Place des Dauphins, Staouéli, 15h. Nous devons assurer la couverture d’un rassemblement prévu à 16h auquel avait appelé le comité intercommunal de Aïn Benian-Staouéli.

En avance d’une heure sur le rendez-vous, nous prenons la température en sirotant un thé en compagnie de notre collègue Samy, reporter-photographe. Deux camions de la police et un 4×4 sont positionnés sur l’artère principale. 15h30, les policiers, harnachés comme il se doit, commencent à occuper la placette.

Les participants au rassemblement, de leur côté, jaugent discrètement les lieux et se tiennent à la périphérie de l’agora pour ne pas se faire épingler.

A mesure que les minutes s’égrènent, une certaine nervosité gagne les policiers. 15h50, Hamid Ferhi, militant du MDS et membre actif du comité intercommunal, accompagné de deux militants de la cause démocratique, prenait place dans un café attenant à la place des Dauphins.

Il n’avait pas entamé son café que les policiers se sont rués sur lui pour l’empoigner brutalement et le conduire manu militari vers un fourgon de police. C’était le signal. La police avait donc décidé que le rassemblement n’aurait pas lieu et tenait à «neutraliser» d’emblée les principaux animateurs d’une manifestation qui se voulait pourtant résolument pacifique.

Les policiers reviennent très vite à la charge. Une grande confusion s’installe. Les badauds suivent, impuissants, incrédules, la scène. Ils ne comprennent pas ce qui se passe. Ils voient bien qu’il n’y a ni casse ni casseurs dans le périmètre fortement quadrillé par la police. Un homme en costume beige qui sortait de la mosquée d’en face, et qui voulait participer au rassemblement, est sévèrement rabroué.

Un agent de l’ordre, armé d’un gourdin, vocifère : «Edennaw gaâ lel qahwa ! Parquez-vous tous dans le café !» S’ensuivirent des vérifications de papiers inopinées. Un policier s’approche d’une table à laquelle étaient agglutinés quelques jeunes. Il vérifie les pièces d’identité et voilà qu’il ordonne aux trois jeunes assis de le suivre. Deux parmi eux n’étaient autres que les fils de Hamid Ferhi, dont un mineur.

Cela semblait suffire pour faire d’eux des suspects. Les vives protestations des amis de Hamid et des autres participants à ce rassemblement avorté n’y font rien.

«Je suis un extraterrestre !»

Cette première démonstration musclée étant faite, les policiers se chargent de notre cas. Il est vrai que nous leur avons quelque peu facilité la tâche : nous prenions des notes d’une façon ostentatoire pendant qu’ils accomplissaient leur besogne. Fatalement, leur chef finit par s’en agacer et le montre avec véhémence : «Vous, qu’est-ce que vous faites là ? Présentez-vous ?» martèle-t-il.

Scandalisés par les scènes auxquelles nous venions d’assister, nous ne nous montrâmes guère coopératifs, devons-nous l’avouer. «Je suis un extraterrestre», lançons-nous avec une franche impertinence. Une réplique qui aura pour effet de sortir nos «matons» de leurs gonds. «Présentez-vous, j’ai dit ! Donnez vos papiers !» Nous refusons là encore d’obtempérer. Nous leur rétorquons : «Hadi hogra ! »

C’est une injustice flagrante ce que vous venez de faire. Vous ne savez pas qu’on est libres et indépendants depuis 1962 ?!» Une meute de policiers se jette sur nous. Ils s’acharnent à nous arracher des mains les feuilles pliées sur lesquelles nous griffonnions nos petites notes, ainsi que notre stylo. L’un d’eux lâche : «Hadou houma elli yechaâlou fe’nnar. Ce sont ceux-là les pyromanes.» Leur chef s’égosille : «Aya eddouh ! Embarquez-le ! Et passez-lui les menottes ! Ça lui apprendra à se moquer de nous !» Un de ses éléments s’exécute et nous passe les menottes sans ménagement.

Les poignets rudement attachés derrière le dos, nous serons escortés ainsi jusqu’au véhicule de la police tel de vulgaires délinquants, sous le regard ébahi de la foule. C’est la première fois que nous subissions un tel traitement. Pourtant, nous avons l’habitude des arrestations policières, mais cette fois, l’agressivité de la police et la brutalité des rafles sont montées de plusieurs crans. Nous nous voyons ensuite jetés à l’arrière d’un véhicule de marque Volkswagen.

Un Caddy. Dans le petit panier à salade, il y avait déjà les deux fils Ferhi ainsi que le jeune qui était attablé avec eux. Il était lui aussi menotté. Le contact métallique des menottes est affreux. Terriblement dégradant. Cela a le goût de l’injustice. Un policier fouille notre sac dans le véhicule et en extirpe notre carte de presse. «Vous êtes journaliste ? Pourquoi vous n’avez pas voulu décliner votre identité ?» hurle-t-il, avant de nous abreuver d’un flot d’obscénités : «PD ! Aghyoul (bourricot)! On vous dit de vous présenter et vous nous répondez : ’je suis un extraterrestre ?’

On va vous présenter devant le procureur et vous allez vous expliquer avec lui !» De notre côté, nous répliquons : «Walech tahagrou fe echaâb ?» (Pourquoi matez-vous le peuple ?)


«Hadi hiya bled el îzza wel karama»

16h05. Le trajet vers le siège de la sûreté urbaine de Staouéli est court. Chemin faisant, les gens nous décochent à travers la large vitre arrière des regards hébétés, angoissés, parfois compatissants. La stupeur règne sur la ville. Très vite, nous sommes introduits dans un bureau où nous serons entassés tous les cinq car l’homme au costume beige est bientôt arrêté lui aussi. Le rassemblement se tient désormais sous les auspices de la police, songeons-nous. Djamel, un jeune commissaire, ordonne de nous enlever les menottes. L’homme en costume beige fulmine : «Je ne vous pardonnerai jamais de m’avoir insulté par le nom de ma mère ! Hadi hiya bled el îzza wel karama ?! C’est ça une Algérie forte et digne ! (slogan de campagne de Bouteflika, ndlr)». Des officiers de la police judiciaire remplissent une fiche de renseignements pour chacun d’entre nous.

Cette formalité accomplie, c’est une interminable attente qui commence en ballottant d’un bureau à l’autre. Djamel, le jeune commissaire, nous invite dans un bureau mitoyen pour un premier entretien. Essayant d’expliquer ce qui nous a valu cette interpellation, il lance : «Vous savez, vous, vous dites nous allons tenir un rassemblement pacifique. Mais nous, nous avons d’autres informations que vous n’avez pas. Et ce que vous ne savez pas, c’est qu’à 250 m de l’endroit où vous étiez, nous avons mis la main sur 10 bouteilles d’essence. Ailleurs, nous avons débusqué des pneus prêts à être utilisés. Selon des informations sûres, il y avait un groupe qui allait profiter de votre rassemblement pour faire des actions qui allaient porter gravement atteinte à l’ordre public.»

Le commissaire part ensuite de cette confidence : «Nous consentons d’énormes sacrifices, mais malheureusement, personne ne reconnaît notre mérite. Dans les films américains, l’image du policier est valorisée, dans les films français aussi. Mais chez nous, quoi que nous fassions, notre image reste toujours exécrable. Que faut-il que nous fassions pour avoir les faveurs du peuple ? Peut-être faudrait-il changer la couleur de cet uniforme ? Je crois que c’est une haine qui puise ses racines dans l’époque coloniale. On continue à voir en nous l’image du colonisateur d’hier. Pourtant, nous sommes exactement comme vous et pour nous aussi, le sucre et l’huile sont chers.»

Arrestations préventives

L’homme tente de justifier l’intervention musclée de ses hommes en ajoutant : «Ce n’est pas le moment pour ce genre d’actions, Monsieur. Vous n’avez pas la moindre idée de ce que nous endurons au quotidien depuis plusieurs jours. Nous essayons à grand-peine de ramener le calme, et vous, vous venez tout gâcher.» Et d’évoquer l’argument des «arrestations préventives» pour expliquer cette vague d’interpellations. La police a besoin de noms.
De boucs émissaires. Et Hamid Ferhi est présenté comme un «meneur».

Dans les couloirs du commissariat, nous demandons justement de ses nouvelles. «Ils l’ont emmené à Zeralda», indique l’un de ses fils. C’est mauvais signe. Mais à notre grand soulagement, Hamid est rapatrié vers le commissariat de Staouéli. Le commissaire principal Rachid B. nous reçoit tous les deux, en aparté. «Avant, tu jouais la défense, maintenant, tu joues l’attaque», le pique-t-il. «Ah, non, j’ai toujours joué l’attaque», riposte Hamid. Le commissaire interroge le fougueux militant sur l’origine d’une liasse de tracts qu’il avait sur son bureau : «C’est toi qui a rédigé ce tract ? Allons, avoue, c’est ton style.» «Non, ce n’est pas mon style, j’écris mieux que ça», fait Hamid du tac au tac. Dans un autre tête-à-tête avec le chef de la police judiciaire, ce dernier nous interroge sur nos opinions politiques. «Vous êtes de quel courant ? Abrika ? Vous êtes de gauche ?» C’est l’une des obsessions de la police en ce moment : qui manipule qui ?

L’ambiance alternait ainsi entre interrogatoire, petites confidences de commissariat et des moments de tension. Comme cette séquence où un officier entre intempestivement et ordonne sèchement à l’un des subalternes de saisir nos téléphones portables. L’attente commence à se faire longue. Bientôt, des officiers de la PJ font irruption. Ils se dispatchent les «clients» du jour pour les auditionner officiellement.

Le jeu des questions-réponses est assez serré. «Mais pourquoi vous n’avez pas demandé d’autorisation ? Vous ne pouvez pas faire de marche sans autorisation, vous le savez !» demande l’officier qui a hérité de notre dossier. En marge du PV d’audition qu’il tape sur son clavier, on peut lire le motif de notre interpellation : attroupement non autorisé et distribution de tracts. En haut du procès-verbal, il est fait mention de l’arrestation des «moudabirine», les «cerveaux», de l’opération.

D’ailleurs, une bonne partie de l’interrogatoire tourne autour de notre relation avec Hamid Ferhi : «Le connaissez-vous personnellement ? Vous a-t-il appelé la veille du rassemblement ? Avez-vous l’habitude de vous appeler mutuellement ?

Etes-vous membre d’un parti politique ? Attention, on va vérifier dans les archives !» Le policier s’évertue, en outre, à décrypter nos notes gribouillées sur la feuille de papier, à présent froissée. A la fin, il imprime le PV d’audition avant de nous inviter à le relire et à le signer. 19h40. Nous sommes invités à une visite médicale pour un «certificat de bonne santé».

Retour au poste. Le commissaire Rachid B. nous tend pièce d’identité et carte de presse, et nous lance un au revoir hâtif. «Yak on vous a bien traités», sourit-il. Il est 20h.

Omar Belhouchet, le directeur général d’El Watan, vient en personne nous récupérer. A l’heure où nous mettons sous presse, Hamid Ferhi et ses deux fils doivent comparaître devant le procureur près le tribunal de Chéraga pour «tentative de rassemblement pacifique»…

Mustapha Benfodil
El Watan