Anthropos physei politikon zoon (l’homme est politique, par nature) Aristote (Timée, II, 2) repris par Ibn Khaldoun dans sa Muquaddima (XIVème siècle)

Au cœur des mouvements de révolte populaire en Tunisie et en Egypte, l’internet est devenu, avec les outils de messagerie de la téléphonie mobile, un puissant vecteur de changement social dont l’impact est assez important pour induire des changements politiques. Le précédant iranien illustre assez bien ce nouveau paradigme et il a fallu que ce pays mobilise autant de ressources que ne pourrait le faire un pays soumis à une véritable offensive cybernétique à grande échelle pour venir à bout d’une contestation sociale alimentée par les réseaux sociaux voulant recréer les conditions favorable à une nouvelle révolution colorée en usant d’une manière inédite de la propagande digitale et la téléphonie mobile dite off-shore.

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Fait assez paradoxal, L’Iran avait du faire appel alors à ses bataillons cyberguerre des gardiens de la révolution non préparés à ce genre de situations afin de tenter de contrecarrer assez difficilement la mobilisation digitale épaulée par un escadron d’hackers internationaux. Quelques mois plus tard, les installations industrielles iraniennes subiront les ravages d’un ver (worm) transmis par clés USB. Ce cas deviendra un cas d’école.

Peu de temps auparavant, le Zimbabwe de Robert Mugabe subira dans le silence un début d’insurrection digitale, laquelle se conclura par le piratage des principaux sites officiels du gouvernement par des groupes de hackers internationaux mobilisés autour de l’idée de mener une guérilla sans merci contre ce qu’ils perçoivent comme des régimes sinon dictatoriaux, du moins autoritaires.

Phénomène de société, la popularité et l’engouement des jeunes générations pour les réseaux sociaux sont devenus autant d’outils d’exploitation pour l’ingénierie sociale et la modification de la perception subjective. Si les revendications démocratiques de la rue arabe sont sans aucun doute légitimes, a fortiori dans les régimes despotiques et surannés gérant à huis clos des sociétés en quête de libertés pour le compte de puissances étrangères, le danger demeure aussi grand pour que ces aspirations populaires soient exploitées et mises à profit par d’autres parties agissant de façon plus ou moins diffuse en vue d’orienter les évènements suivant leurs intérêts.

Nouveaux expédients d’une géopolitique du changement par le chaos selon les uns ou prémisses d’une réelle ouverture démocratique dans des pays mal gérés par des autocrates. L’histoire le dira. Il n’en demeure pas moins que les réactions à cette nouvelle donne n’ont pas manqué dans un bon nombre de pays dont l’Algérie.

Indubitablement, ce qui a commencé à n’être qu’une série de mesures visant à se prémunir d’un scénario à l’iranienne s’est peu à peu transformé en une nouvelle forme de censure. Entre la surveillance des réseaux et la censure, la frontière est ténue. Dans l’esprit des pouvoirs publics, le temps est venu de se tenir prêt à toute éventualité dans ce qu’ils conçoivent comme une nouvelle forme encore vague de guerre par réseaux sociaux visant le changement social par le chaos, dans laquelle même un pays à la pointe de la technologie comme la France n’est pas entièrement préparé. Les modalités d’intervention sur le net prêtent d’autant plus à polémique qu’elles portent directement atteinte aux libertés et aux informations personnelles des individus.

En Algérie, pays où l’internet est relativement libre de toute forme de censure visant le contenu, il fallait parer au plus urgent : Comment se prémunir d’une mobilisation citoyenne via les réseaux sociaux ? On savait gérer une émeute dont les protagonistes coordonnaient leurs mouvements par téléphonie mobile et on avait gardé une certaine expérience des engins explosifs actionnés par téléphone portable. Mais que faire dans un cas de figure où des milliers de personnes coordonnent d’une manière subite un mouvement par le biais des innombrables possibilités offertes par les technologies de l’information et de la communication et –à tout le moins-pourraient recevoir un appui indirect de groupes de hackers dont l’inventivité n’est plus à démontrer, hantise des sociétés spécialisées en sécurité informatique ?

A bien des égards, ce n’est pas un simple problème technique mais plutôt une problématique, d’autant plus que la perception de la menace ne parvenait ni à la définir-cette dernière demeurant vague et diffuse-, ni encore à l’assimiler à une quelconque branche de la cyberguerre. Les évènements de Tunisie survenus au mois de décembre 2010 suite au suicide public d’un jeune vendeur ambulant de fruits et légumes à Sidi Bouzid, gouvernorat déshérité et oublié des programmes de développement quinquennaux de la Tunisie officielle, allaient accélérer la réflexion sur la nécessité absolue de contrôler le réseau des réseaux.

