Par Ahmed ROUADJIA

En qualifiant l’explosion de colère des jeunes en octobre 1988 de « chahut de gamins » suivie subséquemment d’un massacre innommable de plusieurs centaines d’entre eux, l’ex-président de l’Amicale des Algériens en Europe, Ali Ammar, fut immédiatement gratifié d’un poste de ministre de l’information avant d’être nommé ambassadeur d’Algérie en Afrique. En caractérisant une partie des jeunes émeutiers de janvier 2011 de « criminels », M. Daho Ould Kablia, Ministre de l’Intérieur et des Collectivités locales, ne fait en fait que reproduire et confirmer la tendance invariante de l’idéologie du régime politique à considérer toute manifestation revendicative, pacifique ou violente, comme un acte attentatoire contre l’Etat, la nation ou le peuple.

La réponse qu’il a toujours jugée comme juste ou appropriée à de telles manifestations, c’est la manière « musclée » dont le pénal n’ en est que l’expression achevée. Les hommes de ce régime dont beaucoup ont pourtant été des nationalistes chevronnés, anti- colonialistes, comme Ould Kablia lui-même, n’ont pas pu ou voulu se départir de leurs vieilles certitudes, et qui sont l’envers négatif de la souplesse de l’esprit, de la nuance, de l’aptitude à s’adapter à l’air du temps, aux circonstances et à l’évolution du monde actuel qu’ils regardent encore et toujours avec les lorgnettes des années cinquante.

Frappés d’un autisme incurable, ce régime et les hommes qui le perpétuent, se considèrent comme les détenteurs d’une vérité absolue et immuable ; ils ont toujours raison envers et contre tous. Ils n’admettent ni contradiction ni raison concurrente, ou très difficilement. Tous ceux qui s’écartent, même d’un iota, de l’idéologie rigide qui structurent leur pensée, représentations du monde et actes politiques, sont considérés ou bien comme des « déviants », ou bien comme des anti- nationaux en puissance.

Les émeutiers passés au crible par M . Daho Ould Kablia

Fort d’une idéologie rigide et figée, héritée du nationalisme d’antan, populiste et révolutionnaire, nos dirigeants prisent plus l’autoritarisme que la raison politique que fonde l’esprit d’écoute et de délibération. D’où leur tendance fâcheuse à vouloir traiter les problèmes politiques et sociaux qui surgissent à la surface en termes de « force » ou de coercition. D’où le recours, parfois abusif, au pénal comme mode de gestion des crises et des conflits sociaux.

La manière avec laquelle M. Daho Ould Kablia, a commenté les émeutes récentes, résume de manière fidèle la pensée dominante de tous ses pairs qui participent à la reproduction indéfinie de ce régime depuis 1962.

Dans une interview qu’il a accordée au journal de 20heures de l’ENTV en date du 8 janvier, M. Ould Kablia minimise d’abord les émeutes avant de criminaliser les actes de ces jeunes désespérés. Se faisant le défenseur de l’Algérie et du nationalisme algérien, il accuse d’une part ces jeunes révoltés de donner au pays une image négative à l’extérieur, et, d’autre part, les télévisions étrangères qui auraient tendance à grossir de manière démesurée les émeutes…ces violences donneraient l’occasion aux « ennemis de l’Algérie » de s’en réjouir, selon le ministre de l’Intérieur, d’amplifier une situation qui « ne correspond absolument pas à la réalité ». La réalité, selon lui, c’est que les télévisions étrangères mentent en prétendant que le peuple algérien vit dans « al miséria » ( la misère) et qu’il ne mange pas à sa faim (« maouche Yakoul »), ce qui relèverait d’une volonté délibérée de falsifier l’image de l’Algérie, d’après le ministre.

