Youssef Zirem est journaliste et écrivain. Ingénieur en hydrocarbure, secteur qu’il abandonne tôt, pour se consacrer au journalisme et à la littérature. D’année en année, il publie des romans (La vie est un grand mensonge, Le Chemin de l’éternité), nouvelles ( L’âme de Sabrina), des poésies (Les Enfants du brouillard, Autrefois la mer nous appartenait), un essai (La Guerre des ombres, les non-dits d’une tragédie), et des articles dont la réalité algérienne constitue la toile de fond mais aussi l’aventure personnelle. On y découvre un pays qui a le visage de l’impossible. Dans le présent entretien, il explique sa démarche d’écrivain et nous fait partager son travail.

Entretien réalisé par Azeddine Lateb


Algerie-Focus.Com : Youssef, tes livres sont fortement imprégnés d’un discours politique trop prenant, je dirais même brutal. N’as-tu pas peur de tomber dans la propagande ?

Youssef Zirem : Oui, c’est vrai la réalité politique est présente dans mes livres mais elle est loin de la propagande. Écrire, pour moi, c’est aussi dire ce qui ne va pas bien ; un écrivain est automatiquement interpellé par l’absence de liberté, de justice sociale. Je peux, bien sûr, ignorer cet état de fait et dire d’autres choses mais ce n’est pas ma conception de la vie; je ne fais pas de l’art pour l’art.

Je ne crois pas tomber dans la propagande parce que mes histoires viennent du plus profond de l’existence humaine; elles reflètent souvent les pulsions profondes de la société algérienne. Si mes textes ne plaisent pas à certains qui veulent occulter le terrible vécu des Algériennes et des Algériens, cela ne me dérange pas.

Demain quand la situation va s’arranger, pour une grande majorité du peuple algérien, on lira me textes et, peut-être, la mémoire sera alors sauvegardée. Il faut dire aussi que je vois l’écrivain comme un témoin aussi; comme quelqu’un qui essaie de se battre contre l’oubli, contre les usurpations multiples, contre les valeurs qui se perdent presque irrémédiablement. Il y a effectivement de la brutalité dans mes écrits mais c’est une brutalité propre à notre société; je ne l’invente pas.

N’est ce pas difficile pour un écrivain de solder la complexité d’une réalité politique, sociale ou culturelle en un discours politique et Dieu sait que la complexité algérienne est singulière ?

Je crois que la réalité algérienne est complexe mais en même temps, elle très simple. L’Algérie est un pays merveilleux qui peut faire cent fois mieux à tous les niveaux. Je n’aime pas les discours qui sèment le brouillard pour que la situation en Algérie ne change jamais. Les problèmes algériens sont connus et il est aisé de leur trouver des solutions. L’Algérie a besoin de se réconcilier avec elle-même, de s’ouvrir, de se démocratiser plus.

Un écrivain se pose des questions; il ne répond pas tout le temps à ses propres interrogations; il essaie de comprendre. Peut-être que ce qu’il ne comprend pas c’est comment les hommes et les femmes ne prennent pas le recul nécessaire pour se remettre en question; comment tant d’erreurs sont commises ici et là sans que personne ne dise : arrêtons le massacre, passons à autre chose.

L’écrivain ne comprend pas comment la culture, l’éducation, le savoir sont subitement devenus des non-valeurs dans une société qui avait des codes d’honneur, de solidarité, de partage. C’est ici que la singularité de la société algérienne est effrayante; c’est ici que l’avenir du pays de Kateb Yacine paraît incertain et triste.

Où situes-tu le travail de l’écrivain ?

Au départ un écrivain écrit d’abord pour lui-même; il produit des textes parce qu’il a mal, parce que le monde lui est devenu hostile; c’est un peu sa façon à lui de se défendre. Après, il veut partager ses idées avec les autres; il veut savoir comment les autres voient le fruit de sa douleur. Parfois les autres se retrouvent dans ces textes qui constituent, dans bien des cas, les blessures de son insoumission. Et quand le partage est vrai et profond, l’écrivain atteint un peu les rivages de l’harmonie; ce qui le pousse à continuer ses quêtes, toujours plus nombreuses, toujours plus insaisissables.

Le travail de l’écrivain est souvent dans cet effort surhumain de comprendre l’autre; il nous arrive de vivre des années avec l’autre mais il reste toujours quelque chose d’enfoui en lui qu’on ne saisit pas encore, qui nous intrigue, qui nous pose toutes ces questions en rapport avec l’absurdité du monde. Mais le temps s’enfuit, il s’en va on ne sait pas où et là l’écrivain se presse de saisir cette avancée inexorable. L’écrivain plonge alors dans l’enfance, le passé, son parcours chaotique et inabouti, dans l’espoir de saisir l’essentiel et l’écrire. Mais il n’est pas toujours facile de mettre la main sur l’essentiel.

