Cher père, à l’approche de la date de ton retour en Algérie, le 16 janvier 1992, je me suis rappelé ton discours inachevé de Annaba où, quelques minutes avant le lâche assassinat, transformé en «acte isolé», tu disais : «le bien est en nous et le mal est en nous».

Cependant, le Bien est devenu une denrée rare et à ce propos, il y a quelques jours le mal qui ronge la jeunesse depuis des mois, voire des années, s’est exprimé, à la suite, dit-on, d’une hausse de prix de certaines denrées, pour, encore une fois, faire sortir le mal qui est en nous.

Entre le Bien et le Mal, nous tournons en rond. Jamais le pays n’a été aussi riche dans une conjoncture où jamais sa jeunesse n’a ressenti autant le mal profond.

L’Ecole que tu qualifiais de sinistrée a été purement et simplement incendiée en 2011. Le mal qui ronge ceux qui ne veulent pas que l’enfance et la jeunesse s’instruisent sont maintenant très fiers de voir l’huile jetée sur le feu en vue de provoquer, encore une fois, d’importants dégâts à l’école.

Sommes-nous en pleine réalisation de la prophétie de Si Larbi Ben M’Hidi qui, un jour, te confiait: «j’ai peur pour l’Algérie de demain» ?

«Demain le jour se lèvera», a prédit Si Ferhat Abbès, dans son livre publié à titre posthume. Abbès, une autre grande figure qui a donné toute sa vie en bien au pays pour se voir récolter le mal, tout le mal de certains hommes de notre pays, après l’indépendance.

Mais il ne faut plus se berner de vœux pieux. Le jour ne se lèvera que quand le pays connaîtra une refonte fondamentale des Partis clés en main qui font semblant d’animer la vie politique. Un nouveau cahier des charges des Partis politiques devra être conçu sur une base saine, claire et transparente.

Le jour se lèvera quand la sphère économique sera régie par le simple principe de 1+1= 2.

Le jour se lèvera quand nos dirigeants deviendront plus jeunes que l’Etat qu’ils dirigent. L’Etat algérien moderne, issu de l’indépendance en 1962, n’a pas encore cinquante ans. Ses dirigeants sont tous, sans exception, plus âgés que lui.

Le jour se lèvera quand nos institutions seront gérées selon leurs statuts et non selon l’humeur du jour de ceux qui sont supposés les gouverner.

Le jour se lèvera quand des Ministres, informés publiquement d’innommables trafics dans leurs Départements ministériels, auront la dignité de présenter leur démission, en attendant la justice.

Le jour se lèvera quand la justice ne se contentera pas de bâtir de belles Cours et de beaux tribunaux, mais veillera à ce que de moins en moins d’hommes et de femmes aillent devant la justice.

Le jour se lèvera quand ceux, encore vivants, demanderont pardon à tout le peuple algérien pour lui avoir fait croire, depuis l’indépendance jusqu’à ton retour en 1992, que la «culture algérienne était seulement arabo-musulmane», l’imputant ainsi, pendant trois décennies entières, de sa dimension naturelle, la berbérité.

Le jour se lèvera quand ceux, encore vivants, demanderont pardon aux mémoires de Abbane, Abbès, Boudiaf, Ben Boulaid, Krim, et tant d’autres, pour le mal qui a été causé à ces grandes figures de la Révolution du 1er Novembre 1954.

Le jour se lèvera quand nous éduquerons une société à mieux respecter la femme et la verdure, et à considérer la fille et le garçon sur un pied d’égalité.

Le jour se lèvera quand les milliers de logements construits par l’Etat seront habités par les vrais nécessiteux et non faire l’objet de crapuleux marchandages pour satisfaire les besoins bassement matériels de ceux qui en profitent actuellement.

Le jour se lèvera quand, au lieu d’aller casser les biens publics et privés, la jeunesse aura la permission de s’asseoir gentiment face aux palais présidentiel et gouvernemental pour afficher des pancartes exprimant le mal qu’elle ressent.

Le jour se lèvera quand l’Algérie qui fait l’objet de grandes convoitises par ses frères et encore plus par ses ennemis, sera plus noblement considérée et respectée par sa jeunesse qui s’adonne malheureusement à l’aventure des «harraga».

Le jour se lèvera quand notre Télévision Nationale n’aura plus besoin de 50 minutes pour essayer de convaincre le peuple à travers ses lamentables «J.T.» du 20 heures.

Enfin, le jour commencera à se lever si cette modeste contribution est publiée par nos quotidiens sans que je sois touché dans mon intégrité physique et morale. Moi et beaucoup d’Algériens fiers de l’être, souhaitons que le jour se lèvera un jour, non pas pour nous, ni même pour nos enfants, victimes des dernières décennies, mais au moins pour nos petits enfants.

Nacer Boudiaf