Ce mektoub qui fait une victime…

Dans un langage fait d’un mélange cocasse d’arabe dialectal et d’un français aussi démodé qu’ approximatif, le ministre de l’Intérieur tente de minimiser la gravité des évènements tout en se contredisant. Tantôt, il déclare que les évènements ont été amplifiés, tantôt il reconnaît leur gravité, qui, en dépit de tout, n’ont fait, dit-il, que trois victimes, dont l’une a été retrouvée carbonisée dans l’hôtel incendié à Tidjellabine et elle ne l’a été en fait que par « son mektoub » ( !). Le mektoub seul aura donc retranché très tôt à la vie ce jeune que fut Taïeb Ghaimi, 19 ans ! Quant à l’autre victime dont il n’a pas cité le nom, mais qui serait le jeune Azzeddine Labza d’Ain Hadjel, qui avait vingt ans, elle était retrouvée «  allongée parterre on ne sait comment, tuée probablement par ses compagnons … ».

Seule la troisième victime (Abdelfatah Akriche ?) reconnaît le ministre, a été effectivement tuée suite à une « bévue » de la police…

La criminalisation des revendications sociales et politiques

Les trois victimes, les 800 blessés et les 1100 arrêtés durant ces quatre jours d’émeutes seraient des hors-la-loi, et le ministre de l’Intérieur le pense haut et fort puisqu’il qualifie sans nuances tous ces révoltés de « criminels », de trafiquants de drogue, de voleurs et de contrebandiers, etc.

Qu’elles soient violentes ou pacifiques, les revendications sociales qui ne cadrent pas avec la vision étriquée et autoritaire du régime sont réputées illégitimes et n’appellent pas un traitement politique, mais une réponse pénale. Ce n’est pas seulement l’état d’urgence instauré depuis près de 20 ans qui justifient et expliquent de telles mesures scélérates, et donc anticonstitutionnelles.

Ce sont les schèmes de pensée qui structurent la représentation archaïque et régalienne des hommes du pouvoir qui expliquent le culte absolu qu’ils vouent à la force saisie comme moyen approprié et quasi exclusif de «  la bonne » gestion des affaires publiques. Cette vision unilatérale se fait évidemment au détriment du droit et de la réflexion politique qui se trouvent être au cœur des préoccupations essentielles des Etats modernes.

Prisonniers d’une conception qui accorde la part belle à l’autoritarisme qui fait l’économie systématique de la réflexion et de l’intelligence politique, ces hommes du pouvoir n’ont retenu de la science juridique, et donc du droit saisi dans ses divers contenus, que sa dimension pénale. De là s’explique le dévoiement de notre droit réduit à son seul contenu répressif ou presque.

Le langage tout comme les actes politiques de nos dirigeants s’en ressentent de manière profonde. Le travail à la chaîne que mènent au quotidien nos cours pénales en est le témoignage éclatant de la criminalisation des actes et des revendications, violents ou pacifiques, des citoyens lésés ou privés de repères sociaux, culturels ou politiques.

Les propos de notre Ministre de l’Intérieur sont à cet égard fort significatifs de la mentalité qui informe l’esprit de nos dirigeants et préside à leurs actes politiques. Dans une interview qu’il a accordée à un journal électronique, il précise bien que« les personnes impliquées dans des blessures graves, dans les attaques contre les citoyens relèvent de la cour criminelle. Elles vont être passées en flagrant délit. »

Pour lui, ces émeutiers dont il admet le mal-vivre constitue une minorité radicale qui s’est placée « en position de fracture totale par rapport au reste de la société.

Leurs agissements criminels faits de violence, de destruction et de vols n’ont épargné ni les biens publics ni les biens privés. Ils s’en sont pris aux intérêts de citoyens de condition modeste dont les magasins ont été pillés et leurs voitures incendiées. Ces jeunes n’ont obéi qu’à des instincts revanchards car ne mesurant pas toutes les conséquences de leurs actes. » ( Cité par El Watan 10 janvier 2011, p.3).

Ils risquent d’être condamnés à de lourdes peines, allant de 1 à 2 ans de prison ferme, voire pour certains jusqu’à 10 ans doublées d’amendes.

