Universitaire, écrivain, journaliste, Fodil Boumala est également fondateur et administrateur sur Facebook de Res Publica II , un espace de réflexion, de débat intellectuel, politique et culturel sur l’Algérie.

Interview

Algerie-Focus.com : Vous animez depuis un moment sur Facebook, Res Publica II, un espace de débats politiques dédié à  l’Algérie. Pouvez-vous nous parler de ce projet de Deuxième République, les raisons de son lancement et  les grandes lignes qui le caractérisent ? 

Fodil Boumala : L’idée de Res Publica II repose sur deux principes :

a) La Réflexion et le débat pluriel : Il est à ce propos primordial de redonner vie en Algérie au verbe « Penser » car elle échappe intellectuellement parlant à la rigueur et à la maîtrise des problèmes structurels qu’elle connait. C’est une façon aussi de résister et au totalitarisme et au charlatanisme qui se rencontrent par intérêt dans leur guerre annoncée à tout « Cogito » et à toute subversion contre le statu quo, l’irrationnel et les mythes non fondateurs.

Toute réflexion de ce genre implique une fouille dans les non-dits, les vérités de fait et les mensonges institutionnalisés. A cet effet, seul le débat contradictoire peut forger un idéo-moteur capable de grandes métamorphoses sur nos psychés et mentalités.

b) L’action engagée : A travers son ambition citoyenne, Res Publica II offre à ses amis un cadre d’engagement différents des structures classiques. Comme son nom l’indique, son contenu comme ses objectifs sont d’ordre politique. Son développement se dessine au fur et à mesure de l’évolution de ses chantiers et de ses modes opératoires. Elle compte actuellement plus d’une dizaine de sous espaces (Politique,Science et Culture,Economie,Droits de l’Homme,Société civile, etc) tels que : Le grand entretien, Position, Entreneurship, Action Citoyenne, Opposition,
Expériences des Nations, A tout lecteur, un livre !, La Mélodie secrète, Mon droit, Mon humanité , Arts et Écriture, Le Forum de Res Publica II ! etc.

Res Publica II lance des bureaux de correspondance à travers le monde à l’instar de celui au Canada.

Donc, ce triptyque Réflexion-Débat-Action tente un apprentissage collectif de la vie et de la force des idées, de l’écoute et de la communication, de l’adversité intellectuelle et politique, du sens commun et de l’espace public et surtout de la rupture.

Sans m’étaler sur la philosophie, les fondements et les missions de Res Publica II (ce que les internautes peuvent lire sur notre page/site web), je dirai qu’il ne s’agit nullement d’un chiffre mais d’une vision active et d’une alternative, c’est-à-dire d’une autre Algérie.

2- Vous êtes l’un des rares intellectuels algériens à avoir compris l’importance du média Internet dans l’avancement de la réflexion politique, culturelle, économique,… en Algérie. Pourquoi les autres ne suivent-ils toujours pas ? 

Vous savez l’intellectualité est avant tout un effort et un engagement. Et vous n’êtes pas sans savoir aussi que le contact à la technologie bouscule les mœurs et les mentalités. Pour des raisons d’age, de paresse ou de formation, beaucoup parmi nos « intellectuels » ou « politiques » ne connaissent pas encore l’alchimie des Technologies de l’Information et de la Communication (TIC).

Ils continuent à les concevoir comme espace de divertissement ou réservé aux jeunes. Il y a aussi,il faut le dire, la peur du débat ,de la prise de position publique et de ce que Karl Popper appellerait « La société ouverte ».Et de nos jours,il n’y a pas plus ouverte que « La société mondiale des internautes ».D’ailleurs,la révolution des cinq prochaines années sera celle du Citoyen-Web où toutes les réalités passeront par le virtuel.

A ce propos, nos « élites » témoignent d’un retard flagrant comparativement à nos voisins immédiats.

