La semaine politique par Kamel DAOUD

 

Ce fut la semaine Nezzar. Nom de l’ancien mais toujours présent Général algérien, ministre de la Défense, membre du Haut comité d’Etat, fossoyeurs de Chadli Benjedid. Qu’en penser ? D’abord le constat d’un étrange effet d’optique, les Algériens voient du Nezzar partout, sauf sous leur nez. Explication : avec le printemps arabe, les islamistes prennent les pouvoirs et, du coup, c’est l’effet Nezzar : sous le nom de Tantaoui en Egypte. Manquant en Syrie pour trancher entre Bachar et son peuple. Souhaité en Tunisie où il aurait pu mettre un peu d’eau dans le vin illicite d’Ennahda et impossible en Libye où il aurait pu gérer la transition et l’après Kadhafi. Car l’effet Nezzar est visible dans le monde arabe, partout, parce que l’armée est la seule institution de repli et de défense du peuple contre… lui-même. C’est ce qu’on a inculqué aux peuples « arabes » depuis les dernières décolonisations.

En Algérie, l’effet Nezzar a été mis en place, légitimé et souhaité juste après le renversement de Chadli. Le bonhomme incarne donc au mieux, et au pire, les années 90 que la réconciliation nationale a amnistié et soldé. Est-ce certain ? On peut en douter. L’amnistie en préfabriqué est valable pour le pays, pas pour le reste du monde. Pour preuve, la relance du procès Khaled Nezzar en Suisse et ses rocambolesques aventures en France et en Suisse justement. D’un coup, tout le monde s’est emballé en Algérie pour interroger le bonhomme et prédire son avenir. La raison de cet engouement ? Une seule et une très profonde : la décennie 90 n’est pas encore soldée. Malgré le référendum sur la dite réconciliation, le passif est trop présent, n’a pas été assumé et personne n’a payé pour ses choix. 200.000 morts et personne n’a tué personne ! C’est presque ce que dit et répète cette fameuse loi inconcevable, destinée à augmenter le prestige politique d’une personne et pas à faire avancer l’âme d’une nation vers le pardon. Du coup, quand Nezzar est convoqué par l’actualité, il y a un emballement : la génération 90 n’a pas encore assumé ses choix, n’a pas expliqué, n’a rien dit de concret. Nezzar n’est pas l’homme Nezzar, mais toute un équipe : lui, Chadli, et d’autres qui sont morts comme Larbi Belkheir. Mais Nezzar est aussi cette opposition qui accompagna sa décennie par ses choix : le FFS, le RCD et d’autres personnalités. Aujourd’hui, preuve d’un lien de paradoxes, comme l’a remarqué un journal électronique confrère, le FFS, grand pourfendeur de la génération Nezzar, n’a pas commenté la décision de la justice helvétique. Ni aucun autre acteur de cette décennie.

L’ancien patron de l’Algérie risque d’être jugé pour crime de guerre par le Tribunal pénal fédéral suisse qui a estimé, « dans une décision rendue publique mardi 31 juillet, que le général Nezzar ne pouvait pas bénéficier d’une immunité pour des actes commis durant son mandat, rendant ainsi possible son procès. « L’affaire » algérienne est donc dans les stands de l’international et cela semble mettre mal à l’aise même ses détracteurs apparemment.

Tout cela pour dire que l’affaire Nezzar n’est pas close. Elle ne le peut pas par une loi ou un référendum. L’histoire s’assume ou vous dévore dans un violent effet de manivelle. La décennie 90 a été mal soldé, on en paye encore le prix de la complicité ou de la fuite en avant. Elle a produit une génération entière d’enfants sans lien et sans mémoires, violents enfants de la guerre et âmes perdues du mauvais pardon. Du point de vue politique, l’effet 90 se ressent encore dans cette débandade de la notion d’Etat et sa décrédibilisation : après un rapt du pouvoir, on est passé à l’extrême en remettant le pouvoir à personne de précis et tout le monde à la fois, derrière l’image de Bouteflika. De cette décennie, on a hérité de l’échec des démocrates et leurs stigmatisation, la montée rampante de l’islamisme, la lourde facture des errances économiques, le désir de l’autoritarisme qui a poussé à opter pour l’actuelle équipe à El Mouradia, la culture de l’impunité et la cassure du lien de la responsabilité entre l’acte et sa conséquence et, surtout, la dilution de la notion de justice.

La décennie 90 nous rattrape tous. Victimes et bourreaux.

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