Les jeunes sont coupables de violences gratuites et immotivées

A en croire notre ministre de l’Intérieur qui dit ne s’occuper que de « l’ordre public » et non de la politique qui ressort de la compétence du Président et du Premier ministre, les jeunes émeutiers sont habités d’une violence consubstantielle à leur « nature », qui n’a aucun rapport avec la situation politique et économique de l’Etat dont le caractère sain n’est contesté que par l’opposition et « les ennemis de l’Algérie ». Le pouvoir et les politiques qu’il avait à conduire et qu’il conduit ne sont nullement responsables de ces explosions cycliques et soudaines de la jeunesse. Les causes en sont ailleurs.

Elles résideraient dans le caractère intrinsèquement violent de celle-ci. Contrairement aux jeunes de la génération de 1990 et de 2000 dont on a découvert, selon le Ministre, les « problèmes » qu’ils considèrent comme « insolubles pour leur avenir », ceux d’aujourd’hui se signalent par « une dose de violence plus importante qui est justement née de cette période qu’ils ont vécue lors de la décennie 90. Ils sont extrêmement nihilistes et pessimistes. Il y a des raisons que nous connaissons: le manque de loisirs, une scolarité perturbée, un milieu familial désintéressé, l’influence de la rue et des médias étrangers. Il y a des besoins différents des besoins des jeunes d’autres époques. Ils aiment toutes choses qu’ils ne sont pas en mesure d’acquérir autrement que par le vol, par la contrebande, le trafic de drogue. Ils ne trouvent pas de dérivatif dans la musique, le sport, les voyages. Leur univers c’est la rue de leur quartier. »

Les petits larcins et les grands vols

Mais tous ces facteurs négatifs cités par le ministre ( manque de loisirs, scolarité perturbée, milieu familial démissionnaire, influence de la rue et des médias étrangers…)auxquels s’ajoutent le chômage et le désœuvrement ne constituent –ils pas la cause qui mène justement ces jeunes vers ces chemins dangereux que sont le vol, la contrebande, le trafic de drogue ? Mais que représentent ces petites rapines au regard des grands détournements , de la contrebande, du trafic en tous genre opérés sur les ressources de la nation par certains de ces hauts dignitaires du régime ? Que représentent ces petits larcins commis par des jeunes exclus ? Les grands marchés de la SONATRACH, de l’autoroute EST-OUEST, l’affaire al Khalifa, celle de la BADR et d’autres établissements financiers et industriels publics pillés par leurs propres gestionnaires , ne constituent-ils pas des dégâts incommensurables et sans aucune commune mesure avec ces petits trafics et vols de survie commis par nos jeunes « paumés », sans repères ni perspectives à l’horizon qui déchante ? Ces questions, le Ministre les esquive évidemment tant elles soulèvent l’implication de bon nombre d’acteurs institutionnels dans le pillage des ressources vitales de l’Etat.

Les pratiques de jeunes délinquants que l’on met en exergue servent de masque et d’alibi à l’agiotage et aux grands crimes économique organisés par des réseaux fortement enracinés dans les interstices de l’Etat et qui en minent les fondements.

Notre ministre chargé de l’ordre public ne voit pas ou ne veut pas voir que ce qui menace cet ordre dont il est le gardien attitré ce ne sont pas ces jeunes casseurs d’établissements publics, et de ces petits trafiquants de drogue, mais ce sont bel et bien ceux qui investissent les circuits politiques et économiques officiels et qui parasitent par leurs actes de sabotage le fonctionnement normal de l’Etat et qui en donnent l’image peu glorieuse d’un « Etat voyou », tant à l’intérieur qu’à l’extérieur de nos frontières.

Le silence énigmatique du président de la République face aux évènements

Comme je l’ai toujours écrit, nos politiques ne sont pas seulement victimes d’une surdité verbale, d’une sorte d’aphasie, comme en témoigne le style parler de la plupart de nos ministres. Ils souffrent également de cette morgue hautaine, de ce mépris qu’ils affichent sans gêne ni honte envers leur peuple considéré comme indigne du respect ou d’égards. Pour eux, la communication, le face-à-face avec lui ne peut se faire autrement que par le biais du « silence » ou par l’alternance de la carotte et du bâton.