Comment expliquez-vous votre choix de passer par le réseau social Facebook pour diffuser vos entretiens et autres publications et pas un autre, comme les blogs par exemple. Sachant que cela risque de vous cantonner dans un espace limité qui échappe d’emblée aux personnes qui ne sont pas abonnées à votre compte ? 

Dans un pays fermé où la presse papier ne tolère pas certaines plumes, où l’audio-visuel, service public nous disent-ils, est confisqué par un pouvoir privé, où l’espace public aussi est interdit, que nous reste t-il pour pouvoir nous exprimer librement ?

Donc, Facebook n’était pas un choix de départ. Internet est pour moi une patrie nouvelle qui ne s’oppose pas à ma liberté ni à ma citoyenneté ou à mon existence. Ma plume, ma voix et mon image ressuscitent et se conjuguent sans grandes difficultés avec celles de mes compatriotes et de toute l’humanité.

Facebook, par ailleurs, est d’abord un réseau qui offre le cadre et l’outillage nécessaire (et gratuit aussi) pour mettre en évidence l’esprit et les missions de Res Publica II.

En dehors du filtrage policier, il a certes, ses limites mais il reste le plus approprié pour un bénévole comme moi. J’ai bien sûr essayé « le blog », je prépare parallèlement un site web dynamique et j’exploiterai toutes les nouvelles formes d’expression et d’échange.

Un important mouvement de protestation populaire secoue le Maghreb depuis le début de l’année et semble s’étendre à d’autres pays arabes. Cela a abouti à la chute du gouvernement Ben Ali en Tunisie. Quelles en seraient les conséquences sur les autres régimes, notamment le régime algérien ? 

Le pouvoir d’Alger fait le sourd, le muet et l’aveugle. Tel un schizophrène, il glorifie sa faillite, généralise sa misère et ne cesse de se convaincre qu’il est « le Bon », la jeunesse « la Brute » et est « Truand ».celui qui s’oppose à lui et le met à nu. Il se trompe aussi bien sur sa force répressive que sur les « faiblesses » de la société. Sans les émeutes et sans toutes les résistances, le pouvoir est déjà, symboliquement et politiquement, à terre. Sans légitimité, et sans immunité, le compte à rebours de sa fin est déjà enclenché. Il est irréversible !

Le pourquoi est connu, le comment ne tardera à se définir : Soit part un départ volontaire soit par une mise à la retraite imposée par « les opprimés » que nous sommes. Un départ plus rapide que n’a duré la chute du Mur de Berlin, n’a survécu le Parti-Etat soviétique ou leur ami Ben Ali. Malheureusement pour le cas de l’Algérie,le coût sera aussi cher que ce que nous a coûtés le pouvoir de Bouteflika et de ses alliés militaires ou civiles depuis 1999.

La révolte en Tunisie a vu l’implication de la classe politique de l’opposition en exil, mais également d’une partie de l’élite tunisienne, je pense aux avocats notamment. En Algérie, la contestation a été portée quasiment que par des jeunes. L’opposition officielle semble enfin réagir. Comment analysez-vous cette situation ?

En Tunisie, l’école et la classe moyenne n’ont pas été fondamentalement détruites par la nomenklatura répressive au niveau de la décision et/ou le RCD comme parti/Etat de vassalisation de la société. Exactement le contraire en Algérie !

Le pouvoir a utilisé toutes ses armes de destruction massive (incompétence, corruption, terreur,…) pour faire de l’école un lieu de « désapprentissage » et de « dé-citoyenisation » et de la classe moyenne, en difficulté de grossesse et d’accouchement, son véritable ennemi. Et ce malgré les discours politiques et les dépenses publiques.
Par conséquent, il a, aujourd’hui, en face de lui « les ennemis » qu’il a produits lui-même.

Pour répondre à l’autre volet de votre question, la sociologie des mouvements sociaux et celle des élites nous apprennent que la contestation en Algérie est souvent de nature subversive. Ce qui fomente sans cesse des foyers de tension explosifs permanents.

