour à Ben Aknoun (certains snobs disaient alors Ben Ak). Les cours magistraux étant dispensés à Kouba à partir de huit heures trente du matin, nous devions nous préparer dès six heures pour pouvoir nous y rendre par bus. Quelle galère que le transport commun à Alger ! Surtout en hiver. Attendre durant parfois près d’une heure pour que pointe à l’horizon un bus qu’il fallait prendre littéralement d’assaut pour être sûr de pouvoir monter et faire partie des heureux élus au voyage. C’était tous les jours l’odyssée. Inutile de dire qu’en fin de journée, nous étions éreintés. Et sans Pénélope.

Outre que la nourriture universitaire laissait à désirer. Les salles de travaux dirigés avaient alors lieu dans des baraquements qui donnaient la désagréable impression d’être dans un bidonville. Bien entendu, certains s’en accommodaient fort bien. Nous, étudiants venant de l’intérieur du pays, avions trop misé sur un changement de nos mornes existences provinciales pour nous en contenter. Quelle ne fut notre désillusion ! Voilà pourquoi certains d’entre nous ont préféré troquer leurs chambres de Ben Aknoun, quartier plus prisé, pour une piaule de Kouba. On disait alors le Vieux Kouba. C’est dire si nous étions logés à la bonne enseigne. Mais comme dit un proverbe de chez nous : Que peut faire le mort entre les mains de son laveur ?

Avec le recul du temps, je me dis que cette politique était voulue pour nous abrutir de fatigue. Le week-end nous servant pour récupérer un tant soit peu nos énergies, nous ne pouvions ainsi nous concentrer sérieusement ni sur nos études, ni encore moins nous réunir en vue d’une quelconque action pour manifester notre colère quant à nos conditions d’existence pour le moins insuffisantes. A part un ou deux cours qui se sont révélés pertinents, telle l’histoire des idées politiques, le reste fut vraiment un gâchis de notre temps. Je résolus ainsi d’y remédier en pensant à changer et de discipline et d’université. Etudes littéraires à Constantine par exemple. J’y ai songé. Ce qui aurait eu au moins pour vertu de me rapprocher de ma famille.

Parce que nous manquions cruellement d’orientation, nous nous sommes tous concertés dans les rues et cafés de Sétif pour monter à l’assaut de l’IEP d’Alger. Mal nous en prit. A ce jour, il n’existe aucune forme de décentralisation de certains enseignements pour permettre aux étudiants des villes de provinces de suivre des études similaires à ceux de la capitale. Décidément Alger tourne toujours le dos au reste du pays. Elle demeure le lieu privilégié pour toutes activités culturelles d’importance nationale, outre qu’y ont été établies toutes sortes d’institutions dont la bibliothèque nationale.
                               
Le sort en décida autrement. Ma mère tomba gravement malade, il devint nécessaire de repousser les études universitaires pour plus tard. Le fils de maçon que j’étais pouvait encore attendre pour accéder au pinacle du savoir. La démocratisation de l’enseignement tant vantée révélait ses lacunes.

Ainsi, aller expliquer à nos responsables d’alors, civils et militaires confondus, votre situation d’indigence, d’aîné et de soutien de famille avec une mère souvent à l’hôpital, pour obtenir le plus élémentaire des droits. On rejetait alors sentencieusement votre requête (si ce n’est souvent avec le plus méprisable des mépris) au motif que vous avez fait des études supérieures. Ce qui acheva de m’affranchir sur le mode de gouvernement qui nous régissait alors. Il est hélas vrai que, souvent, on vieillit prématurément chez nous. «El maufissa» disait ma mère, pour évoquer le «mauvais sang», el ghoch oua eddoumar.

Ma mère souffrant le calvaire, j’admis qu’il me fallait aider ma famille pour nous en sortir un tant soit peu. L’un de mes camarades de classe me suggéra l’enseignement. Durant une année, j’enseignai dans un collège situé dans la wilaya de Sétif. A quelques vingt sept kilomètres, Aïn El Kébira. Sans formation particulière. Animé de ma seule volonté de vouloir me mesurer à la vie pratique et d’apporter ma quote-part au développement de mon pays. L’enthousiasme aidant. Il est vrai que ma mère malade, je n’eus d’autre choix que d’assumer mon rôle d’aîné, mon père étant décédé depuis quelques années déjà. Après une année à l’IEP d’Alger, j’avais résolu de faire une pause dans mes études. Il m’était impossible d’abandonner ma mère et mes frères et sœurs dans une situation d’indigence avancée. Ce fut une année autant laborieuse et harassante que riche d’enseignements. Sortir de la théorie anesthésiante pour servir quelque peu, ses idées.