Pour toi, un romancier a-t-il un rôle à jouer ?

Je ne me fais aucune illusion sur le pouvoir de l’écrivain qui reste très limité. Et pourtant un romancier a un rôle à jouer : d’abord raconter des histoires pour espérer rendre meilleure une ou plusieurs existences humaines. Aujourd’hui un romancier ne peut pas changer la société mais la simple lecture d’un roman peut faire changer la pensée d’un individu. L’existence humaine est étrange : parfois il suffit d’une simple phrase pour que la lumière vienne inonder le cœur d’une femme ou d’un homme. Et cette lumière, dans ce cas là, est incomparable et dure pratiquement toute une vie.

Un romancier peut donner du bonheur, de l’harmonie à son lecteur. En allant au fond des choses que les uns et les autres tentent de cacher, un romancier devient une passerelle de vérité; et même si la vérité reste toujours relative, il est souvent bon de l’apercevoir ne serait ce que pour quelques instants.

Et dans les sociétés comme la nôtre par exemple où la lecture reste une pratique assez marginale ?

Oui, il est encore plus difficile d’écrire dans une société où la lecture pose problème. Ce n’est pas seulement la lecture qui est marginale c’est toute la culture qui l’est. On peut remédier au fait que la lecture ne draine pas les foules; les solutions existent. A vrai dire, ce n’est pas mon problème en tant qu’écrivain; je n’ai aucune ambition d’être lu par un nombre important de lecteurs. Le peu de lecteurs qui s’intéressent à mes textes me suffit; la force de l’écrit c’est qu’il sera toujours là; on pourra toujours y revenir si on a la volonté et le désir. La magie de l’écriture peut résider dans ce pouvoir de juguler le temps, ne serait que pour une petite période dans l’échelle géologique de la planète.

Youssef, ton dernier roman m’a fait rappelé L’honneur de la tribu de Mimouni. En te lisant, j’ai pensé à cet enfant né de l’inceste qui va devenir un islamiste…

Mon dernier roman, Le Chemin de l’éternité, raconte l’histoire douloureuse d’une femme; c’est elle qui raconte. Cette jeune fille a été violée par son propre père, émir islamiste; l’inceste est souvent tu en Algérie, il fait partie de ses tabous dans un pays qui reste conservateur. A travers l’histoire de cette femme, on voit tous les problèmes que vivent les Algériens. Rachid Mimouni a toujours écrit des romans proches de la réalité algérienne ; l’Honneur de la tribu est l’un de ses meilleurs textes.

Les thèmes abordés dans Le Chemin de l’éternité et dans l’Honneur de la tribu sont assez différents même si, tout de suite, on saisit que le pays raconté dans ces deux fictions est pareil. Ce pays se cherche toujours; j’espère qu’il va bientôt se retrouver.

Ceci dit, j’ai connu Rachid Mimoun ; nous avions habité dans la même ville durant des années ; Boumerdès était à cette époque là merveilleuse et calme. Il nous est arrivé de discuter avec des amis jusqu’à l’aube du côté de la petite plage de Figuier; j’en garde des souvenirs pleins d’émotion et de partage amical. Rachid Mimouni était toujours simple et abordable; il ne portait jamais de cravate…

La poésie parsème tes textes. Et il arrive même que tes propres personnages pratiquent ce dur et magnifique métier. Quel en est le sens ?

Oui, la poésie est présente dans toute ma vie, pas seulement dans mon écriture; c’est la poésie qui me fait vivre au jour le jour. La poésie me vient de très loin, de mon enfance; c’est ma mère qui m’a fait comprendre en me racontant les vieux contes kabyles que la poésie est une arme contre les mauvais jours, contre la bêtise des hommes, contre l’injustice.

J’ai toujours écrit de la poésie depuis de longues années; j’en écris toujours. Pour moi, la poésie c’est aussi un comportement; on peut-être poète et analphabète; il suffirait d’avoir ce grain de folie qui exile au loin la haine, le mensonge, le paraître, le désir de puissance, la vanité…Seule la poésie nous dit en des mots simples que l’homme n’est rien du tout dans cet univers infini qui n’a jamais eu de début, qui n’aura jamais de fin…Seule la poésie nous fait comprendre que l’amour et l’humanisme sont toujours possibles quand on fait appel au soleil qu’il y a dans le cœur de chacun de nous…

A.L