La semaine politique de Kamel Daoud.

Il y a trois jours, discussion avec Redouane par le biais de cette divinité moderne : le Skype. Qui est Redouane ? C’est le jeune algérien « emprisonné » en Inde parce qu’il a ramassé une balle non percutée dans une rue et qu’il voulait l’emporter comme souvenir. Redouane sera arrêté lors d’une fouille dans un aéroport indien, présenté, inculpé, emprisonné puis coincé à 8000 km d’Alger, en attente d’un second verdict le 20 juillet. Depuis donc, il attend que l’Algérie le récupère, le défende ou se souvienne de lui. Sauf que le problème, est qu’on est tous à 8000 km d’Alger. Les algériens se sentent ainsi partout, même chez eux. Le procès dur fait à la diplomatie algérienne et à ses manquements aux devoir d’assistance sont récurrents et nombreux. C’est dans « l’ailleurs », en effet, que l’on ressent ce qui se vit ici, passivement, en Algérie : la cassure du lien de la compassion entre les algériens. Depuis des semaines des algériens greffiers de professions, sont en grève de la faim. Ils sont en phase de mort mais cela ne sert à rien cette immolation par le vide. Cela n’émeut pas. Ne provoque pas l’indignation chez le peuple ou la culpabilité chez le Pouvoir. Depuis des semaines, des otages algériens sont en errance dans le Sahel. Des diplomates kidnappés par El Qaïda au nord Mali. Le fait est grave mais n’a pas été une affaire nationale, populaire, médiatique. Tout juste un dossier discret des Affaires étrangères et une trame de négociations entre barbouzes.

Il y a donc quelque chose d’atomisé chez l’Algérie. Tellement et si bien que sa main gauche peut regarder se faire amputer la main droite sans bouger, ni rien ressentir. Ce n’est pas de l’égoïsme primaire, ni de l’insensibilité mais le signe d’un lien mort, profondément. On se quitte sans cesse et on se fuit sans cesse. Le but de l’algérien voyageur et d’aller vers cet endroit pur où il peut se débarrasser de sa nationalité. Une collection de blagues algériennes parle de cet algérien arrivé au pôle nord qui en trébuchant, dans l’absolu vide, entend un autre lui lancer « Allah te protège ! ». Les algériens ne rêvent pas d’une terre pour eux, mais d’une terre sans eux.

Du coup, la perplexité : le but des autres nations est de planter le drapeau de chacun sur la plus haute montagne. Le but algérien et de se débarrasser d’un poids. Lourd et tenace et étouffant : sa nationalité. En contrepoids, l’hyper-nationalisme officiel et le mensonge. Le culte du drapeau, du martyr et la susceptibilité dite patriotique. Avec hystérie, bigoterie, hypocrisie, et tellement d’excès comiques que l’on se met à ricaner, chacun dans un coin. Les démonstrations de nationalisme sont inversement proportionnelles à la détestation de l’Algérien de lui-même et on ne pourra le guérir que lorsqu’on arrêtera de mentir sur cette sensation majeure.  Cela a finit par provoquer la cassure donc : le pays est désormais partagé entre la rente et la chaloupe. Ceux qui mangent et ceux qui fuient. L’Algérie est une affaire personnelle comme le repas ou la fuite. Une question de salut de la personne : comment en profiter ou s’en sortir. Cela se passe pour chacun mais pour chacun en solitaire. Ce n’est pas « nous et le reste du monde » mais le « nous et le reste des algériens ». Le visage de l’Algérie s’exprime, avec surréalisme, par ces millions d’antennes paraboliques tournées vers l’au-delà. Comme des regards, des visages sur les toits. Comme pour quitter, au moins par l’image ce que l’on ne peut éviter par la semelle. On est chacun seul, dans ce pays, en Inde tous. A 8000 km d’Alger, en grève de la faim ou à Gao au Sahel. La nationalité est une solitude quand elle n’est pas une histoire collective.

Du coup, on comprend : il ne s’agit pas de haine de l’autre, mais de haine de soi. Faut-il oser l’écrire ? Oui : l’Algérien ne s’aime pas, s’évite, veut se quitter et se fuir, se méprise, se soupçonne. Au fond, contrairement à ce que l’on croit, la crise n’est pas politique, elle est plus profonde. Il y a un mot pour la résumer, mais il est usé, plat, cliché, écrasé, vidé et il fait presque sourire à cause de son sens commun et sans élan : une crise d’amour. Les algériens ne s’aiment pas. Du Président à l’agent de sécurité et au chômeur. C’est la vie d’un vieux couple enfermé dans une pièce de 4 m² carré, sans portes, ni fenêtre sauf sur le cimetière d’El Alia et qui ne peut ni se quitter, ni s’en aller, ni se tuer définitivement.

Et ce n’est même pas un couple. C’est un individu seul. C’est vous. C’est moi. A 8000 Km d’Alger. Par tout les angles possibles.

 

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