Tout le monde en convient, les sociétés arabo-musulmanes méritent de s’émanciper de leurs pouvoirs politiques oppresseurs d’un autre âge. Les peuples du Maghreb et du Machrek aspirent à vivre leur liberté dans la dignité en participant activement et positivement à la construction de leur avenir, démocratiquement, loin de tout absolutisme.

Les médias du monde entier couvrent quotidiennement cette accélération de l’histoire arabe. Mais pas tous de la même manière. Ainsi, la chaîne satellitaire qatarie Al-Jazeera s’est distinguée par son traitement en cours de l’actualité libyenne. Un traitement si singulier pour un média sur lequel tant d’espérances étaient fondées.

Cette chaîne s’est très vite métamorphosée, en traitant des événements libyens, en passant de porte voix « exclusif » des révoltés à celui de l’insurrection armée contre le pouvoir de Kadhafi. Choqués, comme les téléspectateurs, par la riposte incommensurable et inégale des forces régulières libyennes, les journalistes de la chaîne ont pris corps et âme avec les populations de Benghazi puis de tout le côté est du pays pour finalement faire corps avec l’insurrection militaire des « révolutionnaires ». Une sorte de syndrome libyen !

Face à l’absence de couverture de terrain, la chaîne a opposé les documents audio et vidéo circulant sur Internet et plus particulièrement les vidéos diffusées sur Youtube et Facebook, sans les vérifications nécessaires, s’agissant de documents anonymes dont l’authentification ne peut être aisément prouvée. Des appels téléphoniques de particuliers, remplaçant les images et les sons, sont pris pour argent comptant, sans la moindre précaution d’usage. Sans distinction, dans ce traitement, les africains deviennent tous, dans les commentaires, des mercenaires à la solde de Kadhafi semant sur leur passage la mort de femmes et d’enfants libyens. Le racisme contre les noirs devient une arme pour faire la chasse aux africains une seconde fois* au pays des légions islamiques du « roi des rois ». Diffusion de vidéos montrant des cadavres et des visages tuméfiés des victimes de la répression du régime, sans aucune retenue. Le sang appelle le sang ….

Au fil du temps et du traitement, la chaîne satellitaire s’est transformée en véhicule-relais aux informations circulant sur les réseaux sociaux d’Internet. Avec tous les risques que cela comporte : grossissement des faits, exagérations de l’ampleur des pertes et des dégâts, fausses informations, etc.

La rédaction de la chaîne fit ainsi fi des moindres précautions d’usage en matière journalistique et continue à exposer sa crédibilité à longueur de journées.
À force de matraquage, d’assertions et d’images chocs, la révolte populaire de Benghazi s’est transformée en insurrection armée puis glisse inexorablement, sous l’œil des téléspectateurs, vers une guerre de sécession entre l’Est et l’Ouest de la Libye, entre la Cyrénaïque et la Tripolitaine !

Sous l’emprise de sentiments et d’émotions et d’une mise en scène fondée sur l’exaltation, les moyens considérables de la chaîne sont utilisés par ses journalistes-présentateurs, loin du minimum exigible en la matière. Pire encore, le manque flagrant de responsabilité de ces derniers et l’omission des principes déontologiques et éthiques de l’exercice de la profession, pousse cette chaîne à accélérer la guerre civile en gestation et l’intervention étrangère avec tous les risques de déstabilisation de la région (quoique les chancelleries occidentales disposent de leurs propres moyens d’évaluation de la situation en fonction de leurs intérêts et de l’opportunité de passer à l’action).

Al-Jazeera a choisi le camp des « révolutionnaires » qu’elle a préféré favoriser contre vents et marées, ce qui l’éloigne de l’exercice objectif du journalisme attendu d’elle par des millions de téléspectateurs arabes et musulmans. Toute sa puissance et son « savoir-faire » sont jetés dans l’arène politique et militaire contre Kadhafi et son régime détestable. Ainsi, au lieu d’informer, elle s’est assigné comme mission et objectif la chute du régime libyen et est allée jusqu’à donner la parole à son mentor spirituel Al-Qaradhaoui qui a appelé en « live » à l’assassinat de Kadhafi en lançant une fetwa rendant licite ce meurtre. (Il faut voir, par ailleurs, le rôle du Qatar dans cette guerre médiatisée).

Des intellectuels, des religieux et des journalistes libyens installés au Qatar, des opposants au régime de Kadhafi sont présentés comme des experts ou des analystes politiques très marqués politiquement. Ces derniers squattent, avec la complaisance des responsables de la chaîne, les plateaux de la télévision depuis le début de la révolte de Benghazi. Une vraie aubaine !

Les opposants armés disposent ainsi d’un canal inespéré pour pallier l’absence de médias lourds et communiquer avec les libyens de l’intérieur et le reste du monde. Ils en usent et répandent leur information avec ce que cela comporte dans pareille situation comme écarts : désinformation, intox et rumeurs pour déstabiliser et affaiblir le moral des troupes adverses, c’est-à-dire l’opinion prétendue acquise au leader Mouammar, et frapper les esprits à l’intérieur comme à l’extérieur du pays. Sans contradicteur et sans modérateur !

Ces opposants ont réussi à ébranler le « pouvoir central » et semer le doute chez ses partisans avec l’accompagnement empathique de la chaîne qatarie. Mais sans que l’opinion ne connaisse leur programme politique, car la critique la plus acerbe du régime de Kadhafi ne saurait cacher l’absence de perspective claire. Tout au plus, le téléspectateur assiste à une cacophonie des divers membres du Conseil National de Transition.

Pendant ce temps que nous montrent les « couvertures » de la chaîne ? Des « révolutionnaires » mal encadrés, trop jeunes, mal armés, inexpérimentés, désorganisés et indisciplinés, exaltés pour en découdre avec Kadhafi et ses miliciens encore fidèles. Des images en boucle et des montages donnant une impression de mouvement et d’avancées militaires.

Puis on annonce le chiffre des victimes de Kadhafi, plus de 6000, et on ressasse sans cesse les bombardements aériens contre la population civile, de tirs sur des ambulances ou l’utilisation de ces dernières par les forces régulières, sans qu’aucune image professionnelle ou d’amateur ne vient étayer ces accusations. Et après la « libération » de la côte est, où se sont agglutinés ses correspondants, plus d’images de l’ouest du pays !

Par ailleurs, certains journalistes sont allés, sans retenue, jusqu’à inspirer des recommandations toutes faites à leurs interlocuteurs libyens ! Et même à leur prodiguer en direct des conseils militaires et tactiques ! Ce rôle douteux et inhabituel du journalisme érode sérieusement l’image perçue jusqu’à présent par les téléspectateurs arabes d’une télévision idéalisée, modèle en son genre.
Ainsi, au lieu d’exercer équitablement et objectivement le traitement des événements, les journalistes-animateurs et les correspondants de la chaîne se sont tout simplement et subrepticement identifié et fusionné avec la cause des révoltés.

À l’information s’est substituée très rapidement la propagande des insurgés qui, de bonne guerre, ripostent à celle pratiquée par la télévision officielle libyenne toujours sous la mainmise du clan Kadhafi.

Finalement la chaîne qatarie, par son unilatéralisme, reproduit ce qu’il y a de plus détestable dans les médias arabes officiels qu’elle est sensée pallier. Elle s’est transformée, grâce à sa réputation et à sa puissance, en média à sens unique, partisan et prenant parti pour un clan contre un autre, une région contre une autre. Au risque d’ajouter une autre Somalie en Afrique du Nord !

Au clan de Kadhafi et sa télévision officielle, Al-Jazeera a substitué son clan de clients politiques et sa vision partisane. Loin de l’honnêteté de traitement de l’information et de toute objectivité. Elle a choisi de répondre à la propagande par la propagande en agissant avec une mentalité tribale et vengeresse identique. Ce n’est pas le rôle d’une télévision de son envergure et cela ne l’honore nullement.

La chaîne a fini par prendre une position franche et nette pour une des parties en conflit armé et en cela elle s’est transformée en partie au conflit, perdant ainsi sa neutralité et son indépendance dans le traitement du cas libyen, en tant que seul « média indépendant » du monde arabe ! Il faut reconnaître que la chaîne qatarie a suscité un engouement et un espoir tous particuliers chez les téléspectateurs arabes qui aspirent à des médias libres, indépendants et crédibles. Cet espoir est en toute apparence sacrifié par Al-Jazeera pour des desseins vindicatifs, inavoués et énigmatiques. Les prochains jours nous diront si la chaîne avait pu se réserver une marge de manœuvre pour se tirer d’affaire sans perdre son âme … Cette impartialité sans vergogne ne la dédouane pas pour autant de ses silences concernant des sujets et des lignes rouges qui ne sont plus un secret pour de nombreux observateurs.

Enfin, une dépêche de Wikileaks révélait, à propos de la chaîne, que l’ambassadeur américain à Doha aurait signalé en 2008 que « le pouvoir de la chaîne Al-Jazeera sur l’opinion publique de toute la région est une précieuse source d’influence du Qatar ».

Dahou Ezzerhouni

*Une première chasse aux africains eut lieu dans tout le pays à l’instigation de Kadhafi dans les années 2000.