Le président algérien a annoncé la levée prochaine de l’état d’urgence instauré en 1992. Cette concession, inhabituelle chez les dirigeants algériens, révèle l’ampleur de la panique qui agite le sérail.
En annonçant, jeudi, «la levée de l’état d’urgence dans un proche avenir», le président Bouteflika a pris tous les analystes de court. Cette mesure d’exception, décrétée en février 1992 au nom de la lutte antiterroriste, a servi de paravent à l’arbitraire officiel. En plombant les libertés sur fond de concessions aux islamistes, elle commence, près de deux décennies plus tard, à cristalliser toutes les oppositions. Même la très docile Assemblée nationale est gagnée par la fronde ; mercredi, un groupe de députés de différents courants politiques a déposé une proposition de loi pour la levée de l’état d’urgence.

Après avoir «exclu toute dimension politique» dans la révolte qui couve, le pouvoir a fini par lâcher du lest en ouvrant les médias publics à l’opposition et en autorisant les marches de protestation, excepté dans la capitale, qui demeure interdite aux manifestants. Selon des sources dignes de foi, cette «ouverture» contrainte et forcée serait le résultat de «conseils amicaux» de l’Administration américaine. Si Barack Obama apprécie, dit-on, la coopération avec les Algériens dans la lutte contre le terrorisme, il est excédé par les atteintes récurrentes aux libertés et par la corruption qui a gangrené les hautes sphères du régime.

Cette concession tactique, qui contraste avec l’arrogance habituelle des dirigeants algériens, révèle l’ampleur de la panique qui agite le sérail. Abdelaziz Bouteflika, fraîchement «élu» en avril 1999, avait juré de mettre l’armée dans les casernes. Comme alternative, il rêvait d’un État policier sur le modèle du voisin tunisien, qui, en assurant la stabilité, avait obtenu le satisfecit des dirigeants occidentaux.

Pour cette normalisation autoritaire, les effectifs policiers ont doublé et leurs salaires ont augmenté de 50 % en décembre dernier. Même l’assassinat, en février 2010, d’Ali Tounsi, le directeur de la Sûreté nationale, serait le résultat des luttes féroces pour le contrôle de la police. Depuis la chute de Ben Ali, c’est le cauchemar. Nombre de responsables auraient mis, dit-on, leurs familles en sécurité dans les monarchies du Golfe, désormais plus sûres que les capitales occidentales.

Crainte d’un soulèvement

Malgré des différences notables entre l’Algérie et la Tunisie, la réunion, lundi dernier, du Haut Conseil de sécurité montre que la menace d’un soulèvement populaire est prise au sérieux. Le HCS, composé des principaux dignitaires civils et militaires avait désigné, en janvier 1992, un Haut Comité d’État de quatre membres pour assurer l’intérim du président Chadli, «démissionné» par l’armée après la victoire du FIS aux législatives.

A-t-on évoqué l’après-Bouteflika au cours de cette réunion ? Dans l’opposition comme dans des cercles hostiles au sérail, on prêtait au président algérien la volonté de s’accrocher au pouvoir jusqu’à son dernier souffle et de préparer son frère Saïd à la succession. Abdelaziz Belkhadem, ministre d’État et patron du FLN, annonçait, quelques semaines avant les dernières émeutes, que Bouteflika était le candidat naturel de l’ex-parti unique à l’élection présidentielle de 2014.

Avec la redistribution des cartes en cours, le rééquilibrage des forces est instable et la partie loin d’être terminée. Malgré des concessions tactiques, les partisans de la manière forte n’ont pas désarmé. Mercredi, Yazid Zerhouni, vice-premier ministre et proche du chef de l’État, décrétait que «la levée de l’état d’urgence n’est pas à l’ordre du jour», que «la marche prévue le 12 février à Alger, était interdite», et «que la responsabilité de tout dérapage incomberait à ses initiateurs». Une menace qui n’a pas réussi à intimider la coordination d’associations, partis et syndicats qui organise la manifestation.

Le Figaro