La raison est que le pouvoir, par peur des forces alternatives, a démantelé l’ensemble des réseaux intermédiaires de médiation ou de résolution de conflits.

L’Etat de type central unitaire gangrené par un pouvoir sécuritaire et corrompu a accentué la bipolarité Centre/Périphérie et fait que le principe de « l’interdépendance » devienne impossible à mettre en œuvre. La périphérie dans ce cas précis prend le sens de la marginalité et de l’exclusion.

Par contre, le Centre devient le mal à éradiquer. Et dans toutes situations de changement par le bas, la périphérie se transforme en centre de légitimation et de rupture souvent violente. La grille d’analyse applicable à l’Algérie d’aujourd’hui n’est pas loin de ce schéma.

Pour conclure, la nouvelle équation de crise remettra en cause les élites dites classiques et enfantera, par conséquent, une nouvelle élite qui substitue l’action à la revendication et la prise du pouvoir à la soumission au pouvoir. Pour ce qui est de son contenu idéologique, sauf naissance de « leaders éclairés et crédibles », la tendance lourde sera celle d’un romantisme « patriotique » ou d’un « nihilisme » chaotique.

Pour le moment,ni le pouvoir ni l’opposition ou même les universitaires n’arrivent à comprendre ou à suivre la dynamique de la nouvelle société post-traumatique,c’est-à-dire celle qui est née dans la guerre civile et qui grandit dans le vide.

Pourquoi les militants du RCD s’étaient peu mobilisé pendant la marche (on parle de quelques centaines de personnes seulement). Que pensez-vous de Saïd Saâdi, les reproches qu’on lui fait sur sa « proximité » avec Toufik, le patron du DRS (câble wikileaks, ndrl) et le fait qu’il occupe toujours le poste de président du parti depuis 20 ans ?

Face à la machine policière et à la stratégie d’isolement de la capitale, je ne sais franchement pas si un autre mouvement ou parti politiques, hormis les alliés de Bouteflika qui ne souffrent aucunement des dispositions de l’état d’urgence, pouvait mieux fait que le RCD.

Je ne suis pas de ce parti mais j’ai marché pour la symbolique d’une part et l’affirmation de ma citoyenneté et de mon rejet de ce pouvoir d’autre part.

Politiquement et même à titre personnel, je connais Dr Saâdi depuis presque une vingtaine d’années. Je trouve qu’il a beaucoup évolué en termes de démarche et de communication politiques. Ce qu’on reproche à Saâdi est, en réalité, connu de tous sur la place d’Alger.

Cela ne mérite pas de telles attaques même si, il faut le dire, un homme politique devrait éviter de pareilles situations. Pour son éventuelle « proximité » avec le patron du DRS, il faudrait à mon avis inverser la question : Pourquoi un commis de l’Etat comme le général major Mohamed Mediène dit Toufik se frotte t-il à des hommes politiques alors que la Constitution le lui interdit ?

A titre de citoyen, il est de son droit de faire de la politique mais à titre de civile et en dehors de l’institution militaire.

Pourquoi Saâdi est à la tête du RCD depuis vingt ans ? Il faudrait le demander aux militants car c’est une affaire interne à ce parti.

Comment voyez-vous l’avenir de l’Algérie à court terme, sur les plans politiques et économiques particulièrement ?

Incertain et risque de rappeler beaucoup de nos malheurs passés. L’ultime occasion qui nous reste pour réussir une transition démocratique sérieuse et un take-off économique réel en dehors de la rente pétrolière, est celle d’un mouvement national citoyen conduit par une nouvelle génération qui saura détacher l’Etat de droit du pouvoir, réinventer le politique, transformer l’intelligence en gouvernance et donner un sens véritable au « vivre ensemble »

Interview réalisé par Fayçal Anseur pour http://algerie-focus.com/