par Kamel Daoud

« Nous sommes visés par un complot international ». C’est le nouveau credo de défense de certains. Le complot externe. C’est un slogan de la dernière heure déjà entendu en Tunisie, en Egypte, en Libye et actuellement en Syrie et chez nous. Est-ce vrai ? Possible. Le propos n’est pas là. Il y a une différence entre complot étranger et l’usage que l’on peut faire de cette vérité ou de cette paranoïa très utile. Ce qui reste extraordinaire, c’est que la découverte « du complot étranger» et du fameux « plan international de déstabilisation» ne sert à rien. Cette trouvaille de la dernière heure ne pousse pas les régimes fermés à réformer plus vite que « le complot », à démocratiser franchement, à dialoguer avec les opposants ou à lancer des réformes, mais, généralement, à frapper, réprimer et presser encore plus au nom de « la sécurité du pays », c’est-à-dire celle du régime. On fait vite d’oublier que le complot international ne déstabilise jamais les pays démocratiques et les Etats légitimes comme la Turquie, mais seulement les pays où les régimes sont faibles, compromis, peu légitimes et sans assises populaires.

Ce recours à la propagande du « plan international pour déstabiliser l’Algérie » est de retour en Algérie. Il va servir à amortir l’urgence de la démocratisation et à créer un ennemi externe et des traitres internes. Des attaques ont été programmées contre El Jazzera. Des journaux de « servitudes » sont lâchés, des « porte-parole » annoncent une guerre de libération nouvelle et des campagnes sont menées de front sur Internet pour manipuler l’opinion des Algériens qui ont peur du chaos. Des raccourcis violents et rusés sont fabriqués et distillés et servent déjà à des insultes : demande de démocratie = possibilité de chaos = intervention de l’OTAN = retour de la France = vol du pétrole national. Bien sûr, l’abus est évident. L’équation sert à immobilier les demandes de démocratisation réelle et à inculper les demandeurs de démocratisation pour crime de haute trahison.

Dire que je ne veux pas de l’OTAN mais je ne veux pas de la corruption généralisée, de la fraude électorale, ni des faux élus, ni de la répression, ni du déni de mes droits », n’a pas de place dans le nouveau paysage. Expliquer que l’internationalisation des révolutions arabes, ce sont les dictateurs qui la provoquent par leurs entêtements et leurs rapacités, n’est pas admis à l’oreille. Expliquer que je ne veux pas du choix « C’est moi ou le chaos » n’a plus de possibilité de voix. Répéter que je ne veux pas que ce pays soit détruit mais que je ne veux pas qu’on me le vole ni par des étrangers, ni par des locaux ne semble pas faire réfléchir. Crier que je ne veux pas d’une mise en scène de guerre avec la France pour donner une seconde jeunesse aux vieux idéologues du bien vacant et qui ne veulent pas lâcher le morceau, semble une absurdité.

Et pourtant c’est ce qui se dessine : on veut nous embarquer dans une sorte de nouveau cinéma, de paranoïa nationaliste, avec la France comme prétexte, des tribunaux populaires et un ennemi sous forme de l’OTAN ou d’El Jazzera pour nous faire oublier notre droit d’avoir des droits. Le but est pourtant clair : on nous prend pour les ânes de la ligne Morrice. Quand un Pouvoir vous parle de complot international, c’est qu’il veut se cacher derrière votre dos et qu’il n’a pas plus aucun autre argument que celui de vous faire peur, par vous-même.

Oui, le pays risque d’être colonisé ou détruit ou envahi. Et les auteurs de ce crime futur ne sont pas les envahisseurs possibles, ni les lutteurs pour un pays juste. Non, les auteurs sont ceux qui crient au complot, ne veulent pas démocratiser que par la force et les bombes et qui sont prêts à brûler le pays plutôt que de le rendre aux siens.

Confession indirecte récoltée hier de la bouche de l’un des plus hauts figurants du régime : « le but est de déstabiliser les partis-Etats qui font la force de nos nationalismes ». L’aveu avait abasourdi le chroniqueur : certains croient vraiment qu’ils sont des héros visés par un complot et que les demandes de démocratie de ce peuple ne les visent pas, ni eux, ni leurs enfants, ni leurs personnes, ni leurs partis, ni leur gouvernance ou même leur présence parmi nous. Autisme total et ruse sans fin.

In le Quotidien d’Oran