Mais que dire du Président Bouteflika dont l’éloquence est notoire, et qui tranche de manière criante avec l’ânonnement de la plupart de ses ministres et ses députés aux faces pâlissantes ? Pourquoi le président se fait –il silencieux à ces heures graves ? Son silence mystérieux qui dure depuis plusieurs mois, comment l’expliquer ? Est-il politiquement justifié ? en donnant procuration à son Ministre de l’Intérieur de parler à sa place au peuple et à sa jeunesse révoltée, le président a sans doute jugé que ces émeutes ne ressortent pas du domaine de la politique, mais de l’ordre « sécuritaire » qui relève de la police et de la justice pénale.

D’ailleurs le Ministre de l’intérieur le dit explicitement : il n’est qu’un simple exécutant de la volonté du président : « Je suis, dit-il, ministre de l’Intérieur, j’ai une responsabilité. Je me suis engagé sur les problèmes d’ordre public mais les problèmes politiques, je laisse le soin à ceux qui en ont la charge. Mais ce que les gens ne savent pas c’est que le Président de la République et le Premier ministre parlent en donnant des instructions à ceux qui sont chargés de gérer les secteurs.

Le président de la République donne des orientations et de instructions au ministre de l’Intérieur pour les problèmes sécuritaires. Il donne des instructions au ministre du Commerce pour ce qui est de son secteur. » Cela est clairement dit. C’est nettement souligné : nos dirigeants parlent entre eux, se donnent des consignes en cercles quasi fermés, par-dessus la tête du peuple auquel ils ne jugent guère nécessaire de s’adresser directement à lui, sinon par l’entremise du responsable de l’ordre public en la personne de M. Le Ministre de l’intérieur. Et ce ministre est convaincu que le gouvernement actuel, celui de l’alliance présidentielle, a fait les bons choix en matière politique pour le pays au point que l’opposition qui aurait tenté de récupérer à son profit le mouvement de protestation a échoué « totalement » .

Ce n’est pas la démocratie qui résout nos problèmes, c’est «  le libéralisme économique », version sauvage

Pour le ministre qui traduit fidèlement le point de vue du pouvoir, ces manifestations de mécontentement de jeunes ne traduisent pas le « rejet du pouvoir actuel », mais seulement la satisfaction de leurs attentes strictement économiques et sociales ; elles ne renvoient pas à des demandes plus ou moins clairement formulées en vue de la démocratie (ouverture du champ culturel et politique ), mais uniquement à des satisfactions matérielles dont la solution se trouverait dans la maitrise des mécanismes financiers économique du « libéralisme » adopté par l’Algérie. Mais qu’on lise les propos du Ministre pour mesurer à quel point il présente comme marginales les revendications démocratiques formulées de manière explicites ou implicites par les partis d’opposition et par le petit peuple au regard des demandes économiques, qui seraient à ses yeux bien plus déterminantes que tout le reste et auxquelles le gouvernement trouverait les solutions appropriées : « ….beaucoup de responsables, dit le Ministre Ould Kablia, de certains partis ou de certaines associations disent qu’il faut considérer ces manifestations comme un rejet du pouvoir actuel et que seule une démocratie et plus de liberté, plus de participation des citoyens au champ médiatique, peuvent régler les problèmes. On en doute. S’il y avait un autre gouvernement que celui qui est en place il aurait peut-être eu des problèmes plus graves parce que les problèmes économiques et sociaux ne sont pas théoriques. Ce n’est pas la cité d’Isis, la cité idéale qui va les régler. Les problèmes sociaux, les problèmes économiques, la jeunesse, la démographie, l’emploi, les études, les diplômés au chômage; tout cela ce n’est pas en jouant sur des paramètres de démocratie et de liberté qu’on va les régler à notre avis. C’est une affaire de moyens financiers, de mode d’organisation.