Être utile autant à ses proches qu’à ses compatriotes. Je mis quelques semaines en été, pour accepter cette idée ; avec le recul du temps, je regrettais d’avoir entamé des études à Alger, situé à plus de trois cent kilomètres de la ville natale. Le TGV n’existait même pas à l’état de rêve. Sétif, wilaya martyre du 8 Mai 1945 et classée alors deuxième du point de vue démographique, n’avait alors pas d’université. Et lorsque celle-ci vit le jour quelques années plus tard, elle fut bâtie à la périphérie de la ville. Comme si le pouvoir craignait le savoir. Même l’indu occupant colonial y fit construire le seul lycée dans le centre-ville, quasiment face au siège du Département qui représentait l’Etat. Il faut croire que nos gouvernants, souvent incultes, craignent toujours les intellectuels et les hommes de culture.

Pour se rendre à Aïn El Kébira, il fallait prendre un car, le seul existant alors. Il était dans un état identique à celui du pays. Sous-développé à souhait. Ses voyageurs avaient la hantise de tomber en panne. Ce fut un combat de tous les jours. Près d’une heure à l’aller et une autre au retour. Traverser des terres labourées, des champs en jachère, de petits villages. Souvent, tôt le matin. En hiver, c’était une prouesse pour nous que d’emprunter ce car échappé au musée des vieilleries mais qui rendait néanmoins service, l’Etat ayant démissionné de sa mission de service public par l’octroi de cars rutilants à la direction des Transports de la wilaya.

Par moments, c’était l’Arche de Noé. Certains montaient avec leurs poules et moult valises, ils venaient les jours de marché pour vaquer à leurs affaires. L’Algérie profonde était là, avec ses souffrances quotidiennes. Le pays était au début de sa reconstruction. Je souhaitais apporter ma contribution.

Le car démarrait d’en face de la caserne de la ville, plus tard aménagée en parc d’attractions. Nous étions quelques-uns, partagés entre enseignants et surveillants, venus d’autres villes. Nous eûmes l’heur et le malheur d’être les pionniers. Le collège où nous fûmes affectés ouvrait pour la première année.

Au début, nous avions été logés au collège même. Nos repas, sommaires, étaient consommés dans une vieille gargote du village. Dans une ambiance bon enfant. Nous faisions bonne figure. Les habitants nous avaient à l’œil. Nous devions nous montrer dignes en qualité de pédagogues de leurs enfants. Nous nous acquittions du mieux que nous pouvions de notre tâche. Plus tard, nous avions pu manger au collège, à la même table que nos collégiens. Ce fut une leçon d’humilité.

Las, nous fûmes priés par la direction de céder les chambres à deux que nous occupions. La galère reprit de plus belle. Le fameux car oublié quelques semaines redevint notre moyen de locomotion obligé. Faire contre mauvaise fortune bon cœur. Le devoir estompait nos tracas.

Il est vrai que parmi mes collègues, Salah, Mokhtar, Abdelatif, Kamel, nous avions pu former une équipe à la fois pour assurer un travail des plus réguliers, mais également pour nous seconder. Je nous revois à plusieurs en photos. Notre vie était construite autour d’anecdotes et de mini-débats sur divers thèmes, en l’absence manifeste de lieux de détente. Au contraire, nous fûmes amenés à en créer pour stimuler nos élèves.

Ainsi, un petit journal fut mis en place pour susciter quelques vocations ; les meilleures rédactions en arabe et en français étaient publiées. Quelques groupes furent constitués pour remplir les rôles de troupes théâtrale et musicale. Nous réussîmes même à projeter des films. J’ai alors acheté des livres pour instituer une à deux heures de lecture par semaine dans les classes pour encourager à la lecture, ouvrages distribués à la fin d’année aux plus brillants collégiens.

