La semaine politique de  Kamel DAOUD

Des islamistes qui attaquent des islamistes, se battent contre eux et leur font la guerre ? Il ne faut pas s’étonner de la question, elle est l’avenir de ce courant politique. Car contrairement à ce que l’on disait et pensait depuis une année de printemps « arabe », l’ennemi numéro un de l’islamiste qui prend le pouvoir est l’islamiste qui n’a pas pris le Pouvoir. Cela vient de la nature de ces mouvements d’abord : ils sont bons en opposition, mauvais en gouvernance. Cela se voit dans ces labo post-Fis, grandeur nature, que sont la Tunisie, l’Egypte surtout et, un peu moins, le Maroc. Là, on y a redéfinit la femme, le ciel, le sens de la terre, la mixité et le corps et ces grands champs métaphysiques qui ne se mangent pas, ne créent pas d’emploi, ne gonflent pas le PIB et ne sauvent pas les finances du pays. L’islamisme est d’abord une révolte idéologique et un populisme économique. Cela ne va pas plus que loin que la vision des « Souk Errahma », « Marchés de la charité », inventés par les APC du FIS durant les années 90. Cela ne va pas plus profond que le fisc déclaré « Haram » et remplacé par la Zakat.

Donc, si aujourd’hui, le conflit est ouvert entre Salafistes et islamistes au Pouvoir, cela vient de leur nature et de leur propension à collectionner les fausses définitions et les polémiques philosophiques qui ne se mangent pas mais peuvent tuer. Sauf que ce n’est pas l’unique cause de cet avenir théologique.

La confrontation qui se dessine aujourd’hui entre les fils de Ghannouchi en Tunisie et les ultra de cette mouvance, autant qu’entre Morsi, le président égyptien et les radiaux échevelés qui infestent le Sinaï et qui ont attaqué Israël pour mieux faire enfermer Gaza, vient aussi de l’idéologie propre de ce mouvement : à radicalisme, répond toujours radicalisme plus profond. L’islamisme est une idéologie « essentialiste» par excellence : sa préoccupation est l’essence de l’islam, sa pureté, son « Salaf » (traduire : ancêtre/originel). Tout le reste est corruption et accident dégradant cet essence qui au dessus de l’Histoire de l’humanité et donc de la condition humaine. Et dans cette quête, l’argument est à celui qui va le plus près de ce « pure », celui qui se réclame le plus proche du point Zéro, de l’Ancêtre médinois numéro un, du moment originel imaginaire et donc relatif et donc a définir par chacun selon ses penchants et ses rites et lectures et, surtout, interprétations de l’islam.

Du coup, quand l’islamisme est au pouvoir, il cède toujours à deux forces centrifuges : celui du pragmatisme que lui impose son mandat et sa gouvernance, et celui du fantasme religieux que lui impose son idéologie. Du coup, on se retrouve avec ces deux familles qui se dessinent dans le monde « arabe » en révolte : les islamistes contre les salafistes contre les Djihadiste. Les premiers virent vers l’institutionnalisation, les seconds vers l’identité de la secte et sa clandestinité.

C’est donc cela l’avenir de la scène politique dans le monde « arabe » : des islamistes en guerre contre leur principaux ennemis, ceux qui peuvent les faire chuter, chahuter, ceux qui peuvent remettre en cause leur engagements internationaux, la stabilité, la sécurité, l’unité et les promesses électorales et le consensus national : les islamistes en arme et en guerre. Pas les Laïcs, les démocrates ou les progressistes inaptes au coup de feu et au martyr kamikaze. Ironie du sort, selon la bonne expression, on verra sûrement les gouvernances islamistes, de plus en plus forcées à l’intégration institutionnelle, reconduire les anciennes formules de luttes anti-terroristes des dictatures, les couvre-feux et les interdits et d’espace et d’agréments envers leurs parents les plus proches politiquement : les autres islamistes restés hors du jeu « politique » et encore dans le fantasme du Djihad. D’ailleurs c’est la bonne question : peut-on passer facilement du Djihad au Califat ? Le premier n’est-il pas plus épique que l’exercice du second ? L’usage des armes ne correspond-il pas mieux à l’imagerie de la conquête que celui des urnes ? Les Foutouhates ne sont-elles pas mieux cotées que les intikhabates dans la tête de l’islamiste ? On peut y répondre.

C’est donc l’avenir de la scène « arabe » : des islamistes au Pouvoir qui découvrent que leur pire ennemi est eux-mêmes, quand ils ne sont pas au pouvoir. Le réalisme barbu contre l’idéalisme kamikaze. Gageons donc : la prochaine décennie sera « islamistes contre islamistes, ou ne sera pas ». Comme ne l’a pas dit André Malraux.