On a choisi un mode d’organisation au plan économique: c’est le libéralisme, c’est l’ouverture du marché mais un libéralisme à visage social avec des transferts sociaux extrêmement importants qui sont loin de ce que peuvent faire beaucoup d’autres pays, même développés. »

Mais comment peut-on se convertir au « libéralisme économique » du jour ou lendemain, et comme par enchantement, tout en refusant les réquisits démocratiques ?Est-il possible d’être « libéral » en économie tout en refusant de l’être en politique ? Pourtant les deux termes de l’équation sont indissociables et vont de pair. Mais ce libéralisme économique revendiqué par nos dirigeant à tort et à travers n’est en fait qu’une fiction, puisqu’il n’obéit à aucune règle transparente, et se trouve complètement soumis aux forces aveugles de l’informel et de l’agiotage conduits sur une grande échelle. Ce prétendu libéralisme économique dont les modalités relèvent d’une pratique « sauvage » est célébré paradoxalement comme une solution de rechange à tous les problèmes que vit le pays.

L’exemple de la Tunisie à méditer…

En célébrant durant 23 ans les vertus du libéralisme économique et en chantant les louanges d’une démocratie de façade, tout en évacuant d’un revers de main les revendications politiques et démocratiques d’une société civile sevrée de liberté et soumise à une surveillance policière, le régime de fer de Zine El Abidine Ben Ali vient de s’effondrer, tel un château de cartes, sous la pression de ceux-là même qu’il n’avait de cesse de contraindre à la soumission, au silence et à la servitude.

Notre régime politique qui s’obstine a avoir toujours raison envers et contre tous, et qui pense que seules la force et la répression pourraient avoir le dernier mot, devrait réviser ses jugements et sa stratégie avant qu’il ne soit trop tard. Si, contrairement à la Tunisie, nous avons acquis depuis bien longtemps une grande liberté d’expression qui n’a pas de parallèle dans le monde arabe, nous n’avons pas moins perdu au change : l’illusion que nous étions libres et que notre régime politique était bien plus préférable à des régimes totalitaires, comme la Tunisie, le Maroc, l’Egypte, l’Arabie Saoudite, etc.

On pensait et on pense encore que tous ces pays « frères » sont moins chanceux que nous, moins bien « gâtés » en liberté et en démocratie, et c’est ce sentiment illusoire qui nous a toujours procuré tout à la fois satisfaction et « fierté » d’être plus libres et plus « virils » que les autres qui nous a amenés à pratiquer plus le dénigrement du régime et de tous nos adversaires « idéologiques » plutôt qu’à faire l’examen critique, objective et impartiale, du système politique à l’ombre duquel nous vivons.

Si la liberté d’expression, bien réelle que nous avons acquise, nous a servi comme un véritable défouloir, mais aussi d’un exutoire aux problèmes de notre quotidien, elle ne nous a pas permis pour autant à en tirer les profits escomptés : la critique responsable et constructive du fonctionnement de notre société politique et civile, et partant, la mise à profit de cette liberté d’expression octroyée ou arrachée pour créer des réseaux de sociabilité civile et citoyenne susceptibles de faire un contrepoint au monopole politique détenu par les clans et les coteries du pouvoir.

L’opposition tunisienne, toutes étiquettes politiques par ailleurs confondues, avait su, malgré l’incroyable répression qui s’était abattue des années durant sur ses membres, à créer les conditions propices à l’émergence d’une élite politique et syndicale relativement unifiée face à un pouvoir frappé du syndrome du sclérose et de la surdité. Elle vient d’administrer désormais la preuve, en dépit de son hétérogénéité, de ses capacités mobilisatrices et unitaires qui ont achevé de mettre à bas un système politique détesté et honni de tous. Le libéralisme économique et le pouvoir plus qu’autoritaire sur lesquels tablait ce régime détestable pour perdurer n’ont pas pu résister aux coups de boutoir de la foule enragée.

L’Algérie pourrait-elle connaître le même sort que la Tunisie ?

