Mieux vaut prévenir que guérir. Pour les pays voisins de la Tunisie, jamais ce proverbe n’a autant été d’actualité. Soucieux d’éviter toute contagion de la crise tunisienne, Maroc, Algérie, Libye ou encore Egypte mènent une lutte contre la hausse brutale des prix alimentaires, point de départ des émeutes qui ont secoué le pays de l’ancien président Ben Ali. Pour ce faire, une seule solution : faire gonfler les stocks de céréales.Ces derniers jours, les pays du Maghreb se ruent littéralement sur les marchés mondiaux. Ainsi, l’Algérie a acheté 1 million de tonnes de blé en quinze jours, et a lancé mardi une commande pour 600.000 tonnes supplémentaires. Les exportations françaises vers le pays sont en augmentation de 30% à 2 millions de tonnes. De même, les achats du Maroc à la France, partenaire commercial privilégié du royaume, ont augmenté de plus de 900.000 tonnes au cours de la première moitié de la campagne. Le pays de Mohammed VI a aussi lancé le 12 janvier un appel d’offre portant sur l’achat de 255.000 tonnes de céréales.

L’Egypte a déjà réceptionné 700.000 tonnes de blé français de plus cette année que lors de la campagne précédente à la même époque, soit environ 1,9 million de tonnes. Le pays, premier importateur mondial de blé, devrait acheter 10,2 millions de tonnes cette année contre une moyenne de 8 millions en temps normal. La Libye n’est pas en reste. Le pays a déjà acheté presque autant de blé que lors des deux dernières campagnes réunies, selon l’établissement public France AgriMer. La Tunisie n’a, pour le moment, importé que moins de 150.000 tonnes de blé tendre.

Acheter maintenant avant la hausse des prix

«Ces importations ne sont pas plus élevées que d’habitude. C’est juste qu’elles arrivent toute en même temps sur le marché», note Nicolas Pinchon, analyste pour le cabinet spécialisé Agritel. Dans un contexte de révolte, les pays du Maghreb cherchent à calmer le jeu», précise-t-il. «Le Maroc, l’Egypte et l’Algérie subventionnent à hauteur de 40% le prix du pain et donc les importations de blé. Alors que les autres produits qui ne bénéficient pas d’aides, comme la viande, l’huile, le sucre, flambent, il leurs faut au moins contenir le prix de cette denrée de base, dont la consommation ne cesse d’augmenter», explique Xavier Rousselin, chef de l’unité grandes cultures de France AgriMer.

Ce contexte politique a par ailleurs mis en lumière une erreur stratégique de la part des pays du Maghreb. Comme d’autres, ces derniers avaient minimisé l’ampleur de l’embargo russe. Beaucoup ne se sont pas couverts lors de la première partie de la campagne 2010-2011 qui a débuté le 1er juillet dernier. Or le retrait de la Russie du marché, combiné aux inondations australiennes et à la sécheresse en Argentine, entraînent aujourd’hui une baisse des disponibilités sur le marché mondial. Les pays du Maghreb se couvrent donc maintenant pour ne pas avoir à payer ensuite les céréales au prix fort. «Ils ont souffert d’une mauvaise récolte et leurs besoins sont plus importants que l’an dernier», note Xavier Rousselin.

Pas de pénurie

Mais cette demande forte et précipitée met la pression sur les pays exportateurs. Il est aujourd’hui avéré que les stocks européens, source d’approvisionnements principale avec les Etats-Unis depuis le retrait russe, ne seront pas suffisants pour satisfaire la demande globale. France AgriMer estime que la demande potentielle adressée à la France en blé par les pays tiers serait comprise entre 12 et 13 millions de tonnes. Or le seuil maximal des exportations françaises à été fixé à 11,8 millions de tonnes et «pourrait déjà être atteint vers avril», selon Xavier Rousselin. Au final, les stocks ne devraient être que de 2 millions de tonnes en fin de campagne.

Par ricochet, cette pression de la demande dans un contexte de baisse de l’offre entraîne une forte hausse des prix qui fait craindre le pire pour les mois à venir. Les cours ne cessent de grimper et atteignent déjà plus de 255 euros la tonne. «Nous sommes à 45 euros du niveau le plus élevé, à savoir celui atteint lors de la crise alimentaire de 2008», note Agritel. «Dans ce contexte tendu, les prix ne vont pas baisser. C’est une certitude», ajoute FranceAgrimer qui exhorte les acheteurs français à eux aussi «se couvrir maintenant avant que les prix n’augmentent trop».

Seul élément positif : le risque de pénurie totale de céréales n’est pas à craindre grâce à la bouée de sauvetage américaine. «Les Etats-Unis détiennent encore de fortes disponibilités à l’exportation et devraient prendre progressivement le relais de l’UE au cours de la deuxième partie de campagne pour répondre aux besoins de l’Afrique et du Moyen Orient », rassure FranceAgrimer.

Le Figaro