Nous avions même fait du sport avec eux. Hélas, en guise de félicitations, nous reçûmes quelques réprimandes de la direction qui eut tendance à prendre nos initiatives pour autant de provocations surtout lorsque j’eus l’idée mise en pratique d’enseigner au personnel du collège les rudiments de la langue arabe. Je fus carrément considéré comme meneur.

J’eus même droit à l’extinction des feux en plein cours. Plus même, une colère injustifiée du dirlo en plein réfectoire. J’ai même été soupçonné de vouloir prendre sa place ! Tout cela à cause de mes initiatives de doter le collège de quelques activités qui manquaient cruellement. Une attitude d’un autre âge. Je terminai l’année tant bien que mal.

Après le concours de l’ENA, j’eus droit à une chambre que je partageais avec un autre de mes compatriotes, Azzedine. Je passai ma première année en internat, c’était le système de l’école. Amphi, réfectoire, télé ou chambre pour réviser.

A longueur d’année. Invariablement. Une caractéristique de l’école : l’appel en amont et en aval de chaque cours avec une note sur vingt en fin d’année. Une note pour l’assiduité. Il nous arrivait de nous échapper les week-ends pour descendre à Alger-ville pour dépenser un peu de notre jeunesse et de notre porte-monnaie.

Il fallait bien sûr compter avec le problème de transport, le bus venait quand il voulait. Nous prenions notre mal en patience, plaisanteries aidant. Ce fut une année d’assimilation du système de l’école et des cours magistraux. Certains de nos profs d’alors ouvraient leur registre consignant leurs cours pour les dicter carrément. Rarement, nous vîmes l’un d’eux nous convier à débattre des thèmes et chapitres du cours.

En somme une pédagogie très scolastique. Quant aux stages, ils se déroulaient dans les entreprises d’Etat et les collectivités locales ; là aussi, rares furent les responsables de ces institutions qui nous permirent réellement d’apprendre la vie économique et administrative du pays. Sans doute, jaloux de leurs postes.

Ma mère décéda entre temps. Je passais ainsi un premier trimestre en internat, ma sœur et mon frère étant restés seuls à Sétif. Sous la protection de l’une de nos voisines qui avait elle-même plusieurs enfants.

Cette situation étant intenable, j’ai demandé et obtenu difficilement un logement dans un immeuble de l’ENA situé à l’extérieur de l’Ecole ; ce qui me permit de les ramener. Je devins donc externe. Il est vrai que j’eus plus de liberté dans mes mouvements même si le bus pour m’y emmener se faisait souvent désirer. L’immeuble et le logement en question étaient plutôt vétustes, sans grande commodité ; pas de chauffage en hiver, pas de chauffe-eau pour pouvoir se laver. Sur le marché, il n’y en avait pas ; j’eus beau chercher dans les quatre coins d’Alger.

C’était là aussi l’un des nombreux aspects négatifs du système, la pénurie érigée comme l’un des points cardinaux de gouvernance. Le réfrigérateur, la machine à laver, la cuisinière et même la télévision étaient des denrées rares. Des produits subversifs ! Mon frère fut employé malgré sa minorité dans une pompe à essence, géré par un ex-gradé de notre glorieuse armée ; il habitait dans l’un des quartiers huppés de la capitale. Hydra où il semblerait qu’il ait eu quelques biens immeubles qu’il louait.

Ma sœur s’arrangeait pour manger avec certaines voisines avec lesquelles elle sympathisa ; quant à moi, je continuai de manger à l’Ecole, le soir avant de rentrer chez moi. En hiver, nous posions à même le sol le réchaud à gaz qui nous servait pour la préparation de nos repas pour nous réchauffer.

Alger, un bonheur pour un provincial ? C’était le train-train habituel ; la vie universitaire de Ben Aknoun à Hydra, en passant par Kouba, ne fut pas des plus enviables.

Repas des plus chiches, moyens de transports réduits, amphithéâtres bondés, culture avoisinant le degré zéro. Les cités ne prêtaient guère à l’optimisme. N’étaient-ce les quelques rencontres entre amis, l’existence aurait ressemblé à une existence frelatée; ce qui poussait alors bon nombre d’étudiants à se réfugier dans les bras de Bacchus, à l’ombre des discours enflammés de révolutionnarisme à l’échelle nationale.