Il est bien difficile de prédire ce que réserve exactement l’avenir à notre pays que rattrapent des fièvres récurrentes et de crises politiques devenues quasi cycliques. Mais ce qui est certain, c’est que si changements il y aurait, ils prendraient une tournure bien différente que celle prise par la Tunisie qui semble émerger progressivement, mais sûrement, d’une longue léthargie politique. Si nos dirigeants actuels continuaient à se complaire dans leur belles certitudes et dans leur confiance presque sans bornes dans le « tout sécuritaire » et le « tout répressif », ils ne manqueraient pas d’être surpris un jour par des évènements graves qu’ils n’auraient pas pu prévoir, faute de clairvoyance politique ou d’anticipation.

Il n’est de meilleure politique, qui puisse garantir sécurité et stabilité, que celle qui s’ouvre à la société civile et qui gagne sa confiance et sa collaboration active et librement consentie. C’est parce que le régime de poigne de Ben Ali a formé dès sa naissance un corps hostile par rapport à la société et fonctionnant sur le mode d’espionite qu’il a fini par ôter à cette dernière toute confiance qu’elle aurait pu investir en lui. La rupture radicale qui vient de se produire entre ce régime exécrable et le peuple démontre l’inanité d’une politique fondée presque exclusivement sur la force répressive.

La leçon tunisienne ne permet-elle pas de tirer quelques enseignements pour l’avenir ?
Mais qu’en est-il maintenant de notre pays, et surtout de notre opposition politique ? Celle-ci est tout, sauf une opposition crédible sur laquelle on pourrait miser. A son propos, je ne craindrai pas de reprendre à mon compte l’appréciation qu’il en a faite Daho Ould Kablia lorsqu’il déclare : «  Moi, j’estime que les partis sont importants par le nombre de leurs militants. Pour la plupart, j’estime que leur impact sur la société est très faible. Aucun parti n’à une doctrine politique déterminée. Tous se ressemblent, tous chantent la même antienne, tous disent vouloir la démocratie, le développement, la croissance et le bonheur mais personne n’a les armes qu’il faut pour régler ces problèmes. »

Cela est vrai. Sur ce point au moins, le ministre n’a point tort. Mais là cependant où il pèche par un excès de zèle partisan, c’est quand il chante les louanges du programme présidentiel en affirmant que «  C’est un gros succès que nous puissions nous appuyer sur les trois partis de l’Alliance présidentielle. De toute manière, il n’ y a pas d’action à inventer.

C’est le programme du président qui a été adopté. La mise en œuvre se fait avec ses contraintes au niveau des études, de l’exécution, du suivi, de la gestion. Les organigrammes des administrations qui gèrent ce programme d’investissement de 280 milliards de dollars sont les mêmes que ceux des années 70. Aucune APC n’a un ingénieur, un urbaniste, un architecte, un ingénieur des eaux. C’est une génération d’hommes de métier qui est en train d’être formée. Quand on me dit qu’il y a deux millions d’étudiants, pour moi ce n’est pas un sujet de fierté. Ce n’est pas le nombre qui compte (…). Les Algériens n’aiment pas le manuel. Nous faisons appel à de la main d’œuvre étrangère, dans le BTP, l’agriculture. Il faut réfléchir à cela. »

Réfléchir à tout cela, c’est avant tout se demander si importer la main d’œuvre étrangère pour faire le boulot que les Algériens pouvaient faire s’ils étaient bien formés et bien encadrés, constitue ou non un « sujet de fierté ».

Comment cette Alliance présidentielle composite, hétéronome, et sans autre liberté d’action que celle qu’elle reçoit du Président pourrait-elle réussir et former des hommes de métier là où les gouvernements qui ont succédé depuis 1970 ont lamentablement échoué ?

Dire par ailleurs que les « deux millions d’étudiants » que comptent nos universités ne sont pas un « sujet de fierté », c’est reconnaître que la faillite de notre système éducatif est un fait accompli et entièrement endossable à la responsabilité du pouvoir politique qui a toujours mis et continue à mettre l’accent sur la croissance quantitative au détriment de la qualité…..