Le moudjahid Hamou Amirouche affirme que « tout n’a pas été dit sur les massacres du 8 mai 1945 » commis par les forces d’occupation française, contre la population civile algérienne et dont la France refuse toujours de reconnaître l’ampleur. Interrogeant l’histoire de la guerre de libération dont il a été un témoin privilégié, cet ancien secrétaire particulier du chef de la wilaya III historique (le colonel Amirouche), aujourd’hui enseignant chercheur à l’université de San Diego (Californie), rappelle que « tout le monde connaît la hargne cruelle mise en mai 1945, dans les grandes villes de l’est du pays, pour réprimer sauvagement des manifestations ».

Il explique ainsi que dans un message adressé au général gouverneur Yves Châtaigneau, le général de Gaulle avait réaffirmé « la volonté de la France victorieuse de ne laisser porter aucune atteinte à la souveraineté française en Algérie » au moment même où les nouvelles des massacres « étaient confirmées de partout et partout avaient dépassé l’entendement ». « On saura quelques années après, que sous l’œil bienveillant ou indifférent des autorités coloniales, et préfigurant l’Organisation armée Secrète (OAS) 17 ans plus tard, les colons s’organisèrent en milices et s’adonnèrent aux expéditions punitives pour venger les quelque quatre-vingt-huit colons tués (rapport du commissaire de Police d’Alger, M. Bergé) », s’est encore souvenu Hamou Amirouche. « Que pouvaient les paysans de Kherrata face aux bombardements de l’aviation française? Qui pouvait les défendre de ces soldats qui transperçaient d’un coup de baïonnette le ventre de leurs femmes enceintes? », s’est interrogé ce témoin de la guerre de libération nationale qui rappelle que l’Algérie connut, pendant plus de deux semaines, « un déchaînement de folie meurtrière et hystérique » et que les familles des victimes « n’osaient même pas déclarer leurs morts ».

L’auteur de l’ouvrage « Akfadou, un an avec le colonel Amirouche » s’est également souvenu que « de nombreux dirigeants et militants du Parti du Peuple Algérien (PPA), des Amis du Manifeste et de la liberté, dont Ferhat Abbas, et de l’Association des Oulémas furent arrêtés et des tribunaux militaires prononcèrent « 2000 condamnations, dont 151 à mort ». Certains d’entre eux, a-t-il dit, « ne devaient recouvrer la liberté qu’au moment où l’Algérie s’apprêtait à célébrer la fin des ténèbres coloniales.

La «pacification», un euphémisme qui sera exhumé pendant la Révolution, ne prendra fin qu’avec la «reddition officielle» des tribus, organisée comme un grand spectacle à la plage des Falaises, entre Jijel et Kherrata le 22 mai ». Hamou Amirouche dira sur ce chapitre que les évènements du 8 mai 1945 évoquent également pour lui « un souvenir douloureux ». Le 11 mai 1945, a-t-il relaté, « des soldats français renforcés par des tabors marocains firent irruption dans notre demeure à Tazmalt, découvrirent une arme de guerre et se mirent à battre mon père, militant du PPA, avec une sauvagerie inouïe. Ma mère et moi, témoins forcés et impuissants ne pouvions leur opposer que nos cris et nos larmes ». Sur le souvenir qu’évoque pour lui le 1er novembre 1954, il considère d’abord crucial de rappeler que la Révolution nationale fut le couronnement de longues années de lutte qui « commença avec l’Etoile Nord-Africaine (1926), le Parti du Peuple Algérien (PPA) et le Mouvement pour le Triomphe des Libertés Démocratiques Cette date, dit-il, c’est « l’histoire de milliers d’Algériens qui ont réussi avec une aisance admirable l’impossible synthèse entre une vision réaliste de la lutte politique et une mystique du courage et de l’espoir indestructibles et qui, au fil des ans, avec la même inébranlable ténacité, ont opposé une résistance à l’occupation de leur patrie et détruit le mythe de l’Algérie française.

Les massacres du 8 mai 1945 constituèrent un « tournant décisif » dans ce sens, a estimé Hamou Amirouche, soulignant que les militants nationalistes « furent imprégnés de cette tranquille assurance que l’injustice scandaleuse de l’oppression coloniale ne disparaîtrait que de la façon dont elle a été infligée, à savoir, par la force armée », ou, pour reprendre, dit-il, « un euphémisme savoureux de De Gaulle, ils concluaient que leur libération ne viendrait pas par la voie légale ».

Deux ans après les massacres, a-t-il dit encore, le premier groupe armé, l’Organisation spéciale (l’OS) fut structuré à l’échelle nationale. Et sept ans après, commença à sonner le glas du colonialisme en Algérie », a encore témoigné cet ancien maquisard. Il considère ainsi que le Congrès de la Soummam, qui tint ses assises « au nez et à la barbe » de l’armée française et créa les institutions de la Révolution, convainquit le gouvernement français qu’il menait un combat anachronique d’arrière-garde et que les manifestations spontanées de décembre 1960 qui accueillirent De Gaulle à Alger en furent « le coup de grâce politique ». « Le spectacle des tortures infligées à mon père, en 1945, lorsque j’avais 7 ans, associé aux vertus de la résistance armée, l’amour de la Patrie, la fierté d’être algérien qu’il m’inculqua dès l’enfance m’amenèrent à prendre les armes contre l’occupant à l’âge de 19 ans », a affirmé Hamou Amirouche qui souligne qu’il eut ainsi « l’extraordinaire privilège de servir durant près d’un an sous les ordres d’un héros hors du commun, le colonel Amirouche ».

Sur l’écriture de l’histoire de la guerre de libération nationale, il juge difficile, dans l’état actuel des choses, de « transcender sa position sociale, son inclination politique et de ne pas verser dans l’idéologie très souvent directement proportionnelle à son parcours propre ou celui des siens durant la Révolution ».

De son point de vue, la Révolution algérienne « a besoin de la version de chacun de ses acteurs pour permettre une meilleure visibilité de ses erreurs et couper l’herbe sous les pieds à certains acteurs politiques qui s’emploient à ternir ou à soustraire de la conscience du peuple, la mémoire de ses vrais héros ». Hamou Amirouche considère cependant que la vérité « ne devrait pas avoir de versions » et même si le consensus sur celle-ci « est encore bien difficile à obtenir », quarante-neuf ans après l’indépendance, a-t-il dit, « on peut d’ores et déjà cesser d’entretenir la confusion entre l’Histoire et ses enjeux idéologiques ».

APS