Par Saâd Doussi

 Depuis quelques jours, les murs se sont couverts de bouilles de parfaits inconnus qui s’autoproclament défenseurs de la veuve et de l’orphelin locaux. Le coup d’envoi a été donné à une campagne qui, finalement, n’intéresse pas grand monde, si ce n’est les têtes de listes, les trois noms qui s’y accrochent, leurs familles et voisins ainsi que les opportunistes qui gravitent autour.

Les candidats sortis des chapeaux, des cartons, des bocaux de formol et faxés de la Capitale feront leur show pendant deux longues semaines, à pérorer, à dire peuple je t’aime, à disséquer la ville et à réciter les noms des quartiers, histoire de dire que moi je suis un vrai blédard afin de convaincre un électorat blasé, blousé et qui, à la limite, se fout royalement de ce qu’ils peuvent bien chanter. La musique est connue et les résultats également. La chasse aux voix est ainsi ouverte, le fusil en joue et les promesses en bandoulière.

Les candidats qui ont cinq ans de rente et plus si affinité, feront semblant de se passionner pour les  problèmes de leurs voisins de lieu de naissance. Se gratteront la tête, se passeront le pouce et l’index sur le menton, plisseront les yeux pour paraître plus intelligents, se cureront le nez pour faire populaire, payeront des cafés à la ronde avec l’argent des contribuables, se lèveront et diront une banalité puis s’assoiront sous des applaudissements loués à l’heure.

Le député a une durée de vie estimée à cinq ans, renouvelable pour les plus malins. Ses atouts sont concentrés dans son carnet d’adresse et dans l’importance des liens de parenté, même par mariage interposé, avec Alger. Le député doit avoir le bras long et le doigt aussi pour se faire remarquer dans la classe. Le député doit avoir une aptitude à manger sans avoir faim et avoir faim même après avoir mangé. Le député doit savoir compter avec ses yeux, ses doigts, sur son immunité et sur de faux amis, s’il peut en disposer. Le député, plus il s’absente, plus il est un bon député. Le député peut voter par accident, par ennui, par amitié, par dépit, par procuration, par calcul, pour faire mal, mais jamais par conviction.

Le député est un enfant de la liste. La liste est une cooptation de la Capitale. La Capitale est l’adresse du système. Le système est le deuxième nom du cabinet noir. Le cabinet noir est un club fermé, ouvert les jours fériés lorsque les Algériens d’en bas se déconnectent. Les Algériens d’en bas sont une quantité négligeable et squattent l’Algérie. L’Algérie est un pays des mille et un problèmes. Celui du terrorisme résiduel et de l’éternelle corruption. De la mystification de la mémoire et du déni de droits. Des morts étendus en travers des discours officiels.

Cette Algérie des Uns et des Autres, ceux qui vivent et ceux qui s’immolent. Cette Algérie des Autres peuplée d’obscurs sans grade, possédant une simple carte d’identité verte comme acquis social. Cette Algérie des Autres est celle des statistiques nationales sur les miséreux professionnels, les chômeurs invétérés, les malades chroniques, les fumeurs de joints, les adeptes du rouge et du Diaz, les racoleuses à mille balles, les sniffeurs de colle en couche-culotte, les squatteurs des buanderies et des caves. Cette Algérie des Autres habite les bidonvilles, l’arrière pays, la face cachée de la lune, les abysses de l’océan, le côté cour, les dernières pages de l’histoire nationale, les terrains vagues, les décharges et les prisons de la République.

Cette Algérie des Autres vote par procuration, mange une fois par jour, sort pour marcher, dort à tour de rôle, travaille à mi-temps, se fait virer le reste du temps et meurt par défaut. Cette Algérie des Autres se bouscule dans les transports publics, se promène les jours fériés, regarde la télé officielle en se marrant un grand coup, histoire de rendre la monnaie, consulte le cours du brut pour compter combien d’argent elle ne touchera jamais, solde les factures d’électricité en consommant les bougies, paye la vignette et le mécanicien du coin qui s’escrime sur les amortisseurs foutus d’avoir trop roulé sur les nids-de-poule. Cette Algérie des Autres envoie ses enfants à la colonie, un jerrican à la main, l’autre main tendue pour la manche ; lorgne sur l’Algérie des Uns, coupable de vol avec violence. Cette Algérie des Autres dont on ne se souvient que comme fond de décor, le jour du vote.