Le cinquantenaire de l’indépendance de l’Algérie a donné lieu à beaucoup d’écrits et de débats sur l’histoire de l’Algérie. Dans cette histoire, il y a celle de 2,5 millions de déplacés à l’intérieur du pays. Slimane Zeghidour, journaliste écrivain, faisait partie de ces familles déplacées. Il raconte ses souvenirs, ceux de son enfance dans le camp d’Erraguène.

Le camp d'Erraguène, photo tirée de "L'Algérie en couleurs" /DR

Slimane Zeghidour est devenu, malgré lui, le « témoin » de ces Algériens parqués dans des camps de regroupement durant la guerre d’indépendance. Il est né dans le village El Oueldja, mais a grandi entre les fils barbelés du camp d’Erraguène, dans la région des Babors en Petite Kabylie, aujourd’hui dans la wilaya de Jijel.

Le déracinement des paysans algériens fut un des grands traumatismes de la guerre, une saignée humaine dont l’Algérie profonde se ressent encore, avec ses milliers de villages déserts, ses campagnes en jachère, ses vallons retournés à l’état sauvage. Alors que les récits abondent sur les combats opposants soldats français et maquisards de l’Armée de libération nationale (ALN), les destins brisés des paysans transplantés dans la morne vie des camps n’a encore fait l’objet d’aucun grand chantier historiographique. Trop peu de témoignages également le la génération qui a connu cet exil de l’intérieur, une génération déjà sexagénaire… Qui en racontera le drame intime lorsqu’elle ne sera plus là ? Autant de questions que pose Slimane Zeghidour sans pouvoir y répondre, sinon en déposant son propre récit personnel.

L’histoire a blessé des milliers d’âmes

Cette vie, des centaines de milliers d’ enfants, de femmes et de vieillards l’ont connu. Enfermés dans leur camp, soumis à un couvre-feu dès 21 heures, encadrés par des militaires, ils ont dû se réadapter. Ils s’agissaient de ruraux, habitués à cultiver leurs terres, d’un semblant d’indépendance ils sont tombés dans l’assistanat. Heureusement, ils ont pu également, paradoxe de cette guerre, bénéficier de l’école et des soins médicaux. Et c’est justement parce qu’ ils ont « tâté » de l’école et du dispensaire qu’ils n’ont pas pu se résigner à revenir sur leurs hameaux qui en étaient dépourvus.

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La vie au camp, entre normalité et peur

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A la recherche du souvenir perdu

Cela fait 50 ans que cette liberté a été arrachée. Les déplacés, eux, s’ils ont gagné leur indépendance en auront cependant perdu leurs villages. Leurs descendants remplissent les faubourgs des grandes villes et bivouaquent dans un entre-deux délétère, ne pouvant ni entrer dans la société de consommation ni retourner dans le douar ancestral. Ils sont encore et toujours et même plus que jamais des déracinés dans leur propre patrie. Pour ceux qui, à l’instar de Slimane Zeghidour, ont fait le deuil de revoir revivre leur hameau, l’administration ne peut ou ne veut même pas leur fournir, à défaut de compensations qu’ils n’ont jamais demandé, ne serait-ce qu’un titre de propriété attestant que leurs maisons natales sont à eux ou leur ont un jour appartenu !

Tous les déplacés n’ont pas pu récupérer leurs terres, loin s’en faut, et certains d’entre eux sont encore dans les démarches pour récupérer un titre de propriété qui conclura l’histoire du déracinement. Pour Slimane Zeghidour, il s’agit seulement de reconstituer son enfance, et pour cela il retourne chaque année sur cette terre qu’il l’a vu grandir et vouée à un déclin inexorable.

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Demain ?

Le camp d’Erraguène a déjà disparu sous l’eau mais disparaîtra-t-il de l’histoire ? Les autorités locales semblent nier ce pan du passé. Au point d’en ignorer le nom authentique du lieu : en effet, le lieu s’appelle Merdj Izzeraguène, un vieux nom arabo-berbère simplifié en Erraguène par l’administration française . Et qu’en a fait l’administration algérienne, indépendante ? Eh bien, elle arabisera l’appellation française en « Erraquen ». Même le nom historique aura été gommé par des « élus » qui ont réussi ce prodige de ne fournir que l’eau de robinet que deux heures par jour (!) dans un patelin qui ne compte que 2 50 habitants vivant à 100 m d’un barrage jaugeant 2 50 millions de m3 d’eau, soit un million de m3 par habitant !

 2 50 habitants à Izzeraguène, 7 50 âmes avec les hameaux qui surnagent alentour – il y en avait 13 000 au moment de l’indépendance-, mais pas de médecin, ni de pharmacien, ni de boulanger, de coiffeur ou d’infirmier…

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Le retour (infructueux) de Slimane d’erraguène (source TV5 Monde)

 

Slimane Zeghidour : Il est écrivain, journaliste et rédacteur en chef à TV5 monde en France. Il est né dans les Babors, en Petite Kabylie et a grandi dans le camp de regroupement d’Erraguène, qu’il quittera à l’âge de 9 ans. Slimane Zeghidour a ensuite parcouru le monde entier en tant que grand reporter pour Géo, Le Monde, Télérama, La Vie Hebdo, El Pais, avec trois régions de prédilection, l’Amérique latine, le Proche-Orient et la Russie-Asie centrale.

L’histoire du camp d’Erraguène a également été un thème important dans la vie de Slimane. Il a d’ailleurs publié un livre, composé des photos du camp, intitulé L’Algérie en couleurs : 1954-1962, Photographies d’appelés pendant la guerre, aux éditions Les Arènes.

La rédaction