En effet, en dépit de la censure sévère de l’audiovisuel, de la presse et de l’internet, les émeutes populaires en Tunisie, plus particulièrement celles ayant eu lieu dans les zones historiquement frondeuses du pays (Les gouvernorats frontaliers de Kasserine, du Kef et de Jendouba), celles-ci étaient relayées par une véritable insurrection sur le net. Fer de lance de la contestation, l’un des rares sites de socialisation tolérés (et même encouragé pour faciliter le travail des R.G au temps de l’ex-président) : Facebook et dans une moindre mesure Twitter. Les sites de partage en ligne de vidéo étant presque tous interdits depuis longtemps (plus spécialement Youtube, Dailymotion, Clipster pour ne citer que les principaux).

Devant cette insurrection digitale, tout le gratin tunisien du contrôle et de la censure du net se réunit le 5 janvier 2011 à Carthage dans une tentative de reprendre en main le cours des évènements (où on préconisa une série de mesures drastiques allant du blocage d’une centaine de sites à l’interruption de l’internet, voire un black-out de la grille d’énergie). En vain. Les jeunes internautes tunisiens qui depuis longtemps savaient comment contourner la censure, reçurent le soutien d’un collectif international baptisé Anonymous Hackers.

Dans un monde où chaque téléphone mobile ou presque embarque un appareil photo ou une caméra, la donne avait changé. La révolution tunisienne conduisit le président Ben Ali à fuir inopinément et sans gloire son pays après 29 jours d’émeutes, une première dans le monde Arabe.

Parallèlement aux premières émeutes tunisiennes, une série d’émeutes violentes se propagea comme une trainée de poudre dans les villes algériennes avant qu’elles ne cessent aussi subitement qu’elles s’étaient déclenchées quelques jours plutôt suite à la décision du gouvernement de réduire les prix de denrées alimentaires de première nécessité et revenir sur certaines mesures visant à régulariser le commerce extérieur ayant soulevé l’ire des grands importateurs.

Durant ces émeutes où des jeunes casseurs profitèrent du momentum pour voler et piller d’autres citoyens, des groupes restreints utilisèrent les réseaux sociaux, les services de messagerie du web et les sms pour communiquer entre eux et tenter de coordonner et d’orienter ce mouvement. Certains d’entre eux furent arrêtés; on venait de découvrir la cyber-police algérienne, dont les premières structures furent mises en place quelques mois auparavant.

L’Algérie fut l’un des derniers pays de la région à soumettre l’internet à une surveillance. La connexion d’un nombre de plus important de gens à l’internet et l’usage incita certains individus à exploiter le net à des fins douteuses. Une série d’arnaques et d’escroqueries furent rapportés. Peu de temps après, il y a eu des tentatives de kidnappings d’enfants par le biais des salons de messagerie instantanée. A titre d’exemple, le téléchargement de contenu pornographique et même pédophile était une pratique courante et concernait bien souvent des mineurs, voire des enfants. Il n’existait aucune législation sur les infractions électroniques ou la cybercriminalité. Bien entendu, à l’époque, la préoccupation majeure des observateurs du net était la propagande digitale des organisations terroristes.

Plus encore, des emails étaient échangés entre des terroristes à partir de cybercafés ou de terminaux publics peu de temps avant la survenue d’attentats. La donne changea. Le nombre élevé de dérapages, tel celui d’une personne, qui à partir d’une Wilaya de l’Est, ne cessait d’envoyer des emails à des journaux marocains pour leur conter une histoire de séquestration de jeunes filles issues de couples mixtes et les mauvais traitements qu’on leur faisait prétendument subir attirèrent l’attention des autorités sur la nécessité d’un contrôle.

Ce fut ainsi que furent mises sur pied des unités spécialisées dans la gestion et de le suivi des traces électroniques, à l’instar de celles de la police française. D’autres unités furent crées au sein d’autres institutions. La petite guéguerre que se livrèrent sur le web des Hackers Algériens et Égyptiens à la suite d’un match de football incita beaucoup de gens à appeler à la création d’une structure adaptée et spécialisée dans la cyberguerre. D’autre part, une amorce de législation sur les infractions sur le net est adoptée. De toute évidence, il fallait s’inspirer de l’expérience de pays plus rompus en la matière et le choix se porta naturellement sur la Chine, la France et l’Allemagne. Les deux premiers sont connus comme étant les deux pays contrôlant le plus sévèrement l’internet (La Chine avec son grand firewall et son moteur de recherche alternatif, la France avec sa loi HADOPI 2 et ses cyber-unités de la DST, de la DGSE et des R.G entre autres) tandis que le troisième, en raison de son histoire récente, ne tolère aucun contenu sur le web relatif à une certaine vision historique et/ou idéologique en rapport avec la seconde guerre mondiale.

En dépit d’un matériel de pointe (fourni par Siemens et Huawei), le cyber-contrôle DZ est en phase de tâtonnement. Si les puces de téléphonie mobile ont fini, avec un retard incompréhensible, à être obligatoirement identifiées (et encore il reste des milliers de puces anonymes), il n’en est pas de même avec l’internet, a fortiori lorsque l’on connait les habitudes hétérodoxes des internautes Algériens. Il y a eu très peu d’attaques par déni de service distribué mais par contre une multiplication exponentielles de fausse adresses IP et de l’usage de connexions VPN.

Il est vrai que l’on dispose d’aucun élément statistique relatif au parc informatique au niveau national bien que le nombre de cybercafés soit connu.
Pourquoi la Chine ? Le choix de la Chine parait avoir été fait suite à l’affaire des comptes Gmail (Google mail). C’est un pays où l’internet demeure soumis à une surveillance assez étroite. Aussi, ce pays dispose d’une redoutable cyber-armée dont les prouesses, souvent passées sous silence, inquiètent au plus haut point ses concurrents plus avancés dans le domaine technologique. De plus, c’est un pays qui s’inquiète d’un usage inédit de l’internet afin de manipuler son opinion interne par des pays étrangers dans un monde caractérisé par la guerre hors limites et suivant des vecteurs omnidirectionnelle(du moins est-ce la vision chinoise des choses)

Cependant, la question qui se pose est la suivante et relève de la théorie de la communication : peut-on contrôler les pensées d’un grand nombre de personnes s’exprimant aléatoirement sur un vecteur le permettant techniquement ? Voici le dilemme dans lequel sont tombés tous ceux qui ont eu à surveiller l’internet à des fins de contrôle.

En Chine, les salons de discussion en ligne sont régulièrement fréquentés par des agents; en Tunisie au temps de Ben Ali, tout gérant de cybercafé (connu sous le nom de publinet) était obligé de tenir un registre sur lequel il consignait à la minute près les clients ainsi que les numéro de leurs pièces d’identité ; cela n’a pas eu l’effet dissuasif escompté.

Qu’en est-il en Algérie ? Personne ne le sait. Ce qui est certain, c’est qu’il n’y a pas de censure ou du moins pas encore mais on y réfléchit. Cela s’inscrit dans un contexte international assez particulier et paraît suivre l’exemple d’un nombre croissant de gouvernements à travers le monde. On s’inquiète d’un certain nombre d’agissements sur les réseaux sociaux, dont les utilisateurs en Algérie sont de plus en plus jeunes (notamment une proportion très élevée de jeunes nés après 1989), disposant peu ou pas du tout d’esprit critique (la faute à un système d’enseignement profondément anti-élitiste favorisant le nivellement par le bas) mais doués en moyenne pour l’informatique (il n’est pas sans intérêt de rappeler que le groupe Anonymus Hackers est composée de jeunes entre 14 et 27 ans dans leur majorité).

Néanmoins, des milliers de faux comptes usurpant des identités ou faussant les dates de naissance ont été recensés par exemple sur FB (Facebook) en Algérie et il s’est avéré que certains adolescents sur le web étaient de vieux militants de partis politiques ; il existe aussi des profils-pièges, de faux profils ou faux portails visant à subtiliser les mots de passe des internautes, etc. Et on devine sans peine l’immense potentiel politique du web. Mais également ses dangers. Puisque de toute évidence, l’Algérie demeure toujours visée.

L’homme est un politique dixit Ibn Khaldoun. Or la manière de faire la politique a changé. Contre toute attente et prenant à revers nos convictions, les nouvelles générations que l’on croyait apolitiques ou du moins désintéressés de la chose politique s’y intéressent sur le web. C’est leur nouvelle forme de participer dans la gestion des affaires de la cité. Le sentiment nationaliste exacerbé et inattendu dont a fait preuve une jeunesse avide d’espaces d’expression à l’issue d’un simple match de football constitue plus qu’un signe évident. Faute de pouvoir canaliser toute cette énergie débordante dans un espace public sain débarrassé de ses pesanteurs inhérents à une certaine conception très archaïque et non moins violente de la politique, il serait opportun de laisser place à plus d’innovation. C’est dans la logique même des choses.

Dans le cas contraire, on ferait que retarder une nouvelle explosion sociale. Or, un pays comme l’Algérie ne peut plus se permettre cela, vu son histoire mouvementée et tragique. Lassés de se voir exclus dans la gestion de leur cité, les gens se tournent naturellement vers le net. Ce dernier est donc l’avenir de la politique. D’où la propension de certains États à se doter de E-Governements. En fin de compte, n’en déplaise à un dictateur de la trempe de M. Mubarek d’Egypte, rien ne peut arrêter le cours de l’histoire et encore moins une révolution en marche.

Dans son livre dépeignant une dystopie totalitaire (1984), le britannique George Orwell y avait décris une sorte d’ordinateur/téléviseur présent dans chaque foyer qui avait la double fonction d’espionner les pensées de chaque citoyen tout en lui présentant la propagande officielle. Il semble bien que ce scénario peu amène puisse être éludé grâce à un clavier…lequel s’est substitué au fusil automatique dans un monde néolibéral où l’on craignait la disparition même de la notion de révolution et de résistance.

Wissem Chekkat