Après la Révolution, les langues tunisiennes se délient. La rédaction du site Tunisie Haut Débit a reçu l’aveu spontané d’un des censeurs de la cellule d’espionnage numérique située à Carthage, et surnommée «Ammar 404» par les Tunisiens (en référence à l’ex-ministre de la Communication, Habib Ammar).

L’ancien agent confirme en effet l’existence de la structure Ammar 404 et dévoile les noms de ses supérieurs:

«J’ai fait partie de ce qu’on appelle Ammar 404 et je veux rétablir une part de vérité […] La structure existe, mais elle n’avait pas de rôle décisionnel. Ils exécutaient des ordres supérieurs. Donc oui, le Ammar 404 n’est pas imaginaire […] ce sont trois personnes qui ordonnaient la fermeture des sites. Ce sont les conseillers politiques de Ben Ali: Ben Dhia et surtout Abdelwahab Abdallah.» (Le troisième étant l’ex-président tunisien.)

Ces censeurs procédaient à des écoutes téléphoniques et pirataient les comptes des internautes pour récupérer leurs identifiants et mots de passe. Le jeune homme, non-identifié, revient sur le rôle de l’Agence tunisienne de communication extérieure (ATCE) qui, selon lui, souhaitait étendre son emprise sur les réseaux Internet jusqu’à l’étranger, en embauchant de jeunes Tunisiens installés hors du pays:

«Mais vu que les pratiques de censure sont applicables seulement en Tunisie, ce qui limite donc le travail de veille depuis notre pays, les rapporteurs de l’ATCE et du RCD étaient alors plus actifs à l’étranger. Et si je vous disais que parmi eux on retrouvait des étudiants tunisiens envoyés aux frais de l’Etat?»

Le témoin anonyme pointe du doigt l’antenne française de ces «étudiants-espions», et plus particulièrement la cellule marseillaise:

«Je peux vous dire que la cellule de Marseille en France était active dans sa veille sur tout ce qui se disait sur Ben Ali et sa famille sur le Net. Ca peut paraître ridicule, mais ces rapporteurs causaient parfois des problèmes au ministère de l’Intérieur. Ces derniers se sont parfois fait remonter les bretelles par le palais. Pourquoi? Parce qu’on leur demande de ne pas se limiter uniquement à la censure mais aussi à la veille tout comme l’ATCE et le RCD. » La rémunération de ces étudiants sous forme de bourses universitaires servait de monnaie d’échange : «Des personnes (qui) ont obtenu des bourses d’étude grâce au comité central du RCD. Une sorte d’échange de services en gros.»

Cette manœuvre avait le double avantage d’imprimer l’emprise politique et morale de Ben Ali sur la diaspora, mais aussi d’engager les jeunes dans le système de censure. Un système aujourd’hui éclaté, mais dont les enquêtes et témoignages permettent de reconstituer les tenants et aboutissants.

Source